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 MA GRÂCE TE SUFFIT

Ez 2, 2-5 ; 2 Co 12, 7-10 ; Mc 6, 1-6

(6 juillet 2003???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Corinthe : route vers le port ancien

L

 

e texte de saint Paul que nous avons écouté tout à l'heure, me semble un des textes majeurs, non seulement de la deuxième épître aux Corinthiens, mais de tout l'enseignement de saint Paul, et je dirais même de tout le Nouveau Testament. Pour le comprendre, je pense qu'il faut le resituer dans son contexte, celui de cette deuxième lettre de saint Paul aux Corinthiens. C'est une lettre passionnée, véhémente, angoissée, où saint Paul, plus que jamais, manifeste toute la passion et la force qui habitent son cœur. La communauté de Corinthe que saint Paul avait fondée lui-même, nous le savons pas les Actes apôtres, était une communauté turbulente et difficile. Corinthe est une ville extrêmement différente de la capitale intellectuelle qu'était Athènes, cette ville aristocratique. Corinthe, c'est d'abord un grand port, c'est une ville populeuse, populaire, faite de marins, de commerçants, d'artisans. C'est donc au peuple que Paul a adressé le message évangélique, et de cette population ainsi turbulente, il a reçu à la fois un grand enthousiasme dans l'adhésion, et aussi beaucoup de problèmes. Nous les voyons en particulier dans la première lettre aux Corinthiens, où il est question de fornication, d'inceste, où Paul est obligé de revenir sur la fidélité conjugale, où il doit parler des rapport avec les cultes païens, de la spécificité de la liturgie chrétienne, où il doit affirmer la foi centrale en la Résurrection.

C'est donc une communauté chrétienne assez turbulente à laquelle il a à faire, et apparemment, après cette première lettre aux Corinthiens, un drame s'est passé dans cette communauté. Nous n'en connaissons pas exactement quel en était l'objet, mais ce qui est certain, c'est que l'autorité de Paul, absent à ce moment-là, mais représenté par un de ses envoyés, a été contestée par d'autres évangélisateurs chrétiens, dont saint Paul va nous dire que ce sont de faux apôtres : "Ces gens-là sont de faux apôtres, des ouvriers trompeurs qui se déguisent en apôtres du Christ" (II Corinthiens 11,13). Saint Paul va donc lutter pour affirmer son autorité, ou plus exactement, l'autorité de la foi, car dit-il : "Si le premier venu, en effet, prêche un autre Jésus que celui que nous avons prêché, s'il s'agit de recevoir un Esprit différent de celui que vous avez reçu, ou un évangile différent de celui que vous avez accueilli, certes, vous le supportez bien. Pourtant, je ne le cède en rien à ces archi-apôtres" (II Corinthiens 11, 45). On disait de lui : "de loin il est plein d'autorité, de force, mais quand il est là, c'est un être chétif et sa parole est nulle" (II Corinthiens 10, 10). C'est lui-même qui cite ces paroles.

Saint Paul devant cette situation va être emporté par sa passion intérieure et après avoir admonesté les Corinthiens, il va faire son apologie. C'est le sommet de cette deuxième lettre aux Corinthiens, les chapitres dix à douze, où saint Paul affirme son droit à l'évangile et à l'autorité apostolique. Voici ce qu'il va dire : "Ce dont ils se prévalent, c'est en insensé que je parle, je puis m'en prévaloir moi aussi. Ils sont hébreux ? moi aussi. Ils sont israélites ? Moi aussi. Ils sont postérité d'Abraham ? Moi aussi. Ils sont ministres du Christ, (je vais dire une folie), je le suis plus qu'eux" (II Corinthiens 11, 2123 a). Vous voyez le ton véhément de cette apologie que Paul fait de lui-même. Il va développer deux points : celui des innombrables épreuves, de toutes les difficultés qu'il a vécues, de tout ce qu'il a subi pour l'évangile.

Et ensuite, il va développer un deuxième point, celui de la sublimité des révélations qu'il a reçues de Dieu. Je lis : "Ministre du Christ ? Moi plus qu'eux. Bien plus par les travaux, par les emprisonnements, infiniment plus par les coups, cinq fois j'ai reçu des juifs les trente-neuf coups de fouet, trois fois j'ai été battu de verges, une fois lapidé, trois fois j'ai fait naufrage, j'ai passé un jour et une nuit dans l'abîme, voyages sans nombre, dangers des rivières, danger des brigands, danger de mes compatriotes, danger des païens, danger de la ville et du désert, danger de la mer, danger des faux-frères" (II Corinthiens 11, 23-26). Il accumule ainsi tous les titres qu'il a à la connaissance des Corinthiens pour toutes les souffrances qu'il a subies à cause de l'évangile. "Il faut se glorifier ? continue-t-il, cela ne vaut rien pourtant. Et bien, s'il le faut, j'en viendrai aux visions, aux révélations du Seigneur. Je connais un homme, dans le Christ, qui voici quatorze ans était-ce en son corps, je ne le sais, était-ce hors de son corps, je ne le sais, Dieu le sait cet homme-là fut ravi jusqu'au troisième ciel" (II Corinthiens 12, 12).

