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PATERNITÉ ET FILIATION 

Am 7, 12-15 ; Ep 1, 3-14 ; Mc 6, 7-13

(13 juillet 2003???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Chaource : paternité attentive et adorante

N

 

ous avons entendu tout à l'heure en deuxième lecture un des passages les plus étonnants du Nouveau Testament, peut-être avec le Prologue de Saint Jean, un des passages fondamentaux du Nouveau Testament. Dans la mesure où ces deux textes se répondent, celui de Saint Jean nous explique l'Incarnation, celui des Ephésiens que nous avons entendu nous explique ce qui se passait en Dieu pour que la création, l'Incarnation, l'appel des juifs, l'appel des païens, et finalement la récapitulation de toutes choses dans le Christ soit possible. Autrement dit dans le texte de saint Jean on a simplement le récit : "celui qui était auprès du Père est venu dans le monde et le Verbe s'est fait chair", ici, dans Ephésiens, on a une réflexion encore plus aiguë qui nous fait nous demander si cela est possible. Comment se fait-il qu'il y ait un monde, comment se fait que ce monde doive être sauvé, racheté, et comment ce monde peut-il être intégré dans la vie de Dieu ? A ma connaissance, il y a peu de textes religieux de l'humanité qui aient posé cette question à cette profondeur-là. Pour moi personnellement, je crois que ce texte des Ephésiens est sans doute le plus grand texte du Nouveau Testament.

Or, vous l'avez remarqué, ce texte nous dit essentiellement ceci : la seule raison pour laquelle tout cela existe c'est la paternité de Dieu. Paternité de Dieu, paternité du Père vis-à-vis d'un Fils, mais surtout paternité du Père vis-à-vis de nous puisqu'Il a voulu que nous soyons fils comme son Fils. Au fond, s'il fallait dire en quelques mots ce qu'est la foi chrétienne, il faudrait revenir toujours à ce mystère de paternité et de filiation. Qu'est-ce que c'est qu'être chrétien ? C'est avoir reçu l'annonce, le message, la Bonne Nouvelle, que nous sommes fils de Dieu, que la mesure, le prototype, la référence de cette manière d'être fils c'est Jésus-Christ lui-même et que son Incarnation n'a pas d'autre rôle ni de fonction que de mettre en œuvre cette filiation, de la rendre possible à nouveau parce qu'elle était obscurcie par le péché, et de faire que par la puissance de l'Esprit qui est communiqué, un Esprit de fils, un Esprit qui nous fait crier "Abba, Père", ce qui est la seule fonction du Saint Esprit dans notre vie, que cet Esprit nous permette effectivement de réaliser à nouveau par grâce, parce que nous ne sommes pas capables de le réaliser seuls, de réaliser cette relation de filiation, c'est-à-dire de reconnaître que nous sommes fils du Père unique qui nous a voulu tous fils. D'une certaine manière, c'est le résumé de toute la foi.

Il se trouve évidemment que ce discours sur la paternité et la filiation n'a pas toujours bonne presse aujourd'hui. Au fond, ce n'est pas la peine d'avoir lu "Tonton Sigmund" pour se rendre compte de ce que depuis au moins un bon siècle le problème de l'homme c'est qu'il n'arrive plus tout à fait à se définir comme fils. Le discours familial éducatif : "il faut que tu fasses aussi bien que papa", vous pouvez l'essayer tous les jours, ce n'est pas sûr du tout que cela marche. Quant à dire que "papa est une référence", "papa tu es un héros", il y a quelques moments de naïveté dans la vie des enfants qui leur fait crier des choses pareilles, mais à un moment ou l'autre ils vont bien se rendre compte de cette réalité amère : papa n'est pas tout à fait un héros, disons pour garder le sens des convenances.

