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LA MISSION COMME CONVIVIALITE

Is 66, 10-14 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12+17-20
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année C (7 juillet 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Nous voici donc, frères et sœurs, devant un de ces textes de l’évangile sur la mission qui, trop souvent, nous donne mauvaise conscience. En effet pour nous, la mission est actuellement un véritable sujet d’angoisse. Je me demande bien pourquoi.

C’est une angoisse sociologique et statistique : les églises se vident, les gens ne croient plus, les valeurs chrétiennes disparaissent, c’est la fin du monde. Or, c’était déjà la fin du monde à l’époque de Jésus. Je crois donc qu’il n’y a pas trop de raisons d’utiliser ces textes comme des moyens de cultiver la mauvaise conscience.

En réalité, Jésus a voulu que ses disciples soient missionnaires. D’ailleurs, Il a fort bien réussi et je trouve qu’Il continue à bien réussir, contrairement à ce que l’on dit parfois. Vous remarquerez d’abord – évidemment, c’est un peu plus délicat – qu’Il n’a pas de problèmes de vocations, Lui ! Quelques versets avant, Il en a douze ; quelques versets après, Il en a soixante-douze. Il avait peut-être un pouvoir séducteur plus fort que nos séminaires aujourd’hui… Mais il n’empêche : dès que des gens veulent suivre Jésus, Il leur dit : « Vous allez essayer d’être des envoyés ».

C’est la première chose : quelles sont les conditions, non pas pour être missionnaire au sens banal du terme, mais bien pour exister comme missionnaire. Tel est le vrai problème. Il ne s’agit pas de diviser son emploi du temps catholique, en disant : « Je consacre 10% au denier du culte et 10% à la mission » ! Ce serait une manière tout à fait superficielle et à mon avis inutile de vouloir voir les choses. Car si missionnaire est une manière de faire, d’agir ou de persuader, si c’est simplement pour faire une version évangélique du Monde, de Libé ou du Figaro, c’est peine perdue.

C’est donc autre chose : c’est un art de vivre, c’est une manière d’être très originale que Jésus a voulue dès le départ pour ses disciples. Il n’en n’a pas voulu d’autre. Premier critère de cette manière d’être : des brebis au milieu des loups. C’est bien ce qui se passe ! Nous sommes des moutons naïfs, tant mieux pour nous. On annonce la Parole, on est croyant, on l’est, on ne sait pas pourquoi d’ailleurs : qui peut justifier, à partir de sa propre vie, le fait qu’il est croyant ? C’est comme ça ! Nous savons que nous sommes au milieu des loups, c’est-à-dire qu’il y a de temps en temps des gens qui ont envie de nous voir sinon disparaître, du moins d’être un tout petit peu effacés de l’horizon intellectuel et culturel, surtout en Occident. Eh bien, qu’ils le fassent ! On verra si cela réussit ou non.

Restons donc sereins. Être missionnaire, c’est déjà accepter d’être chrétien au milieu d’une société qui n’est pas chrétienne. Là, vous remarquerez dans le cas de l’évangile précisément : il n’y en a que soixante-douze, plus douze disciples, plus Jésus, ça ne fait pas un nombre énorme, et c’est quand même ça qui a changé le monde. Par conséquent, ne commençons pas par essayer de surestimer statistiquement nos désirs ou nos convictions, nous sommes dans la situation où nous sommes. Être missionnaire, c’est être envoyé. C’est-à-dire que le mode même d’exister n’est pas fonction de ce qu’il y a autour de nous. Nous sommes envoyés dans un monde tel qu’il est, tel qu’il va, c’est tout ! Pas d’affolement, pas de problème.

