AU FIL DES HOMELIES

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SERVITEURS DU CORPS DU CHRIST, PAR LE DON DE L'UNITE

Ne 8, 1-6.8-10 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 ; 4, 14-21
Troisième dimanche du temps ordinaire – année C (27 janvier 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Vous êtes le corps du Christ, chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps ».

Frères et sœurs, cette lettre de Paul aux Corinthiens contient un message extraordinaire qui culmine précisément dans le passage que nous avons entendu tout à l'heure et qui s'achèvera par l’éloge de l'amour et de la charité, celui qu'on lit pratiquement à tous les mariages, même si je ne suis pas sûr que l'on comprenne toujours exactement ce qu’il y a derrière cet hymne à la charité. Pour l'instant, nous allons nous attacher à ce problème que Paul explique à sa communauté corinthienne : « Vous êtes un corps ». Cet enseignement est plus nécessaire que jamais et je voudrais vous faire sentir pourquoi.

La communauté de Corinthe n'était pas vraiment facile. Dieu sait que Paul l’aimait beaucoup mais les Corinthiens étaient insupportables. Toutes les bêtises que l’on peut faire dans l’Église, ils les ont faites. Ils étaient plein d'initiatives mais à certains moments les initiatives étaient tellement brouillonnes qu’ils se dénonçaient les uns les autres. Ils voulaient tellement avoir la foi vraie et droite qu’ils disaient : « Moi j'ai la foi par Paul, moi je l’ai par un autre qui est de passage, Apollos, moi je l'ai par Pierre qui est passé par-là etc. ». Donc, une cacophonie dans la confession de la foi absolument épouvantable ; sans compter les inévitables rivalités pour le pouvoir. Il y avait chez les Corinthiens, un côté "gilet jaune". En effet, c'était à la fois plein de bonne volonté, mais brouillon, tendu, avec de véritables conflits d'autorité de telle sorte que chaque fois que Paul recevait des nouvelles de cette communauté, les bras lui en tombaient. Il se demandait vraiment comment il pourrait essayer de leur faire comprendre l'Évangile que lui et d'autres avaient annoncé, car à cette époque-là les évêques étaient encore plus en voyage qu'aujourd'hui, ce qui n'est pas peu dire ! Ils étaient tous à passer les uns les autres dans les communautés et celle de Corinthe était un nœud de communication important, un véritable rond-point dans la Méditerranée orientale. Il y avait donc beaucoup de gens qui passaient et c'était un peu la pagaille.

Paul doit faire comprendre aux Corinthiens qu'en réalité, malgré toutes les tentations, toutes les déviations, ils sont un corps. Et c'est là qu'il prend cette comparaison assez courante dans les discours politiques à cette époque-là. On n'essayait plus de justifier l’unité politique par le fait que les citoyens participent à la vie politique car c'était à l'époque de l'Empire romain, où on ne demandait pas l’avis de tout le monde ; il n'y avait pas de référendum citoyen ! Mais il fallait quand même essayer de faire comprendre que la société était une. Ce qui sautait aux yeux alors, c'était d'abord la diversité puisque chacun, à partir du moment où il faisait partie de la communauté, faisait valoir ses talents, ses charismes, ses droits et ses devoirs. Et cela aboutissait inévitablement à des conflits.

Paul reprend donc le problème à sa racine. Il dit : « Si je vous ai annoncé l’Évangile, si vous avez reçu l’annonce du salut, c'est pour être dans l’unité ». Vous voyez que le souci de l'unité n'est pas d’aujourd’hui ! C'est depuis toujours ! Le grand problème des sociétés est bien l'unité. Quel que soit le type de communauté que forment les hommes, religieuse, politique, sociale ou associative, il faut qu'il y ait une unité. Mais d’où vient cette unité ? Habituellement, surtout aujourd'hui dans nos sociétés démocratiques, nous savons que l'unité vient de celui qui a été choisi pour gérer les affaires, avec le petit groupe d’hommes à qui il a confié la diversité des tâches. C'était déjà souvent comme cela à l’époque, c'était une unité qu'on appelle hiérarchique, c'est-à-dire en commençant par le principe qui est plus élevé, plus haut.