Vous voyez comment Paul développe son apologie. Et puis, c'est cela qui devient fort intéressant, d'un seul coup, son argumentation se renverse complètement. Et c'est là le texte que nous écoutions tout à l'heure. Après avoir manifesté tout le mal qu'il a subi pour l'évangile, après avoir manifesté la grandeur et la sublimité des révélations qu'il a reçues de Dieu, que ce soit au chemin de Damas, ou dans d'autres circonstances que nous ignorons, tout d'un coup saint Paul dit : "Pour que l'excellence de ces révélations ne m'enorgueillisse pas, il m'a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan qui est chargé de me souffleter" (II Corinthiens 12, 7). Qu'est-ce que c'est que cette écharde dans la chair, cet ange de Satan ? Nous ne le savons pas. Paul ne nous donne pas de détails. On dit souvent que c'était sans doute une maladie, une infirmité, je ne suis pas sûr que malgré le fait que dans l'antiquité on attribuait les maladies à une influence de Satan, cela suffise à donner le sens de ce dont il est ici question. S'agit-il d'un péché que Paul porte en lui ? Je ne sais. Toujours est-il qu'à ce sujet, "par trois fois, j'ai prié le Seigneur pour que cet ange de Satan s'éloigne de moi" (II Corinthiens 12, 8).

Donc, Paul est suffisamment déchiré intérieurement, humilié, il est suffisamment bouleversé par ce mal qui s'attaque à lui, par ce péché, peut-être, par cette épreuve, en tout cas, cette diminution de lui-même dans toutes les dimensions de son être qu'il subit, il est suffisamment peiné et humilié par cela pour supplier par trois fois (c'est-à-dire un nombre incalculable de fois, c'est ce que veut dire le chiffre trois), par trois fois, supplier Dieu de le délivrer de ce mal qui le ronge intérieurement.

Là, nous atteignons au cœur même de la révélation. Saint Paul supplie le Seigneur de le délivrer de ce mal : "Mais le Seigneur m'a déclaré : ma grâce te suffit !" (II Corinthiens 12, 9). Ne demande pas d'être délivré de ce mal, ne te soucie pas d'abord d'être épargné par cet ange de Satan, ne mets pas ton désir dans la délivrance de ce péché, de cette maladie, de cette épreuve, "ma grâce te suffit". Et la révélation de Dieu continue : "Car ma puissance se déploie dans la faiblesse" (II Corinthiens 12, 9). Et Paul de conclure, après avoir énuméré tout ce qu'il avait souffert pour l'évangile, après avoir énuméré toute l'excellence des révélations, voici le dernier mot de son apologie : "C'est de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses afin que repose sur moi la puissance du Christ. C'est pourquoi je me complais dans les faiblesses, les outrages, la détresse, la persécution, l'angoisse, car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort" (II Corinthiens 12, 9-10).

Il y a là un retournement complet, non seulement de l'argumentation de saint Paul, mais de l'attitude chrétienne profonde. Nous sommes toujours tentés de penser que la vie chrétienne, la vie spirituelle est d'abord l'accomplissement d'une certaine perfection morale qui serait l'épanouissement de notre vie intérieure. Nous confondons toujours spirituel et morale. Non pas que la morale soit secondaire bien sûr, mais elle ne se situe pas de cette manière-là. La vie spirituelle n'est pas quelque chose d'analogue à la perfection de la vie naturelle. Dans la vie naturelle, nous essayons d'avoir un corps en bonne santé, nous essayons d'avoir un fonctionnement aussi parfait que possible de tous les organes de notre corps. C'est la même chose au plan intellectuel, nous essayons d'acquérir les connaissances, la science, d'éviter l'erreur, etc … Alors, nous sommes tentés de penser qu'au niveau spirituel les choses se passent selon un décalque de ce schéma et qu'il faudrait acquérir un certain nombre de vertus, un certain nombre d'activités parfaitement réalisées, qu'il faudrait éviter plus que toutes les défaillances, les trébuchements.

