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APÔTRE ET PROPHÈTE

Am 7, 12-15 ; Ep 1, 3-14 ; Mc 6, 7-13
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année B (11 juillet 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Petite intervention policière au Temple de Béthel. Après quelques semaines d'une prédication tout à fait excitée, un certain Monsieur Amos est prié par le grand-prêtre du lieu de quitter l'endroit et de ne plus prophétiser là, parce que c'est un domaine royal et qu'il faut toujours faire attention à la parole publique et ne pas la laisser à n'importe qui. Curieusement, le prophète dit tout simplement ceci :" Vous savez, je n'ai même pas un mandat social reconnu, je ne suis pas un prophète fils de prophète, je n'exerce pas un métier de prophète. En réalité, je suis bouvier, je garde des bœufs, et je pince les petites pousses des sycomores pour les faire pousser davantage pour nourrir mes bœufs. C'est cela mon métier. Par conséquent, vous devriez faire attention. Ce n'est pas que je sois un élément perturbateur pour le plaisir, un prophète de malheur pour vous embêter, simplement, c'est Dieu qui m'a envoyé. Vous n'y pouvez rien, je n'y peux rien non plus. C'est un appel, c'est comme cela que je suis prophète. Ce n'est pas par métier, c'est par appel de Dieu."

Chose curieuse, quelques siècles plus tard, lorsque le Christ choisit ses douze disciples, Il ne les fait pas travailler la théologie dans un quelconque Institut Catholique, ou autre, ou rabbinique de la région de Jérusalem ou de la Galilée. Immédiatement, simplement parce qu'ils ont vécu quelque temps avec Lui, Il les envoie. Il leur dit : "Voilà, partez deux par deux. N'emportez absolument rien, tout juste un bâton". Il y a même un évangéliste qui dit : "pas même un bâton pour s'appuyer dans sa marche, pas une tunique de rechange, rien du tout", vous partez nus et crus et vous allez annoncer que le Royaume de Dieu est là, et qu'il faut se convertir.

Curieux tout cela, tout à coup. En effet, pourquoi Dieu prend-Il le soin, lorsqu'Il envoie les prophètes ou lorsqu'Il envoie des apôtres, pourquoi prend-Il le soin de leur donner le minimum de ce qu'il faut, de ce que nous attendrions aujourd'hui d'une formation, d'un recyclage, d'une préparation pour pouvoir affronter toutes les objections, les difficultés et les questions que nous pose le monde moderne, et auxquelles nous ne savons pas répondre ? D'ailleurs, c'est bien évident, puisque les autres ne savent pas répondre, je ne vois pas pourquoi nous saurions mieux répondre qu'eux à tous les problèmes qui se posent.

Il y a quelque chose de mystérieux là-dessous, dans la manière dont Dieu veut faire travailler ses apôtres et ses prophètes. La plupart du temps, lorsque nous pensons apôtre ou prophète, nous pensons à quelqu'un qui a une sorte d'intuition divinatoire de l'avenir qui va se dérouler, de ce qui va se passer dans les années qui viennent, ou encore à quelqu'un qui a énormément réfléchi et pensé sur un certain sujet et qui en fin de compte rédigé une énorme thèse de théologie de sept ou huit cents pages, et qui, tout d'un coup, fait autorité. Alors le monde peut s'extasier en disant : "Voila, un grand prophète a surgi parmi nous." Mais, vous comme moi, nous en avons assez de ces prophètes-là.

Alors, qu'est-ce donc qu'un prophète ? qu'est-ce donc qu'un apôtre ? Si j'ai pris soin de souligner certains aspects des textes qui nous sont donnés aujourd'hui, c'est parce qu'ils nous révèlent exactement comment nous devons être apôtres et comment nous devons être prophètes. En effet, il y a quelques conditions fondamentales en dehors desquelles nous ne serons apôtres que de nous-mêmes ou prophètes que de nous-mêmes. La première chose, c'est que tout repose sur un appel de Dieu.

