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QUI EST MON PROCHAIN ?

Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37
Qunizième dimanche du temps ordinaire - Année C (13 juillet 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Nous faisons parfois de graves confusions quand nous citons l'évangile ou quand nous voulons exprimer le cœur de notre foi. Il m'est arrivé souvent d'interroger des enfants qui suivent la catéchèse et de leur demander ce qu'avait dit le Christ. La plupart du temps, ils répondent d'une manière extrêmement révélatrice, car même à six ou sept ans ils sont déjà les fils de leur siècle, par exemple ils répondent : "il faut aimer les autres" ou bien encore, "il faut s'aimer les uns les autres". Apparemment, c'est parfaitement exact. En réalité cela recouvre une équivoque extrêmement grave. Car le Seigneur n'a jamais dit : il faut aimer les autres, Il a dit qu'il fallait aimer son prochain et qu'il fallait l'aimer comme soi-même. D'autre part il n'a jamais dit qu'il fallait s'aimer les uns les autres, on ne l'avait pas attendu pour savoir cela, mais il a dit qu'il fallait s'aimer les uns les autres comme Lui-même nous avait aimés. Dans les deux cas, ce que le Christ veut nous dire, c'est que l'amour qu'Il vient nous apporter, ce n'est pas un principe universel de vie entre les hommes, pour que les choses s'arrangent au mieux, et que tout se passe bien. Ce que le Christ veut nous apprendre, c'est qu'il s'agit d'un amour concret, d'un amour qui est proche, parce que c'est un amour qui aime le prochain, et c'est un amour qui a une référence précise, l'amour de Dieu pour nous, tel qu'il nous a été manifesté en Jésus-Christ. C'est à la lumière de cela que je voudrais éclairer ce matin, la parabole du bon samaritain.

La plupart du temps, nous lisons cette parabole comme un message philanthropique, extrêmement généreux, du monsieur qui rencontre tout d'un coup un blessé au bord de la route, prend soin de lui et l'accueille dans sa miséricorde et sa tendresse. Ce n'est pas simplement l'énoncé de vérités générales illustrées de manière plus ou moins concrète pour que les auditeurs comprennent, mais au contraire une instruction extrêmement précise de la part du Christ.

Tout d'abord, vous avez remarqué le contexte. La question est celle-ci. Le légiste s'approche de Jésus et lui dit : "Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" Remarquez bien, le légiste ne pose pas la question : comment je dois vivre ? ou qu'est-ce que je dois faire ? Le légiste pose la question "pour avoir la vie éternelle". Pour lui, c'est quelque chose de bien précis et de vital. S'il vient interroger le Christ, c'est pour avoir la vie éternelle. Et-à ce moment le Christ lui cite la Loi, lui faisant comprendre que pour trouver la vie éternelle, il faut vivre selon la Loi. Mais alors, le légiste reprend sa question. "Mais qui est mon prochain ?" Et voilà sur quoi porte la parabole:"Qui est mon prochain?"

Cet homme qui descend de Jérusalem à Jéricho et qui tombe aux mains des brigands, qui, ensuite, n'est pas secouru par le prêtre ou le lévite, sans doute parce que ces derniers devaient suivre des prescriptions rituelles, avaient peur de toucher un cadavre, soit en allant, soit en revenant du service religieux qu'ils devaient accomplir à Jérusalem, c'est un ennemi, un samaritain, quelqu'un qui normalement aurait dû se détourner à cause d'une haine et d'une inimitié profonde entre les deux races les samaritains et les juifs, qui cependant, se penche sur le blessé le soigne et le conduit à l'hôtellerie.

Cela, c'est ce que le Christ nous explique comme le prochain. Car, contrairement à ce qu'on pourrait croire, notre foi chrétienne n'est pas basée sur le principe d'un amour universel qui n'a jamais rien coûté à personne. La philanthropie, ce n'est pas cela qui constitue le cœur de notre vie et de notre foi, ce qui laisserait planer de redoutables équivoques. Même pour les hommes qui ne connaissent pas le Christ, cette philanthropie qui est au niveau des grands principes, ne peut pas apporter une plénitude de vie et une plénitude de joie. Nous le savons, lorsque nous rencontrons ces gens extrêmement généreux qui, avec une honnêteté foncière, se posent tout d'un coup la question de savoir à quoi bon tant de générosité, à quoi bon tant de dévouement ?

En effet, le sens ultime de notre foi n'est pas dans cet amour universel, il est dans la rencontre de la présence du prochain. C'est le fait que maintenant, l'amour n'est pas quelque chose qui comble une distance entre nous et les autres, l'amour, c'est la présence de l'autre, qui nous est donnée, qui nous est offerte. Et le sommet de notre joie, c'est la communion, c'est la charité partagée. Mais quelle charité ?

