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LA MISSION CHRÉTIENNE

Is 66, 10-14 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 112+17-20
Quatorzième dimanche du temps ordinaire – Année C (7 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Une moisson abondante…

 

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous vous êtes déjà une fois ou l'autre posé la question : comment et pourquoi certaines religions ont réussi ? Ce n'est pas une évidence de comprendre cela, car la plupart du temps c'est cinquante, cent ans plus tard qu'on peut se dire que cela a réussi. Autre chose est le constat que ça a marché, et autre chose est la question de se demander comment ils ont fait. Quelle est leur tactique ? Le prédicateur, l'initiateur, que ce soit Bouddha, Mahomet, Jésus du point de vue de l'histoire des religions, devait quand même avoir une certaine visée ? Nous nous facilitons le travail en disant que Jésus était Dieu, donc lui, il connaissait complètement le planning, il savait exactement ce qu'il fallait faire. D'accord, mais ses auditeurs, non, les apôtres non plus, les disciples non plus.

Cela pose une vraie question, comment la religion peut-elle être communiquée ? car il faut bien reconnaître que la nôtre a commencé dans un petit village de Galilée, Nazareth, Capharnaüm, ce n'étaient pas des cités historiques, c'était du menu fretin de populations banales, considérées de très haut depuis Jérusalem, car "de Galilée, que peut-il sortir de bon ?" Croyez-vous avoir une quelconque chance de réussir dans le message que votre maître vous dit d'annoncer ?

Cette question est assez difficile, et les premiers chrétiens eux-mêmes ont été extrêmement attentifs aux paroles de leur maître qui devaient cadrer leur action. Car, là aussi, grosse naïveté de toute religion, ce n'est pas de la génération spontanée, ce n'est pas quelque chose qui marche tout d'un coup. Sur quoi se fonder ? sur les paroles du maître et sur l'expérience. L'évangile que nous venons d'entendre est exactement la réponse à cette question. Les premières communautés chrétiennes et les évangélistes et surtout Luc, ont vraiment réfléchi sur la question : pourquoi le christianisme peut-il réussir ? Cela ne veut pas dire qu'ils ont consulté des spécialistes en marketing, mais étant les témoins de cette extension, ils se sont demandé pourquoi cela pouvait marcher.

Il suffit de relire les principales étapes de cet évangile pour comprendre leur intuition fondamentale et c'est étonnant, c'est d'une actualité criante. Ce chapitre dixième de l'évangile de Luc, fait suite au précédent, qui lui, avait consisté à nous raconter comment Jésus avait envoyé les douze, qu'on n'appelle pas apôtres. Quelle est la différence ? Les douze, ce sont les douze tribus d'Israël, on savait que Jésus avait organisé une mission en Israël. Donc, l'envoi des douze avait répondu à des circonstances bien précises, mais précisément après, Luc dit : Jésus lui-même a envisagé une mission universelle. Si l'on retient un certain nombre de ses paroles, on voit les enjeux, les bases et les principes de cette mission universelle. C'est pour cela qu'il y a soixante-douze disciples car ce chiffre dans la vision des choses limitée c'est le nombre de la totalité des peuples. On a là un portrait de ce que devrait être la mission universelle ou de ce qu'elle a commencé à être car vous imaginez bien que les paroles du maître ont été méditées, approfondies, enrichies, et elles sont mesurées avec trente, quarante, soixante ans de recul pour essayer de voir comment aujourd'hui elles se comprennent, au moment où saint Luc écrit son évangile.

Premier principe : la moisson est abondante. Voilà une chose à laquelle nous ne faisons pas assez attention. Jésus ne dit pas : avec les juifs cela devrait marcher parce qu'ils sont beaucoup plus cultivés, ils ont lu la Bible, ils ont une meilleure formation catéchétique et cela va rouler comme sur du velours. Ce n'est pas vrai. Il dit au contraire : je vous envoie dans la moisson. C'est très flatteur de dire que les païens pour lesquels le peuple juif avait un certain mépris, que Jésus prenne exactement le contre-pied et dise : la moisson. Voilà déjà une petite remarque qui devrait nous enrichir. Ce n'est pas parce qu'on n'est pas catholique qu'on ne fait pas partie de la moisson. La moisson c'est tout le monde, c'est le monde entier. Dans une moisson, et le Christ l'a expliqué à d'autres moments, il peut y avoir effectivement des coquelicots, de l'ivraie et des plantes sauvages, mais c'est une moisson. Le principe de base que Jésus donne au départ c'est de ne pas avoir d'abord le souci de faire pousser. Comme il l'a dit ailleurs : vous moissonnez ce que vous n'avez pas semé, en parlant des samaritains notamment, de ceux qu'on ne considérait pas comme des membres du peuple juif. Donc, premier principe, le monde est une moisson. Première question : comment voyons-nous le monde comme moisson ? Est-ce que nous considérons que ce monde est perdu, que la mondialisation c'est dramatique, que le libéralisme sauvage est une horreur, que la montée de l'islamisme est un danger, etc … Non, la moisson est abondante. C'est sûr que la percée vers le Maghreb est difficile, mais cela reste une moisson, juridiquement, c'est une moisson.

