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CHERCHER LE ROYAUME DANS LE SERVICE DU PROCHAIN

Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37
Quinzième dimanche du temps ordinaire – année C - (14 juillet 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, en ce jour de Fête nationale, je vais vous révéler quelque chose à quoi vous n’aviez sans doute jamais pensé : il y a deux paraboles du Bon Samaritain. Il y a celle que nous venons de lire et qui vient de Jésus et il y en a une seconde très franco-française parce qu’elle vient de Victor Hugo. Je vous relis la parabole de Victor Hugo :

Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.
Et qui disait : « À boire! À boire par pitié ! »
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : « Caramba ! »
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.

Cette histoire de son père qui est sans doute historiquement exacte, est en réalité un démarquage très fort de ce que Victor Hugo a vécu et a lu car, vous le savez, même s’il est le père de la culture laïque contemporaine, Victor Hugo est un homme qui a appris à lire dans la Bible. Cela ne se dit pas car ce n’est pas politiquement correct mais c’est vrai. La famille de Victor avait trouvé refuge dans le couvent des Feuillants abandonné qui avait été transformé en H.L.M à Paris. Et Hugo raconte que leur mère leur dit d’aller jouer sans faire de bêtises. Ils montent dans le grenier et sur une armoire, il voit un vieux livre.

Ce vieux livre sentait une odeur d’encensoir.
Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir.
Des estampes partout ! Quel bonheur ! Quel délire !
Nous l’ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
Et, dès le premier mot, il nous parut si doux
Qu’oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.
Nous lûmes tous les trois [Abel, Victor et le jeune frère] ainsi, tout le matin,
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.

Je suis absolument certain que ce sont ces lectures qui ont permis à Hugo d’interpréter le geste de son père. Pour vous faire rire, car c’est très grave, ce poème que j’ai regardé ce matin sur Internet a suscité des commentaires sur les réseaux sociaux et il y en a un qui est quand même extraordinaire. Je vous le livre tel quel : « Franchement, chapeau pour avoir écrit un si beau poème ». C’est signé Jojo. Je trouve cela merveilleux !

C’est un poème magnifique. Il nous sort tout droit de la parabole du Bon Samaritain. Mais une question se pose : si Hugo est capable de nous livrer une telle version du Bon Samaritain, si le père d’Hugo a été un Bon Samaritain au risque même de sa vie puisque le coup passa si près que le chapeau tomba, qui avait la parabole la plus parlante, la plus "interpellante", comme on dit aujourd’hui ? Est-ce Jésus avec son Samaritain qui certes était détesté, méprisé, mais qui ne risquait rien à se pencher, à bander les plaies de ce pauvre homme qui était là, gisant sur le bord de la route ou est-ce le père Hugo qui risque sa vie sur le champ de bataille le soir en risquant de recevoir une balle ? Où est le sommet de la charité, le sommet de la bonté du Bon Samaritain ?

C’est une question qu’on peut toujours se poser car s’il y a une parabole de Jésus qui a fait école dans le monde le plus sécularisé qui soit, notre monde européen, c’est la parabole du Bon Samaritain qui est devenu le saint patron de toutes les O.N.G, de tous les organismes cathos et pas cathos, laïcs ou non. Le Bon Samaritain est la compassion de l’homme qui se penche sur le bord de la route et qui voit le blessé, l’immigré, l’homme pourchassé et qui vient à son secours.

La parabole du Bon Samaritain est-elle le symbole même de la sécularisation de la religion ? Quand on donne quelque chose ou qu’on agit d’une façon ou d’une autre, on est un Bon Samaritain et on mérite tous les éloges du Christ. Il ne faut pas négliger cette diffusion, cette "perfusion" de cette attitude évangélique dans les sociétés d’aujourd’hui. C’est vrai que l’Evangile a infusé dans la société un sens de la compassion et de l’immédiateté de l’aide à apporter à son prochain. De ce point de vue-là, la notion de prochain a changé par rapport au monde ancien. Mais ce ne serait pas assez de dire cela car si Jésus a fait cette parabole – c’est Lui qui l’a inventée –, c’est dans un but très précis. C’est le prologue qui l’introduit car au moment où Jésus va dire cette parabole, Il est abordé par un légiste c'est-à-dire un docteur de la loi, un homme extrêmement compétent sur tous les problèmes théologiques, qui pose une des questions à la mode de l’époque : « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? »

Cela change la perspective. Je ne crois pas que le père de Hugo ait donné sa gourde de rhum pour l’enivrer mais parce que c’était le seul anesthésiant de l’époque. Il fait un geste généreux, pas de doute à avoir, même si paraît-il le rhum n’était pas de grande qualité dans les armées. Quand le père de Hugo fait le geste, il le fait par sentiment de compassion, rousseauiste en quelque sorte : « Je suis proche d’une souffrance et je la soulage ». Tandis que là, c’est un légiste qui dit : « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » Jésus lui répond : « Tu aimeras ton Dieu, tu aimeras ton prochain ».

