LA PAROLE GERMERA

Is 55, 10-11 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année A (16 juillet 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 Frères et sœurs,

Il faut bien l’avouer, nous avons l’habitude d’écouter cette parabole comme une gentille petite leçon de Jésus pour nous faire comprendre qu’il faut lire l’évangile tous les jours, faire attention à tout ce que nous dit la Bible, écouter sa parole etc. Et si ça ne marche pas, c’est que nous sommes de mauvaises têtes : ne voulant rien comprendre, nous sommes comme des sentiers occupés par des pierrailles ou des terrains couverts de buissons. Bref, nous en sortons moralement échaudés, découragés, persuadés que de toute façon, on n’y peut rien, la Bible est difficile à lire et on n’y arrive jamais.

Frères et sœurs, le sens la parabole n’est pas exactement celui-là. Éliminons d’abord cette interprétation un peu méprisante qui consiste à croire que Jésus, obligé de s’adresser à des paysans, devrait leur tenir des propos simples pour qu’ils les comprennent. D’ailleurs, ces paysans comprenaient mieux que nous comment le blé poussait puisqu’il nous faut des sessions de classe verte pour comprendre comment poussent la vigne et les oliviers. D’autre part, évitons d’imaginer que les paraboles s’adressent à des gens d’intelligence un peu courte, incapables de comprendre sans référence à l’expérience quotidienne la plus simple.

En réalité, cette parabole est terrible car elle est une réflexion sur l’échec de la parole de Dieu. En effet, le principal sujet de cette parabole, ce ne sont pas d’abord les terrains, mais la parole elle-même. Cela correspond à une situation bien précise au Ier siècle, à partir du moment où Jésus a prêché : pourquoi l’évangélisation ne fonctionne-t-elle pas aussi bien que prévu ? Pourquoi y a-t-il une sorte d’échec dès le départ ? Considérons en effet la parole de Jésus. Tout le monde dit qu’au début de la prédication de Jésus en Galilée, tous le suivaient. Or, ils l’ont quitté et ont laissé Jésus partir seul à Jérusalem, et lorsqu’Il a commencé à prêcher à Jérusalem, on ne peut pas dire que la parole soit tombée sur une bonne terre produisant trente ou cent pour un !

Puis le problème rebondit : quand Matthieu écrit son évangile dans les années 80, ils se rendent compte que le résultat n’est pas aussi probant qu’ils le pensaient. Nous avons tendance à penser qu’au Ier siècle, il y avait des communautés partout, que l’on baptisait à tour de bras et que tout fonctionnait bien. Ce n’est pas du tout le cas. La question est de savoir pourquoi il y a eu un tel échec de l’annonce de la parole de Dieu. Quand Dieu se dérange pour venir nous annoncer son salut, la joie de nous aimer les uns les autres et d’aimer Dieu de tout notre cœur, comment se fait-il que ça échoue ? D’une certaine manière, si la parole de Dieu intervient dans le monde, ça devrait presque l’embraser. Or, ce n’est pas le cas. Et pour les premières communautés chrétiennes, telle était bien la question : pourquoi l’annonce de la parole de Dieu ne fonctionne pas si bien que ça ?

Voilà l’intérêt de cette parabole. Contrairement à ce qu’on pense, elle ne lâche rien. D’abord, elle compare le processus de l’annonce de la parole de Dieu, soit par Jésus soit par les disciples (en l’occurrence, Jésus parle ici de sa propre manière d’annoncer le Royaume de Dieu) au processus le plus puissant qui existait alors : le processus naturel qui fait que l’humanité avait de quoi se nourrir tous les jours. Pour nous aujourd’hui, le problème de la production agricole se règle par ministère de l’agriculture interposé. Mais à cette époque-là, le ministre de l’agriculture était la pluie qui descendait du ciel et faisait pousser le grain. Jésus dit : « Quand Je viens annoncer la parole, c’est un processus aussi radical et puissant que lorsque Dieu envoie la pluie sur la terre pour la féconder et la faire germer ». Par conséquent, il ne faut pas s’inquiéter, la parole de Dieu arrive, va fructifier et se déployer, elle ne demande qu’à germer comme le grain, comme toutes les végétations de la nature. Nous n’avons plus du tout aujourd’hui ce sens du jaillissement de la présence de Dieu à travers le monde créé, alors qu’à l’époque, il était primordial, ce qui explique que Jésus ait choisi ce thème de parabole du blé qui pousse.

Remarquons que toutes les paraboles sur le Royaume de Dieu ont toujours trait à quelque chose qui pousse. L’homme n’y peut rien. C’est lancé et la seule chose qu’on peut espérer, c’est d’en récolter les fruits. Si on lit toutes les paraboles de ce chapitre, on comprend que tout ne sera pas facile. Au contraire, il y a des moments où les mauvaises herbes poussent, où le soleil tape trop fort, où l’ivraie se mêle au bon grain, bref, il y a des centaines d’obstacles.

