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LA SURABONDANCE DE L'AMOUR DE DIEU

Ez 34, 11-16 ; Rm 5, 5-11 ; Lc 15, 3-7

(13 juin 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

'est cette constatation que nous pouvons faire chaque jour, dans notre propre cœur et autour de nous, qui est en quelque sorte l'objet, le moteur de cette dévotion au Sacré-cœur dont nous célébrons aujourd'hui la solennité, c'est que l'amour, je veux dire l'amour de Dieu, l'amour par excellence n'est pas aimé. Il n'y a pas de réponse suffisante à ce torrent de délices dont nous parlait le psaume tout à l'heure et qui est l'infini débordement de la joie, de la tendresse, de la miséricorde, de la grâce de Dieu.

Quelquefois on est tenté, à propos de cette dévotion au Sacré cœur, de conclure que, puisque l'amour n'est pas aimé, puisqu'il y a un tel décalage entre le don de Dieu et la réponse de l'homme, il faut réparer, être voué à une sorte de réparation de cette dette d'amour que nous avons à l'égard de Dieu. Je crois que c'est là une conception un peu déformée non seulement de la dévotion au Sacré-cœur, mais de l'ensemble du mystère chrétien. Car si l'amour n'est pas aimé, c'est précisément parce que nous sommes pécheurs et il serait vain et prétentieux, et ce serait nous enfoncer encore un peu plus dans notre péché, que de croire que nous pouvons, de quelque manière que ce soit, réparer cette dette et parvenir à faire sortir de nos pauvres cœurs misérables, humains, quelque chose qui puisse payer l'équivalence de cet amour infini de Dieu.

Aussi bien, si l'amour n'est pas assez aimé, Lui seul peut apporter ce surcroît d'amour qui manque en nos cœurs et qui peut rétablir, non pas un équilibre, mais rétablir une plénitude dans laquelle, précisément, Il veut de toute éternité nous introduire et Il le veut d'autant plus que nous savons moins répondre à cet appel, que nous nous révélons plus incapables d'entrer dans le dessein de Dieu.

Le mystère que nous vénérons sous le mot de Sacré-cœur de Jésus, c'est celui dont nous parlait Saint Paul tout à l'heure. La preuve, oh il ne s'agit pas d'une preuve au sens d'une démonstration, mais l'éclatante manifestation de cet amour qui est celui de Dieu et qui n'appartient qu'à Dieu, et dont on ne devrait employer le mot que pour parler de Dieu, l'éclatante manifestation de cet amour de Dieu, c'est qu'Il nous a aimés, non pas parce que nous étions convertis, mais alors que nous étions encore pécheurs, alors que nous étions encore éloignés de Lui, détournés de Lui, alors que, précisément, par notre indifférence, si ce n'est par notre cruauté ou par notre haine, nous-mêmes nous le crucifions. C'est au moment où les hommes condamnent Dieu, c'est au moment où les hommes torturent Dieu, c'est au moment où les hommes assassinent Dieu que Dieu leur manifeste un amour infini qui sauve précisément ceux-là qui le condamnent, le torturent et l'assassinent. "Père ! Pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font !" La preuve que Dieu nous aime c'est que lorsque nous étions pécheurs, Il a donné sa vie pour nous. Pour quelqu'un de bien, oui, pour un homme bon, peut-être à la rigueur, accepterait-on de donner sa vie. Mais la preuve que Dieu nous aime, c'est qu'Il a donné sa vie pour nous, alors que nous étions loin de Lui et que nous refusions son amour.

C'est donc la surabondance de l'amour de Dieu qui est la seule arme dont il dispose pour vaincre notre indifférence ou notre refus d'amour. Dieu ne nous contraint pas à l'amour. Dieu ne nous punit pas pour notre manque d'amour. Dieu ne nous demande pas de combler nous-mêmes le déficit de cet amour. Dieu nous aime, de plus en plus, par une sorte de croissance de son amour qui n'a pas de limite parce que, plus le besoin d'amour se fait grand par notre faute, plus l'amour de Dieu envahit ce déficit, ce manque et plus Il essaie de nous entraîner à l'acceptation de cet amour. Et c'est à force d'amour, et seulement de cette manière-là, que Dieu peut vaincre notre folie qui consiste à refuser le seul bonheur possible et à nous replier sur nos pauvres et dérisoires plaisirs que nous appelons bonheur, alors que nous ne savons pas ce que le mot veut dire.

Nous ouvrir à l'amour de Dieu, nous laisser emporter par l'amour de Dieu, laisser cet amour investir notre cœur, laisser cet amour nous apprendre ce que veut dire aimer, laisser cet amour ayant envahi notre cœur, rejaillir à partir de notre cœur en un amour dont nous serions, ô merveille, capables tout à coup, tel est le mystère de l'Incarnation de Jésus et de ce Sacré-Cœur qui signifie la profonde valeur de cette Incarnation du Christ. Oui, le Christ nous a aimés jusqu'à nous rendre capables de cet amour dont nous ne sommes pas capables, jusqu'à mettre en nous ce que nous ne savons pas, ce que nous ne connaissons pas et ce que nous ne savons pas faire.

Et la manière inattendue, incompréhensible, inimaginable que Dieu s'est servi, Lui le berger plein de tendresse pour sa brebis, Lui qui passe en revue son troupeau à l'heure de midi, Lui qui vient pour panser celle qui est blessée, pour chercher celle qui est perdue et pour faire prospérer celle qui est bien portante, l'idée inouïe de l'amour de Dieu pour sauver ses brebis, c'est qu'Il s'est fait Lui-même l'Agneau. Pour être plus parfaitement notre berger, Dieu s'est fait agneau. Et non pas simplement un agneau dans le troupeau, mais l'Agneau immolé que nous chantions tout à l'heure. Il y a là quelque chose qui dépasse la compréhension, qui dépasse la logique, toute logique humaine. Laissons-nous appeler intérieurement par ce mystère de Dieu qui sait aller au-delà de tout ce que nous pouvons penser, au-delà de tout ce que nous pouvons désirer, attendre et même imaginer.

 

AMEN

 
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