La réponse est parfaite mais ce légiste adore couper les cheveux en quatre et il dit à Jésus : « Cela je le sais mais qui est mon prochain ? » Et le problème est tout à coup focalisé sur un aspect de la réponse de Jésus : s’il faut aimer mon prochain, qui est mon prochain ? C’était une question terriblement débattue à l’époque. Comment définir le prochain ? Certains considèrent tout le peuple chinois comme leur prochain. C’est compliqué, il pose vraiment la question. Comme disent les enfants : « Moi, j’aime tout le monde ». Ainsi tout le monde est un prochain extrêmement commode. C’est cela que veut dire le légiste ; il veut Lui dire : « Comment veux-Tu que j’aime mon prochain puisque je ne sais pas qui est mon prochain ? » C’est la question fondamentale qui va déclencher la parabole.

Le problème de la parabole n’est pas de dire qu’il faut avoir de la compassion. Si Jésus avait seulement dit cela, Il n’aurait pas apporté grand-chose à l’histoire de l’humanité. Mais Il va donner une nouvelle approche du prochain : le prochain n’est pas n’importe qui au sens banal du terme c'est-à-dire "monsieur-tout-le-monde". C’est celui en face duquel je me trouve concrètement parce que je passe sur ce chemin-là et qu’il y a un homme blessé : c’est là qu’est mon prochain. Je crois que lorsque Robert Bresson faisait du cinéma, on lui avait demandé pourquoi il filmait et il avait répondu que le but de celui qui faisait du cinéma était de saisir le surnaturel précis. C’est presque une parole d’évangile, c’est du Robert Bresson. Cela veut dire que la détermination du prochain n’est pas générale, ce n’est pas un principe. Jésus démonte la Loi : Il veut dire : « Si vous croyez que la Loi envisage et résout tous les cas, ce n’est pas vrai. La Loi nous rappelle les fondamentaux mais pour que les fondamentaux existent, il faut que je réponde de façon précise à celui qui est là comme mon prochain ».

Tout est alors changé, le problème est de savoir ce que je dois faire pour avoir la vie éternelle. Aime ton prochain. Ton prochain n’est pas n’importe qui, c’est celui que tu rencontres, que tu aides et au service duquel tu te mets pour l’aider à sortir de la misère dans laquelle il est. La tâche paraît inépuisable. C’est vrai que la tâche est inépuisable mais c’est la pointe de la parabole : quand je me penche sur le prochain précis que je rencontre et qui a besoin de moi, je me tourne vers l’Eternel par le geste même par lequel j’accepte d’être son prochain. Cela, Hugo ne l’a pas compris et c’est Jésus qui l’a compris. Il a dit : « Si vous voulez vraiment découvrir le fond du mouvement du désir de votre cœur pour la vie éternelle, vous ne pourrez le découvrir que par l’orientation précise d’un acte qui peut-être posé par un Samaritain, c'est-à-dire quelqu’un qui ignorait la Loi, qui l’interprétait mal, qui était le banni de la société juive, qui était le type détestable par excellence. Ce jour-là dans la précision même de la souffrance de l’homme tombé aux mains des brigands, il a découvert la vie éternelle ».

Quelle est la grandeur de la foi chrétienne ? Ce ne sont pas les principes, c’est d’être là, près de la personne qui a besoin que je sois son prochain. Qui s’est montré le prochain de l’homme tombé à terre ? C’est celui qui est en face de moi, qui me rend proche, de lui d’abord et du Royaume de Dieu, deux choses inséparables.

Frères et sœurs, nous avons la plupart du temps une lecture banalisante et un peu réductrice de la parabole du Bon Samaritain – tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Tout le monde est d’accord là-dessus, c’est pourquoi je disais que cette parabole peut être la patronne de toutes les O.N.G. Mais en réalité, Jésus suscite la réponse à la question : « Que veux-tu faire pour avoir la vie éternelle ? » – « Découvre la portée de la Loi non pas simplement dans un principe que tu vas mettre en œuvre à ta manière. Non ! Découvre la réalité de la vie éternelle dans l’homme blessé qui est à terre et que tu viens rencontrer dans sa faiblesse et sa pauvreté ».

Pour parodier Jojo, "chapeau à Jésus qui a inventé une telle parabole".

 
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