Paul propose alors une nouvelle modalité pour comprendre l'unité du corps, tout à fait différente de tout ce qu’on pouvait penser auparavant, où l'unité venait de l'organisation sociale, hiérarchique, politique. Ici Paul dit : « Vous avez tous reçu l'Esprit Saint ». C'est une magistrale déclaration de vie démocratique qu’on s’est un peu empressé d’oublier. Paul demande aux Corinthiens : « Qu’est-ce qui fait l’unité ? C’est l'Esprit qui vous a été communiqué par le baptême ». Il n'y a pas d'autre principe d'unité de l'Eglise que l'Esprit Saint. Paul est ici formel : « Ce n'est pas vous, les Corinthiens, qui allez assurer l'unité comme une sorte de bricolage et d'adaptation en fonction des désirs et des souhaits de chacun. L’unité vient absolument de l'Esprit de Dieu. C'est l'Esprit du Christ qui nous a été envoyé par sa mort et sa résurrection qui fait notre unité ».

Par conséquent, en aucun cas on ne peut dire par exemple que ce serait le pape qui fait l'unité de l’Eglise. Vous allez penser que je vais sans doute recevoir les foudres de Rome ! Mais il n’empêche, ce n'est pas vrai. Ce qui fait l'unité de l’Eglise, c'est l’Esprit. Et saint Paul ajoute que c’est l'Esprit donné par le baptême. Vous remarquerez que cette affirmation a des conséquences énormes. C'est pour cela qu'aujourd'hui les Églises qui veulent encore être des Églises reconnaissent mutuellement le baptême donné dans chaque Église, excepté quelques intégristes forcenés du Mont Athos. Quand on entre dans une Église par exemple, si on a été baptisé protestant et qu'on veut devenir catholique, on ne rebaptise pas. C'est la reconnaissance de ce que dit Paul ici. Ce qui fait l’unité, ce qui nous fait membres de l’Église, c'est l'Esprit Saint donné par le baptême. Évidemment il y a un certain nombre de précisions qu'il faut adapter à chaque cas. Mais sur le moment même, ce qui fait l’unité, c'est le don de l'Esprit par le baptême. Par conséquent, tous les baptisés, à droit égal, sont membres du corps. Il n'y a aucune exception à cela.

Je crois avoir déjà raconté cette petite histoire très significative. Vous savez que Pie XII a proclamé le dogme de l’Assomption. Il en était très fier mais un petit malin, jésuite comme par hasard, a écrit cette phrase : « Le pape est plus grand quand il croit au dogme que quand il le proclame ou qu'il le promulgue ». C'était irréprochable. Je ne sais pas comment Pie XII a reçu cette petite remarque mais elle était parfaitement justifiée et fondée. Même la dignité du pape vient de son baptême et non d'abord de son intronisation comme évêque de Rome. C'est comme cela dans l’Église, l'unité du corps ne tient pas uniquement à la question de la hiérarchie mais d'abord au don de l’Esprit qui a été fait. En dehors de cela, point de salut. Et surtout, ce serait méconnaître notre propre baptême ainsi que le don de l'Esprit de croire que c'est uniquement une sorte d'obéissance passive à la hiérarchie qui nous fait catholique, protestant ou orthodoxe.

Frères et sœurs, c'est pour cela que l'on peut encore vouloir l'unité de l’Église, parce que cette unité n'est pas totalement perdue. Elle tient encore, malgré toutes les bêtises que nous avons faites. Aussi bien d’ailleurs du côté protestant que du côté orthodoxe ou du côté catholique. Là, nous sommes tous des champions. Mais cette unité-là est l’unité de l’Esprit. Tant que l'Esprit nous tient ensemble comme membres, l’Église demeure. De telle sorte que même si l’Église ne vit pas ou n'existe pas à la même intensité dans telle ou telle communauté, peu importe. Ce n’est pas une question de degré ; si un frère a été baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, c'est absolument un frère. Certes nous n'avons pas exactement les mêmes réactions, les mêmes attitudes, les mêmes reconnaissances ni les mêmes moyens pour confesser notre unité.