Lorsque Amos se défend devant Masias, le grand-prêtre de Béthel, chargé de faire régner l'ordre, il lui dit tout simplement ceci : "Je n'ai aucune autorité par moi-même, c'est Dieu qui m'a choisi, c'est Dieu qui m'a envoyé, par conséquent tout cela repose sur un appel de Dieu !" Et lorsque les apôtres s'en vont, deux par deux, annoncer l'évangile, on dit d'abord : "Le Christ appela les douze autour de Lui." C'est-à-dire parce qu'Il les a fait parvenir en sa présence de Messie, de Fils de Dieu, à ce moment-là, comme baignés et remplis de sa Présence, ils peuvent aller au-devant des hommes pour leur annoncer la bonne nouvelle.

Autrement dit, pour nous aussi, la première raison la première motivation pour laquelle nous sommes des apôtres et des prophètes, et nous le sommes, c'est parce que nous avons été appelés par Dieu, par le Baptême. Nous sommes tous, membres de l'Église, baptisés, nous sommes tous des apôtres et des prophètes. C'est cela d'abord notre fonction. A partir du moment où nous avons rencontré le Dieu vivant à travers la prière, à travers les sacrements, à travers toutes les manières dont le Christ se donne à nous, à ce moment-là nous sommes apôtres et prophètes, c'est-à-dire que nous sommes convoqués par Dieu, appelés par Lui pour aller proclamer à nos frères cette joie d'avoir rencontré Dieu. Et cela sans exception. C'est toute l'Église qui est apostolique. Ceci n'est pas réservé aux missionnaires au fond de la brousse, ceci n'est pas réservé aux prêtres et aux évêques, ils ont dans cet apostolat un rôle précis qu'il ne faut surtout pas leur retirer, mais, fondamentalement c'est toute l'Église qui est appelée à être prophète du Dieu vivant et apôtre de Jésus-Christ.

Ceci, entre nous soit dit, n'est d'ailleurs pas un privilège. Il suffit de voir la vie d'Amos ou la vie du disciple pour savoir que le fait d'être appelé comme prophète ou comme apôtre de Jésus-Christ n'a en soi rien de très gratifiant. C'est être exposé, sans cesse, au refus du monde, être mis en butte aux persécutions, au procès.. Et c'est d'ailleurs peut-être pour cela que nous nous coulons la plupart du temps des jours si tranquilles. C'est parce que nous, peuple de Dieu, nous ne sommes plus véritablement des apôtres du Christ et des prophètes du Dieu vivant. Si nous l'étions davantage, nous subirions, je crois, davantage de persécutions et davantage de refus. Donc, la première chose, c'est d'être appelé, et nous le sommes tous, appelés.

La deuxième chose, c'est qu'à partir du moment où nous sommes appelés, nous sommes envoyés. Et quand nous sommes envoyés, cela veut dire que c'est un autre qui nous envoie. Par conséquent, il n'y a pas de panoplie du parfait petit prophète ou du parfait petit apôtre. Cela n'existe pas. Il n'y a pas une sorte de cuirasse dont on se revêtirait, qui nous donnerait quelque sécurité, un certain nombre d'ouvrages fondamentaux qui nous assureraient de pouvoir répondre à toutes les questions et à toutes les objections qui nous sont formulées. Il n'y a qu'une chose. Il y a un dépouillement radical de tout notre être devant la présence de Dieu. Si nous ne sommes pas envoyés de Jésus Christ, c'est-à-dire envoyés porter le Royaume lui-même et dépouillés de nous-mêmes pour n'être porteurs que de ce Royaume, alors nous ne sommes pas apôtres. Et je crains qu'aujourd'hui, ce qui menace sauvent le plus notre Église, c'est que nous voulions construire je ne sais quelle adaptation de l'évangile à ce monde moderne, une adaptation et une construction qui ne sera jamais que la nôtre, qui ne sera jamais que quelque chose de préfabriqué, d'adapté, et qui, en réalité, ne fera jamais le lien entre Dieu et l'homme qui cherche Dieu. Il n'y a pas d'adaptation de l'évangile au monde. C'est nous, les apôtres, qui devons nous adapter totalement au Dieu vivant, laisser jaillir en nous toute la force de la Parole de Dieu pour avoir une telle transparence que ce n'est plus nous qui nous annonçons, mais c'est Dieu qui s'annonce à travers nous.

Et là aussi, je me demande : que de peurs dans notre existence, que de réticences, que de reculades, que d'excuses, la plupart du temps très fausses, nous n'avons