Deuxième chose : pas de moyens ! C’est plus difficile à accepter. En effet : « Ne prenez ni manteau, ni besace, ni rien pour la route, ni sandale de rechange » ; ce n’est même pas la petite valise au format cabine pour les avions, c’est rien du tout ! Allez-y comme ça ! Qu’est-ce que ça veut dire ? La plupart du temps, on dit que c’est d’abord la pauvreté. C’est plus subtil que cela. Quand on se présente aux autres, on se présente tel qu’on est, il n’y a ni équipage, ni outillage, ni moyens pour évangéliser. D’ailleurs, reconnaissons honnêtement que nous-mêmes, quand nous avons touché le cœur de quelqu’un, c’était précisément au moment où l’on s’y attendait le moins, où l’on avait le moins préparé le fait de pouvoir se trouver en face de la personne. Être missionnaire, c’est être dépourvu et accepter de se laisser prendre au dépourvu. Il n’y a pas d’équipement missionnaire, il n’y a pas de panoplie du parfait petit missionnaire. Ça n’existe pas.

On a trop souvent, dans l’Eglise, voulu caricaturer la mission dans une sorte d’entreprise – vous vous souvenez, autrefois la congrégation des missions s’appelait la Propagande. Ça a eu un succès fou, d’ailleurs, mais c’était une mauvaise traduction : « de propaganda fide », c’est « propager la foi », c’est tout, ça ne veut pas dire « faire de la propagande ». Mais on avait fini par comprendre que c’était cela la mission, c’était faire de la propagande. Non ! Surtout pas de propagande ! Parce qu’à ce moment-là, l’originalité, et de l’acte missionnaire – de l’existence missionnaire –, et de la parole qu’on annonce, serait faussée. Si on croit que c’est par nos moyens techniques que nous allons ajouter quelque chose à la puissance de la Parole de Dieu, c’est que nous commençons déjà à déboulonner la vérité et la force de la Parole de Dieu. Précisément, c’est ce que Jésus dit : « Vous y allez comme ça ! » Franco de port et d’emballage, « et vous verrez bien ! »

Ensuite, il faut aller dans les maisons et dans les villes. Il n’y a pas de limite au champ de la mission. Les maisons, c’est l’espace privé. La ville, c’est l’espace public. La mission a lieu dans les deux domaines. Ici, en France, surtout à cause de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, nous sommes habitués à ce que les religions en général soient exclues du domaine public. Mais si elles sont exclues du domaine de la relation officielle avec l’Etat, en revanche elles ne sont pas exclues du domaine public. C’est une petite nuance qui généralement échappe aux journalistes. Mais c’est quand même important : que la religion ait une existence publique, c’est un fait. Que la religion ait un lien spécial avec un pouvoir d’Etat ou un pouvoir de société, c’est autre chose. Jésus dit : « Il faut que votre existence de missionnaire existe dans la maison et dans la ville. Simplement. Là où vous êtes ». Alors de temps en temps, ça se manifeste avec une certaine publicité, ce qu’on verra dans les Actes des Apôtres, quand Luc raconte toutes les difficultés que Paul rencontre – évidemment à cette époque, le seul endroit de parole publique, c’était la place publique, et de temps en temps ça faisait déjà des frottements et des grincements de dents. Mais c’est la réalité. Il n’y a pas de limite à l’annonce de la Parole de Dieu. C’est en ville ou à la maison, en public ou en privé, peu importe. Nous ne sommes pas missionnaires uniquement dans le domaine privé, nous le sommes aussi dans le domaine public, c’est évident. Il y a simplement à dire que le domaine public n’est pas un domaine réservé uniquement aux affaires intra-humaines. Voilà : le domaine public lui-même est perméable à l’annonce de la Parole de Dieu.