C'est d'abord cette grâce qui nous est faite de voir les autres qui sont près de nous. La première dimension de la charité, c'est la proximité du prochain. C'est le fait que tout homme, à partir du moment où il se présente devant moi, est près de moi, que ce soit directement en présence de moi ou que ce soit par les différents moyens qui sont mis aujourd'hui et qui sont plus nombreux que jamais à notre disposition, c'est la présence de l'autre qui nous est offerte comme un appel et comme une invitation, une sollicitation. Cela, frères et sœurs, c'est déjà une grâce. C'est la grâce de savoir reconnaître l'autre comme quelqu'un qui nous est proche, qui partage la même aventure, les mêmes détresses, les mêmes misères. Et au fond, ce qui touche sans doute ce samaritain lorsqu'il rencontre le blessé au bord de la route, c'est de savoir qu'au fond cela aurait très bien pu lui arriver à lui. La première grâce de l'amour, c'est précisément le prochain le proche, celui qui est tout proche, la proximité de notre frère.

Et ensuite, c'est la lumière de la présence invisible de Dieu qui fait que, dans cette proximité, se découvre tout d'un coup, un appel adressé à moi-même. Que veux-tu faire avec ton prochain ? Comment peux-tu être avec ton prochain ? Et cela c'est le travail secret de l'amour et de la révélation en notre cœur. C'est le fait que Dieu, devant cet appel, qui s'impose à nous, suscite en nous cette réponse qui ne nous laisse pas indifférent à notre frère, qu'il soit dans la détresse ou qu'il n'y soit pas, que ce frère soit un ennemi ou qu'il n'en soit pas un, car le Seigneur ne nous a pas demandé de ne pas avoir d'ennemis, il nous a demandé de les aimer, ce qui est tout différent. Le deuxième moment de la charité, c'est le moment où notre cœur s'ouvre, où l'appel de l'autre a comme brisé quelque chose au plus intime de nous-mêmes et à ce moment-là c'est l'amour de Dieu qui est déversé dans notre cœur.

Et le troisième moment, le plus important, c'est celui de la révélation proprement dite. Et cela, c'est très important. On demande souvent pourquoi ou comment les chrétiens sont-ils mieux que les autres. On imagine que les hommes devraient pratiquer entre eux une sorte de charité, mais que les chrétiens devraient être plus excellent encore. Ils devraient avoir quelque chose par laquelle ils se montrent supérieurs, mieux, plus vertueux. Or il suffit de regarder en nous-mêmes et autour de nous, pour s'apercevoir qu'il n'y a rien de tout cela, et qu'après tout, nous ne sommes ni meilleurs, ni pires que les autres. Mais il y a dans notre amour, quelque chose qui ne dépend pas de nous et qui pourtant en constitue le cœur, c'est précisément, non seulement la proximité de notre frère et notre proximité vis-à-vis de lui, mais il y a à l'intérieur de cet amour, la proximité de Dieu. Car si, aujourd'hui, nous savons ce que c'est que le prochain, si aujourd'hui nous avons à le découvrir, c'est parce que Dieu, le premier, a été le bon samaritain. Dieu le premier s'est fait proche, s'est fait le prochain de chacun d'entre nous. Voilà le cœur de la révélation chrétienne. Si nous devons aimer notre prochain, c'est parce que Dieu est proche de lui, parce que Dieu est proche de nous. Et dans cette proximité mutuelle, les uns des autres, dans cette proximité mutuelle de Dieu vis-à-vis de chacun d'entre nous, c'est par là que nous sommes rapprochés les uns des autres, c'est cela le message du salut. Nous ne sommes ni meilleurs ni pires, mais ce que nous savons, c'est que Dieu est proche de chacun de nos frères, et que lorsque nous nous penchons sur chacun de nos frères, c'est le Christ Lui-même que nous découvrons.

Et voyez-vous, frères et sœurs, comment le Christ répond à la question du légiste : "Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" Ce samaritain qui s'est penché sur le blessé au bord de la route, ce jour-là, a compris que l'amour qu'il pouvait partager avec ce blessé, c'était la vie éternelle. La vie éternelle est déjà commencée. Elle est commencée dans cette proximité de Dieu, dans cette présence de Dieu. Elle est commencée chaque fois que le cœur d'un homme s'ouvre réellement, dans le Christ, au mystère du prochain.

Maintenant que nous allons célébrer l'eucharistie, mystère de la proximité de Dieu au point qu'Il se livre à nous dans son corps et dans son sang, pour venir habiter dans notre vie et dans notre cœur, renouvelons notre amour, notre espérance et notre foi dans cette proximité et dans cette présence de Dieu qui veut être au cœur de son peuple, une parole qui ne soit pas lointaine, mais qui vive au cœur de l'Église pour qu'elle illumine le cœur du monde.

 

AMEN

 
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