Mais le Christ dit : « N’ayez pas peur, la parole que j’ai semée sur terre, par le même processus, finira par germer et pousser comme le blé quoi qu’il arrive ». C’est un processus de rénovation totale de l’histoire de l’humanité par une parole aussi puissante que le cycle biologique de la nature, surtout végétale puisque c’est elle qui constitue l’exemple privilégié.

C’est pour nous extrêmement important. Comment croyons-nous à l’évangile ? L’évangile n’est pas d’abord une manifestation privée où l’on choisirait telle pensée car elle nous plairait, comme un produit sur les gondoles du supermarché. Non, l’évangile est une puissance, une force de Dieu. Lorsque Jésus parle des mystères du Royaume, Il parle de la réalité de cette parole semée, jetée, qui apparemment s’enfouit et disparaît, car ça échoue la plupart du temps. Et cependant, Jésus affirme que c’est exactement le même processus. La première chose, c’est donc l’encouragement, la certitude, la foi. La parole agit, non pas parce que nous y croyons, mais parce qu’elle croit en nous, du verbe "croître" et du verbe "croire".

Le deuxième point est toujours de savoir pourquoi ça ne fonctionne pas. Il est tellement évident que la parole de Dieu est aussi puissante que le cycle naturel de la végétation des arbres et de tout ce qui porte du fruit et des semences ! Jésus dit : « Je sème absolument partout ». Dieu ne dit pas qu’Il va choisir l’élite de l’humanité pour semer de façon préférentielle la parole de Dieu. Non, Il sème à tout vent, dans toutes les directions, sans discrimination, ni refus, ni élitisme. Il sème partout. Quand Il sème partout, Dieu prend le risque que sa parole rencontre le mal et le péché. Et le mal ou le péché ne sont pas personnalisés. Il ne dit pas que certaines personnes ont des têtes de méchants quand d’autres ont des têtes de gentils. Il dit que quand la parole est semée, elle est jetée dans l’histoire. Or l’histoire est le mélange de toutes les conditions qui interfèrent avec le cycle de la végétation et de la germination du blé. Par conséquent, il n’y a rien de culpabilisant dans cette parabole. Ce n’est pas de la psychologie pour dire qu’il faudrait être très prudent, lire la Bible tous les jours (il faut le faire quand même), mais tel n’est pas d’abord le souci majeur de cette parabole.

Elle dit qu’à partir du moment où le processus est enclenché, il se confronte à toutes les difficultés que vous pouvez imaginer, mais finalement, il y a des endroits où ça fonctionne. Et c’est tout. La parole de Dieu, à partir du moment où elle est jetée, rencontre tous les obstacles et toutes les difficultés que rencontre tout ce qui est vivant au cours d’une vie normale, c’est-à-dire des puissances de mort, de destruction, d’excès de chaleur etc. Et avec tout cela, la parole continue son travail.

Frères et sœurs, c’est une théologie de l’échec. Pourquoi y a-t-il des échecs ? Parce que Dieu n’a pas voulu présenter sa parole dans des serres parfaitement conditionnées avec un taux d’humidité bien régulé pour faire pousser plus vite. Non, Il a présenté sa parole dans les conditions de température et de pression de la vie normale de toutes les sociétés, ce qui inclut à certains moments des échecs, des malheurs, des moments de souffrance, et des moments où l’on a l’impression que la parole de Dieu ne germe plus !

Quand on prend des vacances, nombreux sont les moments où l’on se demande où est la parole de Dieu : dans mon propre cœur, dans le cœur des autres ? Elle y est. Elle est même sur les chemins où elle va sécher, sous les buissons qui vont l’étouffer, dans ces endroits où les oiseaux vont la manger et en détourner le sens, mais elle y est.

Telle est notre foi. Acceptons d’abord la présence inconditionnelle de la parole de Dieu, et on avisera ensuite. Aujourd’hui, il n’y a rien de plus nocif que cette angoisse que l’on cultive où l’on se demande ce qu’on va faire pour que l’évangile soit répandu avec internet et tous ces outils modernes. Ce n’est pas le problème. La question demeure : croyons-nous que Dieu a semé sa parole divine dans le monde, et qu’Il est capable d’affronter mieux que nous, avec plus de constance et plus de détermination que nous, tout ce qui d’une façon ou d’une autre peut la détruire ? Si nous ne croyons pas cela, comment pourrions-nous croire que nous allons assurer la victoire de la parole de Dieu ? C’est impossible.

Alors frères et sœurs, cela nous remet à notre place : une place d’humilité, de contemplation et d’accueil de cette puissance vitale de la parole de Dieu. C’est ce que nous nous souhaitons tous les uns aux autres comme thème de méditation de ce temps de vacances et de ce temps d’été. Amen.

 

 
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