LE REPOS DU COEUR

Za 9, 9-10 ; Rm 8, 9 +11-13 ; Mt 10, 38-42
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année A (9 juillet 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

« Venez à moi, vous tous qui peinez, vous tous qui êtes fatigués, et qui ployez sous le fardeau ».

Frères et sœurs, il n’y a jamais eu de commentaires aussi concis et aussi dense de cette sentence de Jésus, que celle qui provient de la sagesse marseillaise, peut-être corse, et s’énonce dans cet apophtegme : « Le travail, c’est pas que ça fatigue, c’est le temps qu’on y perd ». Il est très précieux de comprendre cela, car beaucoup de gens croient que plus on travaille plus on gagne du temps : ce n’est pas vrai, c’est le temps qu’on y perd ! Or Jésus ici se situe exactement dans la ligne de cette sentence de sagesse marseillaise. Voici pourquoi.

Le passage que nous venons de lire est considéré comme l’un des plus extraordinaires de l’évangile de saint Matthieu – à tel point que les exégètes pensent parfois que ça doit être de saint Jean –, pour une raison très simple : il conclut deux chapitres de polémiques et de discussions avec les pharisiens, avec ceux qui s’occupent de la Loi, les scribes, et tous ceux qui ont une quelconque autorité. Il les appelle les sages et le habiles. Remarquons que la sagesse est ici interprétée comme habileté. Ce n’est pas tout à fait le premier qualificatif de la sagesse car si elle consistait à être filou et habile, ça ne serait pas très honnête de mettre cela sur son compte. Il conclut donc une longue polémique qu’il a eue avec tous ceux qui se font valoir et se targuent de savoir ce qu’il faut faire et ne pas faire, dire et ne pas dire, penser et ne pas penser.

Par conséquent, ce sont des gens bardés du travail de l’étude de la Loi. D’une certaine manière, c’est ce que Jésus leur reproche : « Comment avez-vous fait pour transformer la Loi que le Seigneur vous a donnée en un système si laborieux et si compliqué que non seulement vous n’y arrivez pas vous-mêmes, mais encore vous découragez tout le monde ? » Jésus dit clairement ici que les sages et les habiles, ceux qui se croient malins, qui croient que la religion est un savoir, une connaissance, un travail par des études, se trompent complètement, car Dieu ne leur a rien révélé du tout. Dieu n’a pas voulu se faire connaître à travers un simple attirail de préceptes, de normes et de savoir-faire.

A l’opposé, se trouvent les humbles et les petits. Ceux-là doivent tellement travailler qu’ils n’ont pas le temps de savoir ce qu’il faut étudier et ne pas étudier, connaître et ne pas connaître. Ils n’ont absolument pas une approche de la vie religieuse juive sur le mode d’un savoir technique, d’une habileté pour pouvoir se sortir d’un mauvais pas en toute circonstance. Ils font ce qu’ils peuvent ! Ces humbles, ces petits, n’ont pas de la religion une conception dans laquelle ils devraient rajouter au fardeau de la vie quotidienne celui de la vie religieuse. Ne nous cachons pas que nous sommes un peu tous comme cela. On a d’ailleurs tellement peu envie d’ajouter le fardeau de la vie religieuse qu’on devient très paresseux sur ce plan-là.

Si la religion est un fardeau de plus, celui que proposent les légistes, les pharisiens et les savants en matière de Loi, alors on n’a plus le temps de vivre. Dès lors, ce qui est fatigant dans la religion, c’est le temps qu’on y perd. La manière dont Jésus essaie de faire comprendre qu’Il apporte une conception totalement nouvelle de la religion, est tout entière dans ce passage, peut-être le plus révolutionnaire de tout l’enseignement de Jésus en Galilée. Il dit en effet : « Ce que Je viens apporter n’a rien à voir avec un savoir supplémentaire que voudraient vous communiquer les pharisiens, les scribes et les légistes. Nous ne sommes pas dans le même registre. Et il faut savoir que désormais, ce que mon Père veut vous révéler n’est pas vraiment de cet ordre-là ». De quel ordre alors ?

C’est très simple. Nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père : cela veut dire que désormais, le problème de la religion n’est plus un problème de savoir-faire, d’organisation de sa vie, mais le problème de savoir que le Père veut se révéler comme Père à chacun d’entre nous, et que le Fils, parce qu’Il est Fils, est Celui qui est mandaté pour nous le révéler.