Il y a une conséquence immédiate à cela. Chez les Corinthiens, qui cherchaient l’unité à travers d’autres moyens que la reconnaissance de la puissance de l'Esprit qui nous a baptisés et qui nous fait un seul corps, on se disait : « Qui va être le patron ? Est-ce que ce sont les apôtres, les docteurs, les évangélistes ? Est-ce que ce sont ceux qui s'occupent des charismes caritatifs ? » Paul leur répond que tout cela existe, mais tout est soumis à l'unité baptismale du don de l’Esprit. Tous les charismes existent mais on ne peut pas vraiment établir de supériorité d'un charisme sur l’autre. C’est là la fameuse histoire de la comparaison avec les pieds, les mains, les oreilles, tous les membres du corps. Paul dit que dans le corps tous les membres sont nécessaires. Pour cela, il prend les membres qui ont besoin de plus d’honneur, les membres les plus démunis, ceux qu’on honore d'autant plus qu’ils n'ont pas les moyens de s'imposer. Par conséquent, la constitution même du corps du Christ n'est pas d'abord hiérarchique. Elle ne dépend pas de la hiérarchie. Ça n’est pas parce que le pape irait faire des risettes aux protestants qu'ils reviendront dans l'Église catholique. Il ne faut pas compter là-dessus.

Mais pourquoi y a-t-il le pape, les cardinaux, les évêques etc.? C'est là qu'il faut comprendre. Tout ce qui constitue une certaine activité dans l’Église, qui a pour mission de s'occuper du corps de l’Église, est serviteur de l’unité. L'unité de l’Église ne dépend que du seul pouvoir de l'Esprit et non pas du seul pouvoir de l’Église. L'unité est un don. Si l'unité dépendait des hommes, il faudrait remercier les hommes. Il faudrait dire des messes pour remercier le pape et les évêques de maintenir l'unité. On ne le fait pas très souvent, à juste titre d’ailleurs, car ils ne sont pas capables de maintenir cette unité. C'est un don, c'est un cadeau. Quel est donc leur métier, leur responsabilité, leur profession ? Non pas d'utiliser leur don, leur capacité et leur talent pour s'imposer eux-mêmes aux autres membres, mais pour être serviteurs.

Je vais maintenant vous rappeler un scoop que l'on ne cite pas très souvent. Comment le pape, évêque de Rome, signe-t-il ses encycliques ? Il signe : « François, évêque de Rome, serviteur des serviteurs de Dieu ». Cela change un tout petit peu la perspective. D'une certaine manière, dans l’Église, personne n'est au service du pape mais le pape est au service de tous. Cela ne veut pas dire qu'il faut le mépriser, ni ne tenir compte de ce qu'il dit, mais il est le serviteur des serviteurs.

Par conséquent, la seule logique de la constitution du corps dans son unité fait qu’au niveau d'une paroisse, vous n'êtes pas les serviteurs du curé de Saint-Jean-de-Malte. Vous n'êtes pas davantage les serviteurs de l’évêque. Personne n'est serviteur d'un autre homme dans l'Église parce qu'il y aurait un titre hiérarchique plus haut que le nôtre. En revanche, le pape, les évêques, les prêtres, les diacres sont tous des serviteurs du corps du Christ. Il n'y a qu'une seule chose à servir, c'est le corps, en le maintenant dans sa diversité. C’est-à-dire en encourageant et en ratifiant chaque service, chaque charisme, chaque talent mis en œuvre au service du corps tout entier. À tel point que le rôle même de ce qu'on appelle la hiérarchie dans l’Église – un terme qui est plutôt tardif – est d’être au service du corps pour que tous les dons de l'Esprit soient mis en œuvre, non pas pour contrôler, mais pour promouvoir chaque serviteur dans sa capacité de servir.

Le jour où les sociétés civiles auront compris cela, ça ira beaucoup mieux ! Il n'y aura plus de "gilets jaunes", on sera tous des "gilets jaunes". Vous voyez le sens même de ce que Paul veut dire à ces Corinthiens : « Vous ne vous rendez pas compte ! Dès que vous utilisez une quelconque responsabilité pour vous faire valoir au-dessus des autres ou pour agir sur les autres, vous êtes en train de détruire l'unité du corps du Christ ».

Frères et sœurs, nous venons de terminer avant-hier la semaine de l’unité. Il faut vraiment que nous retrouvions ce sens de l'unité pour que nous soyons vraiment au service les uns des autres, à commencer par tous ceux qui exercent les plus hautes fonctions dans l'histoire de l’Église, dans sa vie, à savoir tous ceux qui sont choisis, élus par le Christ, par l’Esprit, pour être les serviteurs du corps qui est l’Église et que nous sommes tous. Amen.

 
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