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 LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ !

Am 7, 12-15 ; Ep 1, 3-14 ; Mc 6, 7-13

(14 juillet 1991???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Delphes : philosophe

B

 

éni soit Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui de toute éternité nous a comblés de bénédictions spirituelles. Il nous a choisis, élus, prédestinés dans le Christ !" Frères et sœurs, même s'il fait chaud et même si c'est les vacances, j'ai choisi de vous entretenir d'un sujet un peu difficile et délicat qui s'appuie sur la lecture de l'épître aux Ephésiens, le problème de la prédestination. Problème très difficile qui a fait se battre et même couler du sang à l'intérieur de la chrétienté, problème très difficile car il touche à vif le sens même de notre existence de croyant. Mais comme je veux vous ménager un accès relativement simple à ce problème et puisque nous sommes aujourd'hui le 14 juillet, je vais vous l'expliquer à partir de la devise républicaine : "Liberté, égalité, fraternité !" Cela peut paraître étonnant et pourtant c'est une bonne manière de comprendre le problème.

Qu'est-ce que les états modernes ont voulu dire lorsqu'ils ont adopté comme idéal de démocratie, de vie politique, en adoptant cette formule ? Ce n'est pas l'idéal de la démocratie ancienne. A Athènes, par exemple, rien de plus étrange et de plus aberrant que l'égalité. Les sociétés fonctionnaient sur l'inégalité, même si elle se disaient être des démocraties. Mais dans nos démocraties modernes ces trois termes définissent la place et le statut du membre de la société politique par rapport aux autres. Chacun est défini par une liberté. Il serait trop long de définir tout ce qu'on envisage sous ce mot de liberté mais disons que chacun est conçu comme un sujet autonome, responsable de ses actes, un sujet qui a "des droits et des devoirs" c'est-à-dire quelqu'un qui, dans le jeu des relations avec autrui fait intervenir tout ce qu'il est : son existence spirituelle et physique, les droits qui en découlent, les devoirs qui en découlent. Chacun est considéré comme un sujet ayant une spontanéité propre, capable d'apporter quelque chose à son entourage, capable de participer à la gestion de l'ensemble de ce bien commun qui est la vie politique d'un pays, d'une cité ou d'une entité quelconque. Donc c'est le fondement même, chacun étant envisagé comme une liberté personnelle.

Mais cela ne s'arrête pas là. On ne peut pas considérer que la simple coexistence des libertés arriverait à résoudre tout le problème des sociétés. On a résolu la question d'abord par l'égalité donc une certaine manière de ne pas se servir de référence les uns aux autres, une certaine manière d'avoir son territoire inentamé et naturellement inentamable. Puisque nous sommes égaux, on ne peut pas empiéter sur le terrain de l'autre. On ne peut pas trop lui marcher sur les pieds. Je sais bien que de temps en temps des chanteurs se gaussent de ce problème en disant que "certains sont plus égaux que d'autres" ce que l'on voit parfois de nos jours de façon scandaleuse et flagrante. Mais il n'empêche qu'au niveau des principes c'est tout à fait vrai et que ces libertés se doivent une sorte de respect mutuel, une volonté formelle de ne pas empiéter sur l'autre.

D'autre part, la fraternité signifie essentiellement le fait que nous reconnaissons spontanément dans l'autre notre semblable et que, par conséquent, il est respectable car il m'est semblable. Donc est suscité comme une sorte de mouvement, d'attrait, de respect ou d'attention à l'autre puisque précisément, il est mon frère.

Or ces trois mots prétendent résoudre les problèmes de la société moderne démocratique parce qu'à partir de ce moment-là tout est défini au sens "horizontal" par les rapports entre ces libertés. Chacune de ces libertés existe pour elle-même et, d'une certaine façon, par elle-même. Chacune de ces libertés ne va pas empiéter sur l'autre, mais au contraire reconnaît en l'autre un frère, si bien que tout le tissu de relations est parfaitement horizontal. Ce système vaut ce qu'il vaut. Dans un premier temps, l'Église a été assez réticente à ce système car elle y voyait la mise en cause de l'idéal des sociétés tels qu'elle le proposait dans ce qu'elle considérait alors comme sa doctrine sociale. Depuis du chemin a été fait. On s'est rendu compte que c'était viable et pas nécessairement contre l'évangile et que ce système avait une sorte de neutralité. Pourtant il nous aide à comprendre ce qu'est la prédestination, à l'inverse, car dans ce système nous n'avons à rendre compte que de l'existence politique des hommes. Mais s'il fallait appliquer cette formule à la vie familiale : Liberté, égalité, fraternité ! Les rapports entre parents et enfants seraient déjà singulièrement compliqués. S'il fallait que les parents se considèrent comme les égaux des enfants, que les enfants prévoient tous les jours le menu avec toujours une glace à la fraise ou à la vanille à la fin, cela pourrait devenir pénible et du point de vue diététique une mauvaise solution. Par conséquent le système ne fonctionne pas.