Ensuite : « Quand vous entrez dans une maison, mangez et buvez ce qu’on vous servira ». Est-ce qu’être missionnaire, c’est être un pique-assiette ? Est-ce que c’est de profiter au jour le jour de toutes les opportunités qui nous sont données de manger sans bourse délier ? Pas du tout ! « Mangez et buvez », ça veut dire que le lieu même de la mission sera quand on mange et quand on boit avec les gens. C’est la convivialité humaine qui est le lieu de surgissement de l’annonce de la Parole de Dieu. Là où la plupart du temps, aujourd’hui – et c’est là, comme je le disais au début, qu’il y a des facteurs d’angoisse qui n’ont pas lieu d’être – nous croyons que la Parole de Dieu doit arriver d’en haut, et que nous sommes des envoyés qui viennent d’en haut, qui assènent une Parole au gens, et plus on l’assène très fort, plus on fait choc, mieux ça va marcher. Ce n’est pas vrai ! L’annonce missionnaire se fait dans la convivialité. Pourquoi est-ce très intéressant ? Parce qu’à ce moment-là, l’existence missionnaire, ce n’est pas moi qui apporte quelque chose à d’autres, c’est moi qui suis immergé dans l’échange, la convivialité et le partage avec d’autres qui m’accueillent, et je peux éventuellement annoncer la Parole de Dieu. Et puis c’est tout.

La vie missionnaire n’est pas du tout une sorte de technique ou de tactique, c’est le fait que tous les événements les plus simples (« mangez et buvez ce qu’on vous sert ») sont le lieu de la manifestation de la Parole et du Salut. Et c’est tout.

Frères et sœurs, ce portrait de la vie missionnaire telle que Jésus l’a tracé, nous déroute un peu, même s’il arrive souvent, au cours d’une réunion, d’une discussion, d’une assemblée familiale, qu’on puisse parler de religion et de foi. Mais ce n’est pas en forçant les choses, c’est surtout en respectant la convivialité. Et c’est sur la base de cette convivialité que peut s’annoncer et se proclamer la Parole du Salut. Pas d’abord nous, qui disons : « Taisez-vous ! Nous avons à vous apprendre une grande chose : Jésus vous aime ! » La belle affaire ! Ce n’est pas ça le problème.

Le problème est d’arriver à créer un lien de convivialité, d’amitié, d’échange et de confiance tel que si notre témoignage de foi doit être annoncé, il puisse effectivement être accueilli. Autrement dit, la mission repose essentiellement sur la confiance que nous avons dans les éventuelles personnes qui vont accueillir cette parole. Ce n’est pas le forcing permanent, comme on le vit aujourd’hui dans cette société d’information qui au lieu de former, informe, c’est-à-dire empêche les gens de se former eux-mêmes.

Frères et sœurs, la manière même de comprendre la mission est extrêmement importante. On comprend qu’à la fin, quand les disciples reviennent, ils soient tout contents ! Ils ont appliqué les consignes du Seigneur, ils ont vécu avec les gens qu’ils ont rencontrés, ils ne rendent pas compte statistiquement : « Nous avons fait vingt-cinq conversions pendant trois jours » ; ils ne rendent même pas compte de ce qui s’est passé. Ils sont heureux parce qu’ils ont vécu leur foi, à la rencontre de ceux qui étaient peut-être leurs amis, peut-être des membres de leur famille, peut-être des gens qu’ils connaissaient depuis longtemps ou au cours d’heureuses rencontres.

Il faut démystifier, au vrai sens du terme, une certaine conception de la mission, qui consisterait à penser qu’elle est uniquement du rentre-dedans spirituel. Je peux vous garantir que c’est faux parce que si c’était ça la mission, ce serait déjà un acte de violence. Ce serait déjà une manière de forcer la confiance des gens. Non ! Dites : « Le Royaume de Dieu est là », en mangeant et buvant ce qui vous est servi. Voilà, c’est tout !

Alors, frères et sœurs, que nous profitions de ce temps de vacances, non pas pour prendre ce que je viens de dire comme un motif de paresse ou de négligence, ce serait très mal ; mais comme un motif de nous dire : « Si la mission est aussi simple, nous pouvons la vivre de façon simple, en essayant pendant les vacances ». Tel est le défi ; et le défi que Jésus a proposé aux soixante-douze disciples, Il le propose aujourd’hui à notre communauté chrétienne. C’est cela que nous avons à être et à partager, c’est le plus précieux, c’est le cadeau que Dieu nous a fait d’être les témoins de son Salut et de son Amour, Amen.

 
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