CROIRE PAR HABITUDE OU PAR CONVICTION?

Ez 2, 2-5 ; 2 Co 12, 7-10 ; Mc 6, 1-6
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – année B (8 juillet 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, comme mise en bouche, vous me permettrez de vous raconter une boutade d’enfant qui va nous introduire directement dans le problème fondamental de cet évangile. Il s’agit d’un enfant qui rentre de l’école et il ramène comme d’habitude un bulletin lamentable : uniquement des mauvaises notes et des appréciations désespérées de ses professeurs. Sa mère lit cela avec consternation et lui pose la question : « Mon chéri, que vas-tu raconter à Papa pour expliquer que tu as de si mauvais résultats ? » Le gamin, fixant sa mère dans les yeux, lui dit : « Cette fois-ci, j’hésite entre l’environnement familial et l’hérédité ». C’est un peu le problème sous-jacent de l’évangile que nous venons d’entendre.

Remarquez d’abord une chose : il est rare que l’on écrive au sujet de quelqu’un, de son message, de sa parole de salut en racontant un échec cuisant, précisément là où vivent les membres de sa famille. Aujourd’hui, peut-être à cause de la psychologie à la mode, quand on écrit la biographie de quelqu’un, on a envie de montrer qu’il était résilient, que tout dans le milieu familial, dans l’hérédité, s’opposait à ce qu’il devienne ce grand acteur ou cette grande actrice de cinéma. Mais en réalité par le courage, la force, la volonté, la ténacité, il ou elle y était arrivé. Or à l’époque, ça ne se faisait pas. On ne racontait pas que quelqu’un n’était pas fait pour devenir empereur alors qu’il l’était devenu. Ça manquait un peu de dignité. Même chose pour les prophètes, on disait plutôt que dès le sein de leur mère, le Seigneur les avait appelés, et que par conséquent, le jour où ils se manifestaient comme prophète, on comprenait ce qui était arrivé et ce qui était en germe depuis le départ.

Or là, dans un passage de l’évangile de Marc qui à cause de cette raison-là a toute force d’être historique, on raconte que Jésus a fait deux ou trois tentatives d’annonce de la parole de Dieu dans les environs – Capharnaüm et le lac de Tibériade se situent à une quarantaine de kilomètres de Nazareth. Il a fait un certain nombre de miracles, Il a déjà déplacé les foules, et quand Il revient dans la cité de ses pères, dans ses racines à Nazareth, ça ne fonctionne pas. C’est même pire que cela : au moment où Il arrive, tout le monde se pose la question : d’où Lui viennent cette sagesse et le pouvoir de faire ce qu’Il fait ?

Les membres de la patrie – au sens du village où Il est né, car il ne faut pas imaginer Nazareth comme une capitale de dix mille habitants, cinq ou six cents tout au plus –reconnaissent avec une certaine admiration que Jésus parle de façon extraordinaire et qu’Il suscite l’émerveillement. Ensuite, on a entendu dire qu’Il faisait des miracles, et notamment des exorcismes que Marc a pris soin de nous raconter auparavant. Et brutalement, tout s’inverse : on reconnaît qu’il y a quelque chose d’extraordinaire et pourtant, Il est l’un des nôtres. On connaît sa famille, on L’a vu grandir, on sait qui Il est. Remarquez au passage la qualification « Fils de Marie » qui ne se dit jamais dans la Bible : on ne dit pas qu’on est le fils de telle femme, mais toujours de tel homme. Or là, on dit : « le charpentier », et non le fils du charpentier, « fils de Marie », ce qui peut être pris dans les deux sens de la part des interlocuteurs qui se posent la question. Cette locution peut être un simple constat, mais ça peut être aussi le fils de Marie, sous-entendu : « On ne sait pas comment elle l’a eu ».

C’est un texte qui rapporte des réactions très anciennes, très réservées, très critiques et comme venant de la famille même des proches. C’est d’ailleurs pour cela qu’on les met tous dans le même sac : « Les frères de Jésus », c’est-à-dire ceux qui font partie de la tribu, du groupe. On sait qui Il est. Autre proverbe : « Nul n’est grand homme pour son valet de chambre ». C’est là que tout se gâte car Jésus n’a pas essayé de se lancer dans son propre village. Il n’a pas commencé par la prédication à Nazareth. Il est plutôt allé dans les environs. Et lorsque sa réputation commence à s’affermir, Il ose revenir accompagné des disciples. Ce n’est pas innocent. Les disciples, eux, ont cru et ne sont pas restés chez eux. Les membres de la famille sont restés à Nazareth. Ils n’ont pas voulu Le suivre dès le départ. Mais les disciples, eux, L’ont suivi, et ont commencé à croire à sa parole et même à en être les témoins. Ils ont vu des miracles et ont assisté à un certain nombre de prédications.