Alors, quoi ? C'est vrai que nous sommes entrés depuis déjà pas mal de temps et il nous faut du temps pour le réaliser, nous sommes entrés dans une période, dans une manière de vivre de la société où précisément le modèle du "père de famille" comme pilier, pivot de la société, celui qui est à l'initiative du bon comportement de son épouse, le régulateur de la vie familiale, la référence pour les enfants, tout cela a été supplanté par un discours, appelons-le "démocratique", "tout le monde est bon", à ce titre-là, le texte de l'évangile de ce matin nous plaît beaucoup, Jésus qui envoie ses douze disciples à peine formés, ils ont tout juste un petit CAP de vie apostolique, Il les envoie deux par deux, "faites comme moi, vous aurez autorité sur les démons, guérissez les malades", et tout cela marche, ça, c'est du billard parce qu'à ce moment-là enfin, on retrouve le sens de l'égalité chrétienne où chacun a sa valeur de sujet, de son initiative, de courage, d'inventivité, de créativité et de toutes autres choses qu'on a vu à certaines époques écrites sur les murs de la Sorbonne … Donc, cela permet de se dire que la foi chrétienne change un tout petit peu de registre. A force de nous parler de Dieu Père et-ce qu'on n'infantilise pas les chrétiens ? Est-ce qu'en tout cas, on ne maintient pas chez eux des réflexes archaïques en leur disant : de même que dans la famille c'est papa qui commande, dans le monde, dans l'humanité, dans la société et dans la création tout entière, c'est Dieu qui commande ?

C'est vrai que d'une certaine manière, vous le savez, la coïncidence ou le parallélisme des modèles a bien fonctionné. On appelait les évêques "père", le pape s'appelle encore "papa", c'est quand même de la même inspiration, une sorte de paternité spirituelle des prêtres sur l'Église. Est-ce que nous sommes des pères ? Est-ce que je suis le "père spirituel" de chacun d'entre vous ? Je n'en suis pas absolument sûr ! Donc, est-ce que tous ces schémas de paternité, et surtout le schéma très concret de la paternité familiale, est-ce que ce n'est pas cela qui devrait faire la tenue solide et fondamentale de la religion ? Et donc, religion et famille, même combat ! Si vous défendez la famille, vous défendez la religion. Après, on en tire tous les discours que vous voudrez qu'on peut trouver dans un certain nombre de journaux édifiants, c'est que si la famille est éclatée, si la famille n'est pas unie, cela fait des enfants qui n'ont plus de référence, cela fait des petits voyous, des délinquants, etc … et après il faut Sarkozy pour remettre de l'ordre dans tout cela !

Est-ce que oui ou non, nous sommes solidaires d'une structure de paternité qui fait que si cette figure de la paternité disparaît ou change, seulement change dans la vie sociale, est-ce que la religion va devoir changer nécessairement ? Il y en a beaucoup qui le pensent. Il y a un certain nombre de sociologues de la vie religieuse actuellement, qui sont très préoccupés par cela et qui cherchent à enfoncer le clou en disant : tous les anciens schémas de paternité issus de l'héritage social, cela ne marche plus, ce n'est plus la peine d'essayer, et donc de ce point de vue-là, la foi chrétienne est disqualifiée, pour eux, c'est une affaire réglée.

Je voudrais simplement vous aider à réfléchir sur un point, un tout petit point, mais plus grave qu'il n'y paraît. C'est vrai que dans les sociétés anciennes, je pense surtout aux société païennes, romaines, grecques, le principe d'identité pour chacun de ceux qui viennent au monde, c'est le père. C'est le père qui accepte au bout de huit jours, que l'enfant vive, jusque-là, l'enfant n'est rien. Jusqu'au jour où il y a eu l'imposition des mains qu'on a gardé d'ailleurs dans la liturgie chrétienne, à partir du moment où papa a posé la main sur le bébé ça y est, il existe, il a droit d'héritage, droit de cité, droit de famille, il hérite de tous les droits du père, enfin, pratiquement tous, il faut de temps en temps répartir les choses. Cela veut dire que dans ces sociétés-là, le père est la référence parce qu'au fond il n'y en a pas d'autre. Comment vais-je me situer dans la société, sinon par rapport à mon père qui a déjà fait sa place au soleil ? Donc, être le "fils de papa", c'est d'ailleurs plus pour les fils que pour les filles, être le fils de papa, c'est drôlement important.

