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LE SEMEUR EST SORTI POUR SEMER

Is 55, 10-11 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23
Quinzième dimanche du temps ordinaire - année A (12 juillet 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Le semeur est sorti pour semer.

Cette parabole extrêmement familière, on la connaît bien et on sait de quoi il s’agit. Nous avons de temps en temps quelque crainte d’être classé dans une terre peu fertile ou bien d'être un tas de cailloux sur lequel tombe le grain. Nous avons quelques appréhensions, mais sur le fond, si nous sommes là aujourd’hui, c'est parce que nous sommes de la bonne terre bien ensemencée depuis longtemps et que finalement, tout ne va pas si mal. Donc tranquille ! Tant pis pour ceux qui n'ouvrent pas les oreilles, pour ceux qui ne sont pas assez attentifs à la parole de Dieu. C'est notre actualisation spontanée qui va toujours un peu dans le sens de l'autojustification. Ce n'est pas très surprenant, surtout dans une conscience religieuse aujourd'hui souvent un peu défaillante. Nous avons l'impression d'avoir toutes les sécurités voulues pour pouvoir accueillir cette parole : l’Église, la liturgie, les sermons de Saint-Jean-de-Malte et tant d'autres choses encore, les lectures personnelles, tout ce qu'il faut pour s'équiper et faire porter du fruit, généralement à raison de cent pour un, c'est évident.

Pourtant, ça n'est pas exactement cela que veut dire la parabole. Cette parabole – pardonnez-moi l'expression – est une parabole de l’échec ! En effet, dès les deux premières générations chrétiennes, alors qu'on s'était dit : « Le seigneur est monté dans les cieux, Il nous a promis qu'Il allait arriver bientôt et qu'Il viendrait nous prendre tous », en réalité les résultats étaient minces. Dans la plupart des communautés d’abord, c'est le petit nombre. Regardez les communautés auxquelles écrit saint Paul, ce ne sont pas des assemblées de masse mais des petites communautés ; elles se réunissent dans les maisons, donc trente à quarante personnes maximum. Peut-être dans les très grands centres y a-t-il un peu plus de cent ou cent cinquante personnes, mais guère plus. En outre, c'est dispersé : il n’y a pas de moyen à cette époque-là pour les chrétiens de Grèce ou d'Asie mineure de faire masse et d’aller se rassembler avec des calicots dans la rue en criant : « Nous croyons en Jésus-Christ, etc. » Pas d’internet ni de moyen de communication aussi rapide qu’aujourd'hui, utilisé à toute heure du jour ou de la nuit. Rien de tout cela.

Il ne faut pas imaginer la première communauté comme des gens gonflés à bloc et qui pensent que "tout baigne". Au contraire, ils s’aperçoivent que dans les communautés, la manière dont le grain a été semé, la parole de Dieu ayant été reçue à travers le message et l'annonce des apôtres, ne marche pas toujours très bien. Prenons encore l'exemple de Corinthe où les gens se réclamaient ainsi : « Moi je suis de Paul, moi je suis d’Apollos, moi je suis de Céphas ». Paul est obligé de répliquer : « Si plusieurs ont semé la parole, c'est pourtant la même parole ! » Quelle est cette parole qui ne fait même pas l'unité dans les premières communautés ? Corinthe est un cas parce que nous avons le témoignage de Paul. Mais Antioche, la plus grande métropole, presque le Harvard de la partie orientale de la Méditerranée, avec l'interface Ouest-Est : il y a là une communauté où ils sont tous en train de s'étriper parce que la moitié est issue de la tradition juive et l'autre moitié des païens.

Evidemment, dans ce cadre-là, la parole de Jésus résonne avec une certaine amertume. Quand on sème, c'est pour que ça pousse ! Et là, qu'est-ce qui pousse ? Des petites communautés sur le pourtour de la Méditerranée ! On les représente volontiers comme des héros, « leur parole a retenti par toute la terre et jusqu'aux extrémités du monde, leur message ». Certes, mais jusqu'à 400 ou 500 de notre ère, on ne peut pas dire que le christianisme soit majoritaire dans l'Empire romain. On a beaucoup idéalisé cela d’ailleurs. Or, pour les premiers chrétiens, il y a cette question : « Nous croyons, nous sommes des petites communautés, mais qu'en est-il du projet, de l'annonce du salut ? Qu'en est-il de l'annonce de la résurrection comme appelant toute l'humanité à se rassembler dans le Seigneur ressuscité ? »

