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EVANGELISATION ET LIBERTE

Am, 7,12-15 ; Ep 1, 3-14 ; Mc, 6, 7-13
Quinzième dimanche du temps ordinaire – année B (15 juillet 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, le petit passage de l’évangile que nous venons d’entendre est, si je puis dire, la charte des missionnaires, et comme aujourd’hui, sur l’initiative du pape François et dans différents diocèses, on nous explique longuement qu’il faut être missionnaire, parfois un peu avec insistance et lourdeur, on ne peut manquer l’occasion d’essayer de réfléchir sur ce qu’est la mission, pourquoi elle est au centre de l’existence chrétienne, pourquoi elle doit être une dimension vraiment constitutive de notre vie.

Les mots "mission", "missionnaire", sont un tout petit peu piégés : on pense habituellement à l’Armée du Salut qui chante dans les rues en distribuant la soupe populaire, on pense aux témoins de Jéhovah qui viennent vous harceler à la maison et qui prétendent appliquer à la lettre le texte que nous venons d’entendre. Mais est-ce vraiment cela la mission ? La mission est-elle cette espèce d’opération d’information à haute dose, sous pression, pour essayer de conquérir absolument ceux qui sont autour de nous et d’augmenter le nombre des adhérents du parti ? Je n’en ai pas l’impression, même si à certains moments l’Église n’a pas été elle-même à l’abri de cette tentation. Si l’Église est missionnaire, c’est parce qu’elle est apostolique : « Je crois en l’Église, une sainte catholique et apostolique » ; "missionnaire" et "apostolique", c’est le même mot, mais ce ne sont pas les mêmes connotations. "Missionnaire", c’est le "rentre-dedans" comme on dit aujourd’hui, mais "apostolique", c’est vraiment le geste de l’envoi. Autrement dit, l’Église n’est pas missionnaire parce qu’il faudrait qu’elle trouve en elle-même les ressources de sa propre extension – c’est une grande tentation qu’il faut absolument éviter –, mais l’Église est missionnaire parce qu’elle est apostolique, c’est-à-dire envoyée. La première règle fondamentale de la mission et de la vie apostolique c’est l’envoi, c'est-à-dire la non-possession, la non-jouissance à son propre profit du cadeau qui nous a été fait. Quand on est missionnaire, on a reçu un cadeau, un don, la grâce du baptême, la grâce de la parole, la grâce de la charité, la grâce de l’espérance et tout cela, nous devons le partager et ne pas le garder pour nous.

Cela change déjà la perspective, car une vie missionnaire ou apostolique qui ferait simplement le décompte des progrès statistiques de l’Église et des communautés, c’est souvent très trompeur, et ce n’est pas parce que d’autres religions aujourd’hui manifestent un prosélytisme absolument délirant à grands coups de pétrodollars, que nous devrions imaginer la même chose pour nous. Il faut que ce soit définitivement rayé de notre mémoire et de nos tablettes. Alors, faut-il se laisser aller à une sorte de paresse en pensant qu’il faut laisser faire l’Esprit Saint et ne rien faire par nous-mêmes ?

Non, cela signifie quelque chose de très précis, au cœur même de la foi chrétienne telle que nous la recevons, telle que nous pouvons la communiquer et c’est pour cela que ce petit texte est très intéressant. Jésus envoie ses disciples annoncer sa parole, et la seule règle est l’absence de contrainte, la liberté absolue. Il y a une affinité extrêmement profonde entre l’envoi, la vie apostolique, la mission et la liberté, à deux niveaux : la liberté de celui qui annonce, et celle de celui qui reçoit. Nous l’oublions trop souvent. D’abord, liberté de celui qui annonce : ni menue monnaie, ni besace etc. Ce n’est pas ici une grande publicité pour la quête, mais il n’empêche que c’est la condition fondamentale de l’envoi. Nous sommes envoyés, mais c’est à nous, librement, de nous laisser envoyer, d’aller auprès de nos frères, et de respecter les conditions pratiques dans lesquelles nous nous trouvons. Nous n’avons pas à singer immédiatement et de façon servile les conditions dans lesquelles les disciples ont été envoyés. Aujourd’hui nous sommes quand même à l’époque de la carte bleue, et on pourrait transposer l’évangile : « Ne prenez pas de carte bleue, ne prenez pas de tunique », on pourrait effectivement croire qu’il faut imiter cela. Non, il faut retrouver la liberté profonde que donne la parole que nous avons reçue. Être chrétiens, c’est être les récepteurs d’une liberté nouvelle que Dieu nous donne et dans cette liberté-là, il y a la liberté de parole. Cela veut donc dire que de notre côté, si nous voulons respecter notre propre liberté, nous ne pouvons pas rester enfermés.

Cet evangile nous dit que Jésus a voulu dès le début qu’il n’y ait rien de sectaire dans l’Église. Le conseil n’a pas toujours été suivi, mais il n’empêche que c’est ce que le Christ veut : « Je vous ai donné ma parole, soyez libres. Comment allez-vous être libres ? En partageant cette parole, en chassant le mal et en guérissant les malades, c'est-à-dire en apportant le bien et la consolation à ceux qui en ont besoin ». Remarquez la simplicité du message. Dieu vient vous délivrer, Il vient vous délivrer du mal, Il vient vous inviter à faire le bien et nous en sommes les témoins. Ce premier message que les disciples doivent apporter, c’est presque de la philosophie classique : « Annoncez le bonheur que vous avez de découvrir une destinée nouvelle et concrétisez-la en chassant le mal et en promouvant le bien ».

