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LA PAROLE DE DIEU EST EFFICACE

Is 55, 10-11 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année A (12 juillet 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

Décidément, la Parole de Dieu ne se laisse pas facilement mettre au goût du jour. Il est très difficile d'être dans le vent si l'on ne s'en tient qu'à l'évangile. Cette parabole, s'il en était besoin, viendrait le confirmer, une fois encore. Pensez donc ! Le Seigneur parle d'un semeur et un semeur qui n'est sûrement pas un homme de l'écologie parce qu'il prend tout son grain et il le sème à tout vent. Il en tombe partout, sur les pierres, sur les chemins, sur les endroits où il n'y a pas de terre. C'est comme s'Il provoquait un énorme gâchis par lequel Il a la prétention de changer quelque chose, alors que dans la plupart des cas, il ne se passe rien.

Pensez encore ! Toute cette parabole est horriblement axée sur l'efficacité et la rentabilité. Le Seigneur développe avec un malin plaisir le fait que, à la fin, le grain produit trente, soixante, ou cent pour un. Il y a une sorte d'intérêt paysan pour ce qui rapporte, pour les affaires qui marchent, qui n'est pas du tout dans l'air du temps. Et le pire de tout, cette espèce d'élitisme un peu provocant, quand les apôtres demandent pourquoi le Seigneur parle en termes cachés. Il dévoile, sans arrière pensée, que c'est pour que les uns entendent et comprennent, (les apôtres), et pour que les autres entendent mais ne comprennent pas, voient sans voir et aient un cœur pour ne rien saisir.

Le gâchis, la loi du profit et la sélection. Vous pouvez retourner cette parabole du semeur dans tous les sens que vous voudrez, je vous mets au défi de la mettre en accord avec les homélies extrêmement "catho" ou avec les "fervorino" extrêmement ecclésiastiques de notre nouvelle assemblée épiscopale qui s'est réunie cette semaine au Palais Bourbon.

C'est donc que l'évangile serait alors incurablement réactionnaire et qu'il faudrait se contenter, évidemment on le pourrait, de tirer une sorte de sagesse populaire du style de la "sagesse de Lyon" qui dit à un moment : "Dans le monde, c'est comme dans l'arche de Noé, il y a toute espèce de bêtes". Il y a ceux qui accueillent la Parole de Dieu, il y a ceux qui ne la reçoivent pas, il y a ceux qui la reçoivent simplement, le dimanche, il y en a qui la reçoivent la semaine, il y en a pour tous les goûts. Tantôt ça marche, tantôt ça ne marche pas, tant pis !

Je crois que c'est un peu court comme lecture. Je crains que cette Parole du Seigneur, volontairement provocante et volontairement incisive, veuille nous dire beaucoup plus qu'une sorte de moralité assez plate dans laquelle on nous dirait : "Il ne faut pas se décourager, il faut annoncer l'évangile à temps et à contre-temps, et après tout ça n'a pas d'importance !" Je crois que, comme toutes les paroles de l'évangile, elles nous sont adressées à nous, mais non pas d'abord pour nous intéresser à nous-mêmes, ce qui, reconnaissons-le, est un piège dans lequel nous tombons très fréquemment, mais pour nous intéresser à Dieu et en l'occurrence à la Parole de Dieu. Oublions-nous donc un moment, avec nos préoccupations et nos soucis, et essayons de voir quelle est cette parole de Dieu, comment elle fonctionne et comment elle travaille, parce qu'après tout c'est cela qui est important et c'est cela que le Christ est venu nous révéler.

Et bien, la première chose qu'il faut dire, c'est qu'effectivement la Parole de Dieu est une chose terriblement efficace. Je crois que c'est pour cela que nous passons une bonne partie de notre vie à essayer de la rendre inefficace, parce que c'est comme une espèce de bombe, c'est comme une espèce d'énergie accumulée et concentrée. Et plus nous essayons de voir en face ce que cela peut déchaîner en nous, dans notre cœur et dans notre vie, plus on a envie de la rendre inoffensive, de l'étouffer avec des chardons, de la brûler aux rayons X du soleil ou de toutes les autres préoccupations que nous avons et de l'empêcher de pousser, de germer et de produire des fruits.

C'est parce qu'effectivement cette Parole vise d'abord à une efficacité qui n'est pas ou plus exactement qui est infiniment plus que l'efficacité humaine telle que nous la croyons, telle que nous la concevons, que précisément elle est si difficile à reconnaître dans son efficacité. Connaissez-vous quelque chose qui soit capable de faire germer la Résurrection à partir d'un cadavre pendu sur la croix ? Connaissez-vous quelque chose qui soit capable de prendre un cœur désespéré par sa propre vie, par sa propre souffrance et par ses propres échecs et de lui redonner une vie et un bonheur dont il avait perdu le goût ? Connaissez-vous quelque chose qui soit capable de vous saisir tout entier, et de faire qu'à un moment on mise sa vie tout entière sur quelque chose qu'on ne voit pas, qu'on n'entend pas et que l'on connaît simplement par ouï-dire ?