Déjà dans la vie familiale, on sent que le système de l'égalité ne peut pas être appliqué sans aucun discernement. Et du point de vue religieux c'est encore plus net car l'Église, la communauté religieuse comme telle est une communauté de prédestinés au sens où aucune de nos libertés de chacun d'entre nous ne se définit ni par rapport à elle-même, ni simplement horizontalement par rapport aux autres. Chacune de nos libertés ne se définit pas d'abord par une sorte d'égalité fondamentale entre tous les chrétiens. La vérité de notre foi c'est que notre liberté ne se comprend que parce qu'elle est inscrite dans un vouloir qui la dépasse, dans un vouloir qui vient d'en haut, dans un vouloir transcendant qui a voulu nous créer et qui est avant nous. D'une certaine manière, l'homme politique moderne n'a pas de passé, il n'a pas d'origine. La société existe comme telle, simplement par la coexistence des libertés les unes par rapport aux autres. Dans l'Église, c'est tout différent. Dans l'Église, nous existons comme créés, comme projetés, comme voulus, d'une volonté supérieure et transcendante à nous qui fonde le visage de notre liberté, qui fonde la caractéristique personnelle de chacun d'entre nous. Chacun d'entre nous a été voulu, chacun d'entre nous est porté par une destination : c'est la volonté créatrice de Dieu.

Mais il y a plus ... Le modèle, le patron sur lequel est créée cette liberté, ce n'est pas la fraternité du semblable avec le semblable comme dans nos sociétés politiques. Le patron sur lequel est façonnée notre liberté c'est le modèle transcendant du Christ. "Il nous a créés, choisis, élus et prédestinés" sur un modèle qui nous dépasse, qui est le premier-né, l'avant né de toute créature et qui est le Christ Lui-même. De telle sorte que notre liberté, celle de chacun d'entre nous, ne renvoie pas simplement au jeu des relations entre tous les membres de l'Église, comme si l'Église était une sorte d'immense société dans laquelle les relations entre tous les individus ne seraient qu'horizontales. Mais notre société est voulue par Dieu parce que chacun d'entre nous est mesuré, voulu, choisi, élu depuis toujours sur un modèle transcendant d'existence filiale qui est le Christ Lui-même. Le modèle de notre liberté ce à quoi renvoie notre liberté à chacune de nous, c'est le visage éternel du Christ.

Et c'est comme cela que, de toute éternité, nous sommes des fils. Et dès lors, vous comprenez ce que signifie la prédestination. La prédestination ne signifie pas comme on l'a cru que, dans la création, les uns sont marqués, au fer rouge, c'est le cas de le dire, pour l'enfer, et les autres pour le paradis et chacun vivrait avec cette marque sur le dos sans savoir exactement à quoi il est destiné. La prédestination serait alors cette espèce de vouloir arbitraire et gratuit de Dieu qui ferait que les uns seraient sauvés de toute éternité par un décret divin et que les autres seraient rejetés dans la masse des damnés comme on le disait à l'époque du Jansénisme. La prédestination n'a rien à voir avec cela. La prédestination n'est pas le résultat d'un caprice de Dieu, à défaut du Caprice des dieux. C'est au contraire, le fait que chacun d'entre nous est prédestiné à être fils, prédestiné de toute éternité à ressembler au visage éternel du Fils. Chacun de nous est prédestiné à être enfant de Dieu.

Voilà ce qui constitue l'essentiel même de notre foi chrétienne. Quand nous sommes rassemblés pour une eucharistie, nous ne nous définissons pas d'une manière horizontale, uniquement par les liens d'amitié, de sympathie ou de goût liturgique commun. Quand nous sommes ici, nos libertés humaines, totalement humaines, vraiment humaines se définissent d'abord par le vouloir Créateur qui les a suscitées et se définissent ensuite par la liberté éternelle du Fils dans laquelle et à la mesure de laquelle nous avons été créés et façonnés. Autrement dit, le miroir et la référence de chacun d'entre nous c'est le visage éternel de Dieu. Et donc pour comprendre notre liberté au plein sens du terme, non au sens politique ou au sens humain mais au plein sens de ce que nous sommes, nous sommes amenés à découvrir que notre liberté est référée au mystère de Dieu. Et alors et c'est cela qui est tout à fait extraordinaire, à partir du moment ou chacune de nos libertés est référée au mystère de Dieu, à l'absolu du mystère de Dieu, ce qui fonde notre rencontre, ce qui fonde notre être ensemble comme communauté ou mieux encore comme communion, ce n'est pas simplement le fait que nous soyons de la même nature, ce n'est pas simplement le fait que nous nous rassemblions par cet idéal de la fraternité et de l'égalité mais c'est au contraire le fait que, avant même d'être ensemble, chacun de nous est référé au mystère du Fils éternel, qui d'un amour éternel est aimé par son Père et aime son Père. Autrement dit, le fondement de notre communion, c'est la communion divine, la relation du Père et du Fils. Et donc nous ne formons pas une société comme les autres sociétés. Cela a été parfois une défaillance de l'Église de croire qu'elle était une société visible comme les autres. Ce qui nous constitue comme Église c'est le fait que chacun d'entre nous, dans le plus intime de sa liberté, est référé à Dieu Père comme Créateur qui l'a voulu est destiné, est référé au Fils comme l'image, le modèle sur lequel sont façonnées chacune de nos libertés.

Vous voyez comment à travers ce début de l'épître aux Ephésiens qui est une des hymnes que l'on chantait dans les offices liturgiques nous sommes ramenés au centre de notre vocation chrétienne. Entre nous soit dit, à cette époque-là, les hymnes que l'on chantait dans les cultes avaient une autre dimension que les cantiques de Lourdes. Cette profondeur de l'hymne aux Ephésiens nous ramène au mystère de notre liberté comme lieu de prédestination c'est-à-dire comme lieu d'un amour unique, un amour infini, un amour qui n'a pas de mesure et qui fait que notre liberté, à nous comme la liberté de chacun de nos frères devient infiniment précieuse, infiniment belle parce que, dans son être même elle est référée au mystère de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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