Cela permet d'être situé d'emblée dans la société, et si papa est sénateur romain, j'ai toutes les chances d'y arriver, ce qui n'est pas mal comme cursus. A ce moment-là, dans une société comme la cité antique, elle a la paternité comme référence parce que le père est non seulement celui qui physiquement a donné la vie, d'ailleurs les anciens n'insistent pas tellement sur cet aspect-là, c'est surtout que le père a donné l'identité politique et accessoirement sociale, économique. Par conséquent, il va se créer entre le père et le fils un lien qui est un lien de "constitution". Le père fait que le fils est ce qu'il est, avec pas mal d'ambiguïté d'ailleurs, parce que effectivement si la figure d'Œdipe est apparue dans la société grecque, c'est parce qu'on savait bien que d'une manière ou d'une autre, le rejeton à un moment ou l'autre il fallait qu'il fasse basculer papa pour prendre vraiment sa place au soleil. Cette espèce de figure un peu mythique et qui aujourd'hui, a tellement de succès, le meurtre du père, on voit très bien ce que cela veut dire, cette espèce d'ambivalence et d'ambiguïté qu'il y a dans la relation, à la fois, le père me fait exister, mais à un moment donné, il faut le virer pour que j'existe ! Nous sommes à une articulation du sens de la paternité qui est très difficile à gérer, d'où également le fait qu'effectivement, l'enfant éprouve une sorte de culpabilité presque originelle vis-à-vis du père. C'est-à-dire, moi j'arrive, mais il faut bien que d'une certaine manière, il me fasse exister. Alors évidemment, là aussi chez les romains, il y avait des rites pour dire au fils : tu es précisément "émancipé", je te retire la main de tutelle que j'avais posé sur ton front au jour de ta naissance, c'est vrai. Mais en attendant, il fallait la subir la tutelle ! Et donc, tout ce moment par lequel l'enfant puis l'adolescent petit à petit arrive à sa véritable stature se passait aussi nécessairement de façon conflictuelle. Contrairement à ce qu'on pense, ce n'est pas d'aujourd'hui que les adolescents font des fugues ou qu'ils sont insupportables, ou qu'ils font des réflexions désagréables à table exprès pour embêter papa ! Socrate déjà se plaint du manque d'éducation de la jeunesse et il veut y remédier. Donc, ce n'est pas d'aujourd'hui.

Simplement, si un jour, il y a quelqu'un qui vous annonce que votre père, c'est Dieu, cela risque de changer pas mal de choses. Parce que là, vous n'allez quand même plus être en situation conflictuelle pour essayer de le faire mourir, c'est peine perdue d'avance, il y a bien quelques philosophes qui ont essayé, mais ils sont morts eux aussi. Le fait de dire : ton père c'est Dieu qui t'a créé et qui t'appelle à une vie de liberté d'enfant, qui est à la dimension même de ce que Lui est, infini, amour sans limites, miséricorde, pardon, je crois qu'effectivement, cela change pas mal de choses. En réalité, je crois qu'il faut le dire, l'irruption de la foi chrétienne dans le monde ancien et dans notre monde moderne ce qui d'ailleurs devrait être la même chose, a changé le visage de la paternité. Vous remarquerez bien que quand saint Paul parle de la paternité, il dit : "Notre Dieu et Père, de qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom". Il ne dit pas : de qui toute paternité dérive comme l'eau qui dérive dans les canaux. Mais il dit "tire son nom", c'est-à-dire que la paternité humaine n'est que le signe, le sacrement de la paternité de Dieu, mais elle ne peut pas s'y substituer, ce n'est pas possible. La paternité humaine reste dans l'ordre de la nature. Mais quand on reçoit le baptême on rentre dans un autre ordre qui est celui de la filiation divine.

Pas étonnant que par la suite si la relation de filiation se définit non plus simplement pour faire plaisir à papa ou pour faire comme papa, mais pour essayer d'assumer l'infini de l'amour de Dieu et d'y répondre par sa liberté, cela change complètement le visage de la filiation. Quand nous disons que nous sommes fils de Dieu, nous disons exactement la dimension même de notre liberté : une destination à la vie divine, et ce n'est pas rien.

Je crois qu'aujourd'hui, il reste encore beaucoup d'ambiguïtés. Au fond, c'est peut-être plus simple de vouloir superposer les deux modèles : paternité divine, paternité humaine. Cela paraît tout simple : Dieu, Il est gentil "comme papa". Donc, si papa est sécurisant, Dieu est sécurisant, etc … Cela nous joue pas mal de tours, et là est le problème, il faut arriver à penser et à croire en notre filiation divine, non pas simplement sur le mode de ce qui en tire son nom, c'est-à-dire simplement si j'ai une existence d'enfant et d'adolescent équilibré, à ce moment-là j'aurai un bon rapport avec Dieu, rien n'est moins sûr ! Mais au contraire, il faut reconnaître que chacun d'entre nous a une tâche précise, personnelle de découvrir l'infini du mystère de sa propre filiation avec Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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