PARTAGER LE MÊME SECRET

Za 9, 9-10 ; Rm 8, 9 + 11-13 ; Mt 11, 25-30
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – année A (5 juillet 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Je te bénis, Père, parce que tu as caché cela aux sages et aux habiles et tu l’as révélé aux tout petits ».

On appelle cela l’hymne de jubilation du Christ ou l’hymne de bonheur. Je voudrais d’abord attirer votre attention sur le fait que Jésus s’étonne de ce que sa parole et son message sont accueillis et entendus. Non parce qu’Il désespère de l’homme ; mais l’acte par lequel ce qu’Il vit au plus intime de Lui-même – être Fils du Père, être aimé infiniment par Dieu –, Il découvre au fur et à mesure, au fil de sa prédication, que certains découvrent le même bonheur. Cela nous met exactement sur la longueur d’onde de la révélation.

Qu’est-ce que la révélation ? C’est Jésus, révélateur du Père parce qu’Il Le connait, qui s’émerveille de ce que Lui-même peut partager du plus intime de son bonheur. J’insiste là-dessus : la révélation, c’est tout autre chose que de la communication. Frères et sœurs, si nous sommes heureux d’être chrétiens, ce n’est pas parce que nous avons des références catéchétiques, évangéliques, théologiques, pastorales extraordinaires. Si nous sommes heureux d’être chrétiens, si nous sommes heureux d’être ici à la messe ce matin, c’est parce que d’une certaine façon, à des degrés très variables et très variés selon nos personnalités, nos manières d’être et nos tempéraments, nous partageons quelque chose de ce bonheur-là. Je pense que lorsqu’Il est devant une assemblée comme la nôtre, le Christ, là-haut, doit dire : « Je te bénis, Père, que ce que Je dis au plus intime de Moi-même, dans l’amour que Tu m’as voué de toute éternité, ceux qui sont là le partagent ».

C’est autre chose qu’un système religieux : c’est la communication du plus intime du bonheur que Dieu porte en Lui, le Fils, et qui découvre tout à coup que Celui qui est la source du bonheur en Lui est aussi la source du bonheur dans ceux qu’Il trouve autour de Lui. A ce moment-là se pose la question : mais quel est ce bonheur ? D’où cela vient-il ? C’est alors un petit peu plus compliqué parce que Jésus l’exprime en termes de compréhension et d’incompréhension. C’est souvent comme cela dans notre vie, nous le savons bien : on a l’impression qu’il y a des choses qui sont évidentes pour nous et les autres ne les comprennent pas. C’est comme cela ; je pense simplement que nous n’avons pas les mêmes critères que Jésus, il faut donc être très prudent. Mais c’est quand même le vrai problème : comment se fait-il que cela touche le cœur de certains et pas d’autres ; on le voit bien aujourd’hui, c’est une des questions pour lesquelles nous sommes souvent sans réponse parce que nous sommes effectivement devant le fait que, pour nous, croire que Dieu nous aime nous paraît évident. Pourquoi y en a-t-il à qui cela ne paraît pas évident ? Il ne vaut mieux pas apporter nos propres réponses parce que quand on commence à dire que ce monde est matérialiste, qu’il ne s’occupe que de son confort etc., ce n’est absolument pas un argument. En effet, il y a des gens qui ont un confort extraordinaire et qui en réalité entendent aussi cette parole.

Pour essayer de comprendre comment cela fonctionne, je voudrais prendre une comparaison entre deux notions qui nous sont familières : le secret et le silence. Apparemment, les deux choses sont les mêmes : le secret, c’est se taire et le silence, c’est se taire. On peut donc dire : garder un secret ou garder le silence, c’est exactement la même chose. Pas du tout ! Grave erreur ! En effet, quand on garde le silence, cela veut dire que ça ne regarde pas les autres. Le silence est le domaine du quant-à-soi. On garde habituellement le silence sur ce qu’on ne veut pas communiquer, parce que cela ferait des complications, des cancans, des ragots, il vaut donc mieux garder le silence. Il y a un certain nombre de milieux, dont une certaine forme de vie ecclésiale, qui n’en sont pas exclus. Le silence en réalité est très souvent – pas uniquement – basé sur le fait que l’on veut préserver son quant-à-soi et on n’a aucune raison de le communiquer, ou même plus exactement, on a d’excellentes raisons de ne pas le communiquer : c’est pour se mettre à l’abri. Le silence crée un vide, c’est souvent comme cela.