Bien sûr, ceci fait partie de ce que nous devons désirer, mais ce n'est pas le centre de la vie spirituelle. Le centre de la vie spirituelle n'est pas de l'ordre des qualifications à acquérir ou des non qualifications à éviter, la vie spirituelle, c'est une rencontre, c'est la rencontre de Dieu, c'est la rencontre de l'amour de Dieu. D'ailleurs, si nous y réfléchissons, nous ne pouvons pas transposer le même schéma de la vie naturelle à la vie spirituelle. Quand il s'agit de notre santé, nous avons à notre portée un certain nombre de moyens pour faire en sorte que notre santé soit équilibrée, et s'il le faut, il y a des remèdes pour essayer de conforter ce qui est en difficulté. Dans la vie intellectuelle, nous avons à notre portée de quoi étudier, approfondir, pénétrer les réalités qui nous entourent et qui nous sont proposées. Dans la vie spirituelle, les vertus ne sont pas à notre portée comme le sont l'acquisition des connaissances ou la manière de protéger notre santé. Ce n'est pas à notre portée car cela nous dépasse radicalement, cela n'a rien à voir. Nous ne savons même pas ce que c'est que la vie spirituelle. Nous ne pouvons que la découvrir comme un émerveillement inattendu.

Et par conséquent, la seule chose qui compte, la seule chose qui puisse d'ailleurs être efficace, ce n'est pas d'acquérir un certain nombre de qualifications, ce n'est pas une conception sportive de la vie spirituelle, ce qui compte, c'est de rencontrer Quelqu'un, quelqu'un qui seul, est capable de nous introduire dans ce mystère (parce que c'est un mystère), de la vie spirituelle. Saint Paul le dit dans une autre épître, celle aux Philippiens : "Il faut s'élancer de tout son être, pour essayer de saisir comme nous avons été nous-mêmes saisis" (Philippiens 3, 1-2). Comme le Christ nous a saisis, nous voudrions arriver à Lui, avec la puissance de sa Passion et de sa Résurrection. Etre saisi par le Christ, nous efforcer de Le saisir. Voilà le problème de la vie spirituelle.

Bien entendu, le Christ ne se complaît pas dans notre médiocrité, dans nos péchés, dans nos faiblesses, bien sûr, le Christ n'aime pas que nous tombions, que nous trébuchions, et Il peut, à partir de cette rencontre profonde, unique, gratuite, nous délivrer de cette tendance qui est la nôtre à toujours trébucher et à défaillir. Lui seul peut nous en délivrer. Ce n'est pas le but de la vie spirituelle, c'est une conséquence. Le but, il n'y en a qu'un : rencontrer face à face le Christ Jésus dans un regard et une conversation d'amour, une amitié partagée. C'est cela qu'Il nous offre, c'est à cela qu'Il nous invite. Vous comprenez que c'est sans commune mesure avec la satisfaction de se dire : je suis quelqu'un de bien et j'ai réussi un score meilleur que la dernière fois, j'ai pu acquérir douze vertus de plus et à limiter deux ou trois vices. Ce n'est pas cela qui est important. Or, et c'est là que saint Paul fait une découverte de génie, cette rencontre d'amour avec le Christ, mystérieusement, ne se manifeste jamais aussi profondément que lorsque c'est comme un pécheur, c'est-à-dire comme quelqu'un qui n'a aucun droit à être aimé, que nous rencontrons le Christ et la totalité de son amour.

C'est dans l'expérience du péché, du péché pardonné, du péché dépassé, de l'amour plus fort que notre péché, c'est dans cette expérience que nous arrivons au plus profond de la rencontre avec Dieu. Car Dieu n'est pas seulement un Dieu qui récompense, Dieu n'est pas seulement un Dieu qui nous rend plus parfaits, Dieu n'est pas seulement un Dieu qui améliore nos qualifications, Dieu est Quelqu'un qui nous aime, alors même que nous n'avons rien d'aimable à Lui présenter, alors même que nous nous détournons de Lui, que nous nous éloignons de Lui, que notre péché apparemment nous coupe de Lui, à ce moment-là, Dieu redouble d'amour, Il nous aime davantage pour essayer de briser cet obstacle et traverser cette négation qu'il y a dans notre cœur, et c'est cela l'émerveillement de la découverte de l'amour de Dieu.

Rien ne peut nous émerveiller davantage que de découvrir que Dieu nous aime alors que nous nous sommes détournés de Lui par le péché, et que cet amour triomphant vient au cœur même de notre misère, de notre pauvreté pour nous ressusciter, nous revivifier, nous restaurer.

Voilà la révélation à laquelle Paul a été confronté. Ce n'est pas le mal qu'il s'est donné pour l'évangile qui compte, ce ne sont pas les révélations qu'il a entendues. Ce qui compte le plus, c'est que dans sa faiblesse, dans sa pauvreté, dans sa misère, sa médiocrité, il a découvert la force de Dieu, la puissance de l'amour de Dieu qui est plus fort que notre péché et qui peut nous renouveler de fond en comble.

 

AMEN