Je pense que c'est l'arrière-fond de cette parabole. Quand Jésus a donné cette parabole, Il avait déjà en tête qu'il ne fallait pas que ses disciples soient des têtes brûlées et qu'il fallait qu'ils considèrent avec réalisme la manière dont l'évangile irait en se répandant. Non pas comme dans une campagne publicitaire, avec toutes les combines pour séduire l’auditoire ; non, la parole de Dieu irait dans le monde. C'est pour cela qu'il y a une telle recommandation sur l’envoi, sur la mission. C'est bien une recommandation sur l’envoi, on n’est pas jugé sur la réussite du projet. Dieu, qui est plein de miséricorde, ne nous jugera pas sur le nombre de conversions que nous avons faites. D’ailleurs, il ne vaut mieux pas ! Mais, c'est quand même une énorme restriction.

Jésus dit : « Qu'est-ce que le Royaume de Dieu ? » C'est le vrai problème. Il les rassemble, ils sont là autour de Lui, une petite poignée d'hommes à Capharnaüm. Ce n’est pas une capitale, c'est un trou perdu ! Ils sont là, Jésus est obligé d’aller sur le bateau pour prendre un peu de recul parce qu’ils sont peut-être cent ou deux cents, on ne sait pas. Et il leur dit : « Le projet est généreux de la part de Dieu, mais la manière dont il va se réaliser est très problématique ». C'est pour cela que si vous relisez attentivement la parabole, il y a plus de lignes et de mots sur les raisons de l'échec que sur la réussite. Il y a au moins quatre raisons d'échec et puis, quand on a passé tout cela, il reste un petit groupe qui a ouvert son cœur, ses oreilles et sa vie à la venue de la parole de Dieu. Ceux-là sont qualifiés de bonne terre, tant mieux pour eux. On ne doutait pas d’ailleurs de l'engrais qu'on a mis – ce n'était pas la méthode à l’époque – mais on dit qu’il y a un tout petit nombre. Par conséquent, la première communauté chrétienne n'a pas vécu dans un optimisme béat mais face à des échecs répétés. Relisons les Actes des Apôtres pour le constater. Tout le monde dit que Paul a été le grand évangélisateur du monde méditerranéen. Certes, mais c'est une réussite assez moyenne. Il y aura beaucoup de fruits par la suite mais sur le moment, ce n'est pas si satisfaisant que cela.

Je trouve très intéressant que la première communauté chrétienne ait réfléchi à ses échecs et à ses limites. Ce n'est pas parce qu'on a la parole de Dieu que tout de suite on va convertir tout le monde. On ferait bien de s'en rappeler aujourd’hui. Nous sommes absolument dans la même situation, c'est même une condition fondamentale de l’Église. Excusez-moi, je vais dire une horreur, mais je peux la dire quand même avec vous : si l'Église avait énormément de succès, ce serait suspect parce que cela voudrait dire qu’on aurait trouvé le produit de bonne qualité qui rapporte. C'est souvent une des fautes dans l'histoire de l'Église que d'avoir voulu absolument viser les moyens qui marchent. On n’est pas aujourd'hui à l'abri de cela. Frères et sœurs, ce n'est pas pour désespérer Billancourt que je le dis. Mais c'est la limite des réussites voire les échecs, cela fait partie de l'histoire de la parole de Dieu.

La deuxième chose que Jésus veut essayer d’expliquer aux gens qui L’écoutent est la suivante. Il leur dit : « Où est la cause de l'échec ? » En général, elle n'est pas visible. Elle est dans le processus de germination lui-même et plus exactement, dans la convenance de la parole, dans sa rencontre avec le milieu où elle tombe, comme un grain de blé. En fait, l'histoire du Royaume de Dieu est dès le départ quelque chose qui se passe dans l’obscurité, dans l'inconnu. Il faut bien le dire, nous n’aimons pas cela. S’il y a une chose qui dans l'histoire du Covid nous met en rage, c'est qu'on ne sait pas pourquoi les uns sont malades et non les autres. C'est comme ça, on n’y peut rien jusqu'à maintenant, tant qu’on n’a pas trouvé tous les mécanismes. La parole de Dieu, c'est un peu pareil. C’est ce que Jésus veut dire : « N’ayez pas de doute sur la générosité du Père qui est le semeur ». D’ailleurs, vous l'avez vu, c'est un semeur pas très "écolo", Il est plutôt "gaspi". Il jette la graine, on verra bien ce qui se passe. Il n'est pas très soucieux de l’efficacité ; on ne dit pas qu'Il met de l'engrais ou qu'Il arrose, non Il jette, Il jette, Il jette... Presque une sorte de semeur inconscient des conditions de la vie économique ; en tout cas c'était comme cela à l’époque. Et Jésus dit encore : « Voyez où est le travail ». En fait, le travail est dans la terre, au niveau des racines, au niveau des premiers moments des semailles. Et c'est là que c'est à la fois merveilleux et très intriguant. Parce que la parole de Dieu se livre aux conditions mêmes de température et de pression – en parlant comme les physiciens – de la situation où l'on se trouve. Le champ, la rue, le sentier caillouteux, le champ trop exposé au soleil, c'est là que tout ce joue.