Les ouvriers peu nombreux, il y a peu de commentaires à faire ! C'est pareil maintenant et à l'époque. Il n'y a pas beaucoup d'ouvriers, et Jésus le constate, il y a le contraste entre la moisson abondante et le petit nombre des ouvriers. Cela reste vrai et il ne faut pas se bercer d'illusions, de temps en temps on a eu des ordinations sacerdotales et on ne savait pas où mettre les prêtres et on faisait des paroisses à plusieurs vicaires, cette époque est révolue. Nous n'avons pas à nous affoler de ce que les ouvriers soient peu nombreux. Il faudrait bien voir de près : est-ce que "ouvriers" ici désigne uniquement les évêques et les curés ? Est-ce que Jésus a pensé à tous les évêques du monde ? Jésus dit que la moisson est abondante et que les ouvriers sont peu nombreux, c'est-à-dire que nous-mêmes nous sommes en situation de minorité. Tous ceux qui ne croient pas ne savent pas qu'ils sont une moisson pour le royaume de Dieu. C'est cette situation-là qui crée immédiatement la bascule. Si le petit nombre des ouvriers sait qu'il y a de la moisson, ils n'ont aucune excuse pour rester chez eux et ne pas aller au travail. Il y a la moisson, et quand on dit moisson surtout dans ces pays-là, il y a urgence, car on ne laisse pas le blé pourrir sur pied. Il y a donc un rapport absolument fondamental et tendu entre ceux qui savent que le monde est une moisson et ceux qui sont le monde et qui ne savent pas qu'ils sont une moisson. De fait il se crée une responsabilité vis-à-vis de laquelle nous ne pouvons pas nous défiler. Nous sommes devant la moisson et il n'y a pas d'échappatoire, le travail nous attend.

Deuxième chose, Jésus les envoie. Et là cela devient intéressant, car c'est une attitude de principe. "Priez donc le maître de la mission pour qu'il envoie des ouvriers". L'initiative de la mission vient de Dieu et non des chrétiens eux-mêmes même si ce sont eux qui sont invités à y aller. Cela viendra de la prière et de l'envoi de même que le Père a envoyé Jésus, lui envoie les ouvriers à la moisson. Il y a là d'emblée, dans la perspective missionnaire des premiers temps non pas qu'on va conquérir le monde à la force de l'épée, mais qu'il va y avoir par la prière un envoi dont les envoyés sont gratuitement désignés et propulsés par la prière et le fait que le Père l'exauce. Par conséquent le ressort de la mission, ce n'est pas la volonté de puissance sur le monde, c'est d'accepter la vision que Dieu a du monde comme moisson et d'y participer. Nulle part contrainte, nulle part chasse aux sorcières, la moisson est abondante.

Voilà donc le cadre de base. Mais ensuite Jésus donne des indications très précises sur la tactique missionnaire. Ce texte est encore plus saisissant. Il y a deux mots clés : le mot "maison", et le mot "ville". C'est une des clés de l'évangélisation du monde méditerranéen et cela devrait rester une des clés de l'évangélisation du monde entier actuellement. Jésus dit : je vous envoie dans la hâte car la moisson est mûre. Il y a urgence, mais où va-t-on ? On pourrait mettre un petit podium sur la place publique et commencer une évangélisation publique. Si Jésus avait connu Internet il aurait pu dire de créer un site. Or, il ne dit pas cela, mais il dit : "Dans quelque ville ou village où vous entrez, allez dans une maison". Le principe de la mission première des chrétiens, c'était la maisonnée. Cela peut paraître bizarre. Chez saint Paul, quand il parle à ses Corinthiens, il dit par exemple : la famille de Stéphanas, ou bien il donne des noms précis de gens qui hébergeaient l'eucharistie dans leur maison. C'est sans doute un des traits de génie du christianisme que d'avoir dit que la religion, ou l'annonce que nous faisons d'un salut ne passe pas d'abord par les instances de la ville, mais il passe dans une maison. C'est parce qu'il va y avoir dans cette maison un fils de paix que l'évangile peut s'enraciner. On avait déjà réfléchi dès le départ et sans doute sur la base d'un certain nombre de paroles vraiment prophétiques de Jésus que l'entrée du christianisme dans le monde méditerranéen où Dieu sait que toute forme de religion était d'abord civique, ici, Luc rappelle que c'est l'annonce du salut dans la maison. C'est seulement après, s'il y a un fils de paix, il va à partir de sa maison contacter l'autre maison et petit à petit créer une communauté. Si vous relisez les Actes des apôtres, c'est lumineux. Saint Luc a observé cela d'une façon détaillée et qui lui a permis de composer ce chapitre de son évangile, en constatant que ce que Jésus a proposé comme système s'est réalisé de cette manière-là. Il a pu le vivre pendant les voyages de saint Paul, c'est d'abord la maison et ensuite la parole sur la place publique.