Mais le secret… Prenez des cas de secrets : le jour où un jeune homme tombe amoureux d’une jeune fille, il va falloir le lui dire ; il porte ce secret et il ne sait pas comment faire. Devant le secret, il y a deux choses qui sont contradictoires. La première chose c’est que nous ne comprenons pas tout à fait ce qui nous arrive. Le secret est généralement une chose plus grande et plus forte que nous. D’une certaine manière, on ne maîtrise pas le secret. Quand on porte vraiment un secret en soi, joyeux ou douloureux, on ne peut pas le dire aux autres, ce n’est pas le silence sur une maladie qu’on tairait. Garder le secret, c’est tout différent, cette première exigence du secret, c’est quelque chose qui a un poids immense. On ne garde pas le secret en général sur le fait qu’on est un peu dépendant de la cigarette, on l’avoue assez volontiers et on en rallume une. En revanche dans le secret, non seulement il y a quelque chose qui a du poids, mais il y a encore quelque chose dans ce secret qu’on voudrait partager : c’est cela qui est intéressant. Quand on porte quelque chose de secret, il y a quelque chose dans le secret qui est si profond, qui touche si profondément notre être, qu’on ne voudrait le partager qu’avec ceux qui sont les plus liés à nous et auxquels nous sommes les plus liés, ou bien même avec tout le monde parce que c’est tellement profond et beau. Mais quand on commence à arriver au secret que l’on veut divulguer à tout le monde, cela devient quand même un peu suspect, c’est très proche des mass media et là il faut se méfier.

Telle est la dynamique du secret : c’est le poids de la réalité qu’on découvre, un poids immense, puis l’on se dit qu’il faut le communiquer, mais comment faire ? C’est vraiment la quadrature du cercle parce qu’à la fois on veut garder ce secret, mais en même temps on se dit qu’il peut produire autant de bonheur dans l’autre qu’en moi – dans le cas de secrets heureux –, mais s’il cause autant de souffrances en moi que dans l’autre, est-ce que je peux le faire ?

C’est exactement ce qui est arrivé à Jésus ce jour-là. Je ne dis pas qu’Il a pris conscience, mais pour le coup, nous est dit comment Jésus conçoit ce qu’on appelle précisément la révélation, la mise au grand jour. Il se promenait sur les chemins de Galilée, Il se promenait comme un prédicateur ambulant, il y en avait beaucoup, les rabbis pouvaient, quoique c’était rare, être des rabbis ambulants. D’une certaine manière, Il dévoilait quelque chose, mais Il ne savait pas si ce qu’Il dévoilait pouvait toucher le cœur des humbles au même point que cela avait bouleversé son être de toute éternité. Et là, tout à coup, Il se rend compte que dans ce public, certains comprennent immédiatement, et c’est plus que comprendre : ils sont bouleversés par cette parole. On appelle généralement cela la conversion ; ne commençons pas avec des grands mots et des grandes transformations de comportement, de vie. Certes la conversion change les choses mais je pense que ce qui devait toucher le plus intime de Jésus – et là, Il percevait le secret –, c’est que ce qu’Il vivait Lui-même en son for intérieur commençait à vivre dans le cœur de certains membres de son auditoire. Lesquels ? Précisément les plus humbles.

Ce jour-là donc, c’est quand même la surprise de la part de Jésus, une immense surprise : comment se fait-il que ceux que la société met un peu à part, considère comme des demi portions, comme des gens qui ne savent pas, qui s’en sortent mal, ces petits paysans de Galilée, comment se fait-il que ce sont ceux-là qui écoutent la parole, et pas simplement sur le mode de l’obéissance ? L’Évangile n’est pas fait pour être obéi, il est fait pour habiter le cœur des hommes, et à ce moment-là c’est beaucoup plus que simplement dire : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant ». C’est tout à coup être habité par l’émerveillement de Dieu, comme le Christ, de toute éternité, dans l’infini de son amour, amour reçu, amour donné, est émerveillé de Dieu son Père.

C’est pour cela qu’Il peut dire à la fin cette chose si belle : « Mon joug est doux, mon fardeau léger », c'est-à-dire que la révélation, la connaissance du mystère de Dieu, le pressentiment de la façon dont Dieu le Père aime son Fils dans l’Esprit, ce n’est pas un casse-tête pour théologien, c’est le bonheur de découvrir tout à coup que la vie la plus intime et la plus profonde de Dieu est déjà un échange et le bonheur partagé.

Frères et sœurs, c’est une grande notion de la Vérité : si la Vérité est faite pour être partagée, chacun d’entre nous non pas "y a droit", mais est sollicité pour partager cette expérience. Et même si nous nous sentons très maladroits et très pauvres devant ce cadeau que Dieu veut nous faire, peu importe, il suffit de savoir que c’est un fardeau léger et qu’on se laisse emporter, embarquer par cet amour et cette tendresse de Dieu, comme deux êtres qui découvrent tout à coup qu’ils s’aiment et qu’ils veulent vivre ensemble la même aventure et partager le même secret.

 
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