Frères et sœurs, c'est merveilleux puisque la parole n'est refusée à personne – il n'y a rien de plus démocratique que la parole de Dieu, elle est offerte à tous – mais après, Dieu accepte d'être dans cette espèce de gaspillage du don de sa présence, de sa confiance et de sa générosité. C'est un peu le paradoxe de l’Église et celui de nos vies.

Mais nous oublions les paramètres. Le premier paramètre est le semeur sorti pour semer. C'est-à-dire pour nous chrétiens, s'il y a une chose sur laquelle on doit faire fond, c'est cette espèce de générosité à fond perdu de Dieu pour sa création. Si on perd cela, on perd tout. Deuxième paramètre, avant de vouloir faire des petits pré-carrés d’Église parfaitement conformes à toutes les prescriptions de l'évangile, il faut se rappeler que l’Église est dans la terre et les cailloux. Et c'est pour cela que même saint Augustin, qui avait pourtant un succès énorme, s’en plaignait. Il disait : « Je suis bien content que vous soyez là, frères, mais dans l'Église, certains ont bien accueilli la semence dans la bonne terre de leur cœur mais d’autres ne l’ont pas accueillie du tout ». L'Église, c'est le blé dans l’ivraie. Autrement dit frères et sœurs, l'Église ne reconstitue pas ici-bas une sorte de société idéale dans laquelle nous serions tous des exemples pour toute l'humanité – après vingt siècles, on devrait quand même être un peu vacciné contre ce schéma –, l'Église c'est ce qui pousse, là où ça pousse. C'est comme si le Christ nous disait : « Essayez d'être la meilleure terre, la plus accueillante possible. Après, pour le reste, laissez-Moi faire, Je m'occupe de tout ».

Frères et sœurs, vous voyez pourquoi cette parole est si utile. Elle nous fait mesurer les limites de notre projet de chrétiens. C’est sûr qu'on nous répète sur tous les tons qu'il faut être missionnaire et il faut l’être. Mais la générosité du semeur est hors de doute et nous en sommes un peu les relais. De grâce, n’essayons pas de contrôler les modes de production, on n'y arrivera pas. C'est dans le secret de la terre, c'est dans le secret du cœur des hommes, c'est dans le secret de notre propre cœur. Et là, ça pousse. De temps en temps cela ne pousse plus, de temps en temps cela sèche, de temps en temps il n'y a plus de graine, c'est comme ça.                    Frères et sœurs, Dieu serait-Il alors capricieux ? Il aurait quand même pu faire uniquement de la bonne terre ! On lui demandera des explications après, mais pour l'instant cela n'est pas nécessaire. Pour l'instant, il faut vivre le mystère du grain semé, de la parole semée dans les conditions actuelles où nous vivons. Il n'y a pas d'autre solution. Ce n'est pas nous, l'Église, qui avons à dire qu'il faut que le monde soit comme ça pour que cela marche. C'est une certaine manière de nous leurrer et parfois même hélas, de nous excuser.

Frères et sœurs, accueillons vraiment cette parole, accueillons-la comme une parole qui a été semée en nous. Pourquoi a-t-elle germé en nous ? Il y a des tas de circonstances mais c'est bien comme ça. Essayons petit à petit de nous rendre compte qu'en accueillant cette parole, nous devenons les participants de la générosité de Dieu qui veut essayer d’implanter cette graine, ces semailles partout dans la vie des hommes. À ce moment-là, nous saurons être avec modestie, simplicité, discrétion, humilité, les vrais messagers de la parole de Dieu.

 
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