Frères et sœurs, vous le savez, ce n’est pas pour vous endormir sur vos lauriers, dans votre vie familiale, dans votre vie personnelle, dans votre vie professionnelle, c’est une caractéristique fondamentale de votre existence : vous avez accueilli la parole de Dieu, vous essayez d’en vivre, et ensuite vous essayez de partager cela en faisant le bien et en chassant le mal, voilà ce que Jésus demande. C’est la première chose, c’est la liberté même de ceux qui annoncent ; pas de vie apostolique sans liberté fondamentale, à cause du don de la liberté que Dieu nous a fait. Si nous témoignons simplement d’une liberté caprice, ou d’une liberté qui cherche à se jouer des autres, ou qui cherche simplement à s’imposer, nous ne pouvons pas être apôtres. La condition fondamentale de la vie missionnaire et apostolique c’est la vérité de notre liberté. Jésus a voulu cela dès le début avec ses disciples, et c’est d’ailleurs à mon avis pour cela qu’Il les a envoyés deux par deux, comme pour dire : « Tous les deux vivent déjà une expérience interpersonnelle de liberté, d’amitié et de confiance l’un dans l’autre ». Voilà la première chose.

Deuxièmement, liberté de ceux qui reçoivent : nous n’avons rien à imposer, cela peut paraître déroutant. Souvent nous sommes accablés parce que les parents sont très croyants alors que les enfants ont tout "largué", c’est tout juste si l’on peut obtenir d’eux qu’ils se marient, sans parler du baptême des enfants ! Qu’y pouvons-nous ? Allons-nous nous lamenter sans arrêt sur le fait que les propres moyens de transmission que nous avions imaginés ne fonctionnent pas ? Inutile de se lamenter toute la journée. Nous avons déjà promu la liberté chez l’autre et il en fait ce qu’il veut. Cela ne veut pas dire qu’on les laisse partir dans la nature ou dans le décor, mais qu’il y a un respect fondamental de la liberté des auditeurs de la parole de Dieu. C’est une véritable ascèse et c’est comme cela que nous vivons aujourd’hui. On peut imaginer à certains moments faire de l’évangélisation de rue : la plupart du temps, les gens qui se font aborder disent qu’ils n’ont pas le temps à cause d’un rendez-vous. Cela tombe mal mais cela se comprend. La religion n’ayant plus sur la place publique l’importance qu’elle avait auparavant, il n’est pas étonnant qu’en abordant à brûle pourpoint les gens sur le problème religieux, ils répondent en général qu’ils voudraient bien mais qu’ils ne peuvent pas. Ce n’est pas nécessairement de la mauvaise volonté mais c’est déjà quelque chose d’important, car cela veut dire qu’ils considèrent que notre foi, notre vie chrétienne et même notre message, n’entament pas, ne diminuent pas et ne contraignent pas leur propre liberté.

Alors frères et sœurs, vous allez dire que je suis un peu minimaliste et que je n’ai pas tellement envie de vous envoyer effectivement sur le Cours Mirabeau tout à l’heure à la sortie de la messe pour annoncer l’évangile. Je ne sais pas d’ailleurs, si je vous envoyais, combien iraient, posez-vous la question… Mais le fond du problème est quand même extraordinaire. Nous sommes pratiquement la seule tradition religieuse qui ait réussi à rendre compatible la liberté civique, publique, personnelle avec la liberté religieuse. C’est ce que veut dire ce texte. Jésus dit : « J’ai une bonne nouvelle à vous transmettre, Je vous l’ai transmise, vous l’avez, faites comme moi. J’ai respecté votre liberté, respectez la liberté des autres, mais allez-y ».

C’est cela le grand enjeu de la foi chrétienne de nos jours. Ce n’est pas une entreprise de conquête par tous les moyens modernes, informatiques, et tout ce que vous voudrez, on peut le faire, bien sûr, cela ne fait pas de mal. Mais le fond du problème est de retrouver au cœur de chacune de nos rencontres ma liberté et la liberté de celui qui est en face de moi, de retrouver cette dimension de l’envoi par lequel je suis envoyé par Dieu, par le Christ, à l’autre qui est là en face de moi. Et en quelque maison que vous entriez, c'est-à-dire partout où vous irez, parfois le message sera reçu et parfois il ne le sera pas ; à certains moments, il sera reçu sans que vous ne vous en aperceviez. C’est ce qu’il y a de plus beau parce que cela nous évite de nous enorgueillir d’une quelconque puissance de persuasion ou de domination sur la liberté des autres, parce que c’est notre comportement qui les aura aidés à réfléchir sans qu’ils ne nous doivent rien.

Frères et sœurs, essayons vraiment d’abord de retrouver la liberté de notre propre existence missionnaire à ces profondeurs de la racine de notre liberté, et je crois qu’à ce moment-là, cela pourra transformer notre propre vie, notre propre liberté, la vie des autres et leur liberté. Amen.

 
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