La vraie mise en scène de ce texte, c’est presque le choc frontal entre ceux qui auraient tout pour croire, les supporters inconditionnels, et en réalité ne suivent pas – ils savent qu’il s’est passé des choses, mais au fond, ils pensent que Jésus est comme nous – et de l’autre côté, ceux qui n’avaient aucune raison par des liens familiaux, pour suivre Jésus. Pierre n’est pas de la famille de Jésus. Jacques et Jean fils de Zébédée sont pêcheurs, et non charpentiers, ce n’est pas le même registre d’activité. C’est curieux comme on retient bien dans les évangiles le métier des apôtres. Ça n’a pas toujours servi dans la prédication car on pensait que des pêcheurs racontaient n’importe quoi – ils n’avaient pas connu la yeshiva de Rabbi Gamaliel à Jérusalem. Et ces gens qui sont d’un tout autre milieu, les disciples, ont suivi Jésus pour des raisons tout à fait personnelles. On trouve ici dans Nazareth l’affrontement des deux tendances : d’un côté, ceux qui doutent –  « on sait qui Il est, on veut bien qu’Il raconte un certain nombre de choses mais Il vient de chez nous, Il ne peut pas nous en faire accroire » –, de l’autre côté, ceux qui ont cru et qui suivent. C’est dans cette situation conflictuelle que Jésus explique Lui-même le côté paradoxal de sa situation. « Nul n’est prophète en son pays ». Jésus retourne l’argument du scepticisme et de l’incrédulité des membres de la famille qui croient Le connaître et qui en réalité ne Le connaissent pas et ne veulent pas Le reconnaître. Et d’autre part ceux qui n’avaient aucune raison d’adhérer à Lui car il n’y avait ni lien familial, tribal ou traditionnel et qui eux, se sont attachés.

Frères et sœurs, cet évangile est très intéressant car il relate une situation qui a duré quelques temps. Evidemment, la famille de Jésus, au sens large du terme, avec Jacques à sa tête, a eu une interprétation de Jésus plutôt réductrice. Ils sont venus tardivement à l’adhésion à la foi de la première communauté chrétienne. Tandis que les disciples de Jérusalem ont été tout de suite ouverts à la dimension de la prédication qui sortait de la dimension rurale et renfermée de Nazareth et de ses environs. Et c’est là que tout a basculé. En fait, dès le début, contrairement à ce qu’on pense, la prédication n’a pas été aussi unanime que cela. Il y a eu fondamentalement deux tendances. Il y a eu la tendance Pierre, Jacques et Jean et les disciples qui disaient que tout était centré sur le fait de la résurrection du Christ. Mais les autres, ceux qui étaient plutôt du milieu familial proche, n’ont pas adhéré avec la même conviction, ni avec la même immédiateté. Ils sont plutôt restés sur leur gloire sans trop se mouiller. Ils ont donc induit un courant qu’on appellerait aujourd’hui conservateur. C’est-à-dire un courant dans lequel on reconnaît que Jésus a fait des choses extraordinaires, mais il vaut mieux rester juif pratiquant avec toutes les observances de la Loi. Tandis qu’avec les disciples, surtout sous l’instigation de Paul, on a pensé que s’Il était vraiment Celui qui venait au nom de Dieu, Il n’était pas réduit à un schéma de compréhension, comme une sorte de prophète un peu extraordinaire. Il en résulte que dans ce moment où Jésus est avec ses disciples au milieu des membres de sa famille, commence à se dessiner un débat qui dure encore aujourd’hui : comment envisager Jésus ? Comme le produit d’une hérédité et d’un environnement familial juif pratiquant ? Ou bien comme Quelqu’un qui bien que vivant dans une famille et dans un contexte particuliers, a littéralement fait imploser toutes les catégories de la vie et de la pratique juive.

Par conséquent, ce texte n’est pas simplement un petit détail anecdotique. On peut admirer la finesse et l’intelligence avec lesquelles saint Marc reprend ces éléments très anciens qui sont des polémiques datant du début du ministère de Jésus, pour dire à la communauté chrétienne à laquelle il écrit trente ou trente-cinq ans plus tard que le problème est toujours le même alors. Comment sommes-nous croyants ? Croyons-nous parce que Jésus correspond à des pratiques, à une certaine manière de penser et parce qu’Il vient nous conforter dans notre manière d’être et de penser, sans nous en demander plus ? Ce serait donc un Jésus réduit aux dimensions de l’environnement, de la source humaine d’où Il est né ? Ou est-Il vraiment le Christ, le Ressuscité, le Sauveur du monde ? Il est certain que tout l’enjeu du christianisme au départ a résidé dans cette question-là. Aujourd’hui encore, qu’on le veuille ou non, nous sommes toujours confrontés à cette manière de voir. Le Christ est-Il aujourd’hui simplement Celui qui rentre dans les cadres de mon existence ou de ma manière d’être ? Ou bien est-Il Celui qui, par la puissance de sa résurrection, m’a ouvert un univers nouveau, celui de la vie du Royaume pour laquelle je dois consacrer toute ma vie ?

Frères et Sœurs, il est intéressant d’avoir cet évangile au début de nos vacances, parce que lorsqu’on prend du temps pour réfléchir, pour prier, pour essayer de faire le point – ce qui est aussi un aspect des vacances sans doute plus important que la bronzette –, c’est aussi le moment de relire cet évangile en nous interrogeant sur la façon dont nous voyons le Christ : comme un simple habitant de Nazareth, un élément de notre manière de vivre qui vient conforter nos habitudes et nos traditions ? Ou bien est-ce que nous Le voyons comme Celui qui a été envoyé par Dieu, et qui, même s’Il naît dans un contexte humain et social très précis, fait exploser toutes ces données parce que Celui qui est né de Marie est le Fils de Dieu, conçu de l’Esprit Saint ?

 
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