Le christianisme dès le début a compris qu'il était une parole enracinée dans le réseau de la vie privée de la maison. Cette proclamation des premiers annonciateurs leur a fait comprendre que de toute façon l'annonce du salut ne pouvait être qu'une annonce qui s'enracine dans la vie privée des gens. Cela ne veut pas dire qu'après ils ne prennent pas une dimension publique. Mais c'est à partir de plusieurs membres de plusieurs maisons sont réunis, qu'on voit par exemple à Corinthe, qu'ils se réunissent dans la maison de la famille de Chloé, ou de Stéphanas, qu'à ce moment-là on voit se constituer une communauté et qui ne cherche pas d'abord à avoir une existence publique.

Dernière chose, c'est le retour. Les soixante-douze disciples sont très dociles, ils suivent bien la leçon et immédiatement ils passent aux travaux dirigés ! ils commencent à annoncer la parole de Dieu et curieusement le retour n'est pas exactement conforme à l'annonce. Que racontent les disciples quand ils reviennent auprès de Jésus ? "En ton nom, même les démons nous sont soumis". Et Jésus répond : "Oui je voyais Satan tomber comme l'éclair". C'est un retour sur investissement. Les premiers missionnaires ont rencontré des fils du royaume. Mais à partir du moment où le royaume est là, cela crée des situations conflictuelles. Là encore, quelle vérité criante pour aujourd'hui. On ne peut pas annoncer le royaume de Dieu sans que cela fasse quelques dégâts collatéraux. Le retour des disciples manifeste les situations conflictuelles, qui seront d'ailleurs évoquées dans d'autres passages de l'évangile : je ne suis pas venu apporter la paix … on se trouve devant une situation nouvelle qui est la chute des démons. Jésus confirme. A partir du moment où le royaume de Dieu est annoncé, le mal est désarmé. Les disciples ne disent pas : dans les statistiques, on a eu dix % de réussite et quatre-vingt dix % de chutes ! Ils ne disent pas on a réussi chez certains et on a échoué chez d'autres. Mais il disent que cela a suscité de la bagarre avec les démons. La première mission n'a pas eu pour but de dire que ceux-là sont des bons, ceux-là sont des mauvais. On est au-delà de ce constat. A partir du moment où le royaume est annoncé, le mal est désarmé, cela ne veut pas dire comme il tombe comme l'éclair, oui, mais il tombe encore sur la terre. On se trouve devant une situation extraordinaire, le mal est mis à mal. Simplement, Jésus annonce cette chose très belle : oui, je comprends que vous soyez fiers d'avoir pu affronter le mal et de désarmer certaines puissances du mal qui agissent dans le monde, les villes ou les sociétés où vous avez travaillé, "mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans le royaume des cieux".

En réalité, il ne faut pas que l'évangélisation soit une obsession de chasser le mal. L'ivraie pousse et on n'y peut rien, elle poussera toujours, la mauvaise graine pousse plus facilement que la bonne graine ! Mais en aucun cas, et la parole de Jésus est sage à ce moment-là, cela ne peut diminuer votre conviction première : si vous avez été envoyés, si vous avez annoncé, si vous avez rencontré des fils de la paix, c'est parce que votre nom est inscrit dans les cieux, parce que vous avez été envoyés. Ne vous attachez pas uniquement à l'aspect combatif, résistance, proportion d'extension, mais sachez simplement que vous êtes là et que vous avez été envoyés.

Frères et sœurs, je n'ai pas besoin de tirer les applications concrètes. La mission chrétienne n'est pas du tout une mission de conquête. C'est un peu un tort d'avoir voulu à certains moments assimiler l'envoi des missionnaires chrétiens à une sorte de conquête du monde. L'universalité chrétienne n'est pas le fait de mettre tout le monde au même format. Cette mission chrétienne c'est purement et simplement le fait d'être envoyés. Chez certains d'entre nous, il y a des satisfactions, je ne pense pas que l'on voie beaucoup de démons tomber, mais c'est quand même la réalité de l'être envoyé. Avant de faire de la prédication, avant d'endoctriner, il y a cette présence de l'envoyé au milieu de la maison, au milieu de la vie du tissu social tout simple de la vie de tous les jours. C'est pour cela que Jésus explique aussi dans ce passage que la première chose qu'il faut faire c'est de guérir. Il ne dit pas de réciter d'abord le Credo, mais il faut d'abord expliquer l'évangile. Là où vous êtes, les premiers gestes que vous devez poser, ce n'est pas nécessairement d'annoncer le royaume de Dieu. C'est seulement quand vous aurez guéri les malades vous pourrez dire : le royaume de Dieu est là.

Là aussi, cela nous montre que les conditions d'annonce du premier message chrétien ont été exactement les mêmes que les nôtres. Ce n'est pas nécessairement en endoctrinant toute la journée que cela fera mieux tourner l'Église. Mais par contre, là où l'on se trouve, là où l'on est, guérissez les malades, faites les œuvres de miséricorde, assurez cette présence qui manifeste encore à l'état de signe la présence du royaume.

Frères et sœurs, que ce temps que nous allons vivre, qui est un temps de vacances soit l'occasion pour nous de méditer sur cette mission chrétienne et surtout sur notre statut personnel d'envoyé, car cela nous concerne tous.

 

AMEN

 

 

 
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