Je ne connais qu'une chose qui fait vraiment cela, c'est la Parole de Dieu. C'est parce qu'elle vise à cette efficacité maximum, c'est parce qu'elle veut précisément sauver, que la Parole de Dieu est d'une efficacité remarquable. Et c'est pourquoi le Christ, lorsqu'Il veut parler de la Parole de Dieu, utilise toujours des comparaisons issues du monde agricole. La Parole de Dieu, ce n'est pas d'abord des idées. C'est une graine semée dans l'humanité, dans le monde et dans le cœur de chacun d'entre nous. Et pourquoi est-elle si efficace ? C'est parce que le souci de la Parole de Dieu est d'atteindre le cœur même de la réalité de notre être, c'est-à-dire de nous plonger dans la terre, aujourd'hui peut-être plus que jamais à cause des énormes possibilités techniques que nous avons, la Parole est quelque chose de fondamentalement inefficace. Nous sommes profondément vaccinés, et la plupart du temps, nous sommes en train de jeter du grain partout, mais avec un seul souci, c'est que surtout il ne s'enfonce pas dans la terre, c'est-à-dire que notre parole, vu la faiblesse congénitale de notre propre discours, ne touche pas, n'atteigne pas le cœur, n'atteigne pas la réalité, parce que nous n'en avons vraiment ni le pouvoir si surtout le souci.

Or la Parole de Dieu, c'est exactement l'inverse et c'est là-dessus d'ailleurs qu'elle se juge. C'est que la seule préoccupation de la Parole de Dieu, c'est d'entrer dans la terre et d'y germer, d'y mourir certes, apparemment de ne plus être manifestée ni visible, mais en réalité pour y transfigurer ce qui est le suc de la terre dans un pain qui nourrit le cœur et qui nourrit la vie.

La Parole de Dieu est efficace, la Parole de Dieu atteint le cœur même de la réalité, et enfin, un dernier trait, le plus dur, celui-là, et c'est pour cela que nous y sommes si allergiques, la Parole de Dieu révèle. C'est pour cela que le Christ dit qu'Il ne parlera qu'en paraboles. Ce n'est pas l'élitisme. Cela ne veut pas dire que c'est fait pour les uns qui sont prédestinés à comprendre et pas pour les autres qui sont prédestinés à mourir idiots. Ce n'est pas du tout l'intention de Dieu sur notre vie. La Parole de Dieu nous est donnée en paraboles, précisément parce qu'elle est "révélateur". Elle est comme ce produit qui, lorsqu'on y plonge un cliché apparemment tout noir, va faire se dessiner des traits et des réalités tout à fait insoupçonnées, va faire se dessiner sur un morceau de papier les traits d'un visage et toute l'intelligence et la subtilité d'un regard. La Parole de Dieu est donnée en paraboles parce qu'elle a pour mission de révéler notre cœur, et c'est cela qui nous fait si mal, parce qu'on ne sait jamais le résultat de l'acte révélateur. On ne sait pas exactement si le cliché ne va pas être un peu flou, mal réussi, ou simplement si on ne fera pas la grimace sur la photo, parce qu'on ne se rendait pas compte qu'on la faisait au moment de la prise de vue.

La Parole de Dieu est donnée en paraboles parce qu'au moment même où elle arrive dans notre cœur, en notre existence, elle y germe et elle fait germer, elle fait se révéler. Lorsque nous avons reçu ce petit grain de Parole de Dieu dans notre cœur au moment de notre baptême, et lorsque nous continuons, sous cette mouvance, à la recevoir chaque dimanche, ce qu'il faut craindre le plus, en réalité ce qu'il faudrait aimer le plus, c'est que cette Parole nous révèle vrai­ment qui nous sommes. C'est cela qui est si difficile. Est-ce que nous sommes des faibles qui n'avons qu'une envie, de nous laisser brûler par le soleil de l'été ? Est-ce que nous sommes des lâches qui préfèrent vivre sur le chemin où tout le monde passe et où toutes les idées passent ? Ou bien, au contraire, est-ce que nous acceptons d'être cette terre qui, apparemment, n'a rien pour elle, vue de l'extérieur, sinon des mottes de terre tantôt desséchées et tantôt détrempées d'averses, mais qui cache en elle-même un secret celui d'accueillir l'amour de son Dieu ?

Voilà ce qui nous est donné aujourd'hui ! Frères et sœurs, voilà la Parole qui vous est donnée chaque dimanche. La plupart du temps, nous passons notre temps à l'anesthésier et à ne pas lui donner sa force. Au cours de cette eucharistie, nous prierons par l'intercession de Jésus-Christ, le grand semeur, Celui qui a apporté le grain de blé, sa Parole, son amour, sa vie, son sang pour chacun d'entre nous. Qu'Il soit déposé dans notre cœur et qu'Il y fasse, par l'efficacité de sa Parole et par le désir qu'Il a de toucher le plus intime et le plus réel de notre cœur et par le désir qu'Il a de nous révéler à nous-mêmes pour y faire resplendir le visage de sa gloire, qu'il nous fasse connaître la joie d'être, un jour, un épi qui porte trente ou soixante ou cent pour un, c'est-à-dire, non pas un fruit qui vient de nous-mêmes, mais cette gloire de Dieu qui veut nous habiter au plus profond de notre être, au plus profond de notre terre, là où nous ne pensions pas que l'amour pouvait germer.

 

AMEN

 
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