Autrement dit, nous passons du savoir-faire, de l’organisation du travail, à la seule et simple relation de personne à personne. Dans aucun univers religieux, nul n’avait osé dire ça. Personne n’avait osé dire que la vérité de l’être religieux de l’homme, ce n’est pas tout ce qu’il peut faire, tout ce qu’il peut accumuler pour avoir des bons points de l’autre côté, c’est simplement le fait de reconnaître que Dieu est une personne, qu’Il se révèle dans son Fils, et que ce jeu de personnes entre le Père et le Fils, chacun d’entre nous est invité à y entrer pour devenir à son tour un fils.

Dès lors, c’est tout le monde religieux tel qu’on l’étudie encore aujourd’hui dans l’histoire des religions qui s’effondre. Désormais, ce ne seront plus les règles alimentaires, les règles sociales de pureté, le respect des horaires et des calendriers, ce sera simplement reconnaître que nous sommes invités à entrer dans la relation du Père et du Fils. Nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et comment le Fils connaît le Père sinon par une relation personnelle ? Chacun d’entre nous, parce qu’il entre dans la relation personnelle par le Christ, entre à ce moment-là dans cette relation personnelle.

Or tout, déjà simplement au plan humain, peut traiter une relation personnelle comme un processus psychologique de manipulation. C’est d’ailleurs ce qu’il y a de dangereux dans la psychologie : il y est toujours question de relation de personne à personne. Et si on utilise cette relation de personne à personne de façon purement technique, visant purement à obtenir des résultats, comme un travail, d’une manière ou d’une autre, on retire subtilement mais réellement la gratuité de la relation personnelle. Il n’y a qu’une chose qui ne s’achète pas, c’est la relation personnelle : aimer et être aimé. D’ailleurs, quand on croit l’acheter, en réalité on n’a rien du tout. On est finalement floué.

C’est exactement ce dont il est question ici. Jésus dit pour la première fois que la véritable essence du rapport avec Dieu ne peut pas être simplement l’occasion de déployer tout son savoir, toutes ses connaissances, tout son savoir-faire, pour essayer de régler cet univers religieux comme un monde en soi que l’on manipulerait et que l’on trafiquerait à son gré, à coup de dévotions : on n’est plus dans le calcul, dans l’échange, dans la manipulation, dans la technique ou dans le travail, on est dans la gratuité de la relation de personne à personne.

Frères et sœurs, tout cela a complètement bouleversé l’univers des religions antiques. C’est ce qui a apporté une telle liberté dans le comportement religieux.  Ce qui ne veut pas dire d’ailleurs que d’autres religions ne soient pas devenues régressives par rapport à cela. Mais ici, en tout cas, quand le Christ dit cela, Il porte un coup définitif à tout ce qui jusque-là avait été, même dans la religion juive, une certaine manière de concevoir le religieux comme la manière de maîtriser notre relation avec Dieu par ce qu’on fait, par ce qu’on dit ou par ce qu’on se propose de réaliser.

Frères et sœurs, la religion est un repos. C’est bien ce qu’Il dit : « Si vous êtes fatigués de cette religion-là, venez vous reposer avec la mienne ». C’est donc la plus belle introduction pour vos vacances, à condition toutefois de bien comprendre le texte, et d’essayer de le saisir non pas comme un nouveau programme de choses à faire, mais simplement de laisser votre cœur accueillir cette relation gratuite et personnelle avec Dieu.

Cela ne veut pas dire que c’est plus facile. Il y a des gens qui croient que plus on travaille plus c’est difficile. Non, il est parfois très difficile de faire des choses très simples, très belles et très gratuites, mais ça exige beaucoup d’attention parce que ça demande toute l’attention du cœur. C’est précisément ce que Jésus veut pour les hommes qui l’écoutent, pour les simples, les pauvres et les humbles qui le suivent. C’est ce qu’Il veut pour eux. Il ne leur promet pas la facilité, mais la profondeur de la relation, beaucoup plus décisive et importante que toutes les méthodes qu’on pourrait leur proposer pour améliorer leurs qualifications religieuses.

Frères et sœurs, profitons de ces vacances, parce que nous n’allons plus peiner et ployer sous le fardeau, mais trouvons le repos véritable pour nos âmes, non seulement celui si nécessaire du corps, mais surtout celui plus indispensable du cœur, la gratuité même de notre relation avec Dieu, le Père, révélé dans son Fils.

 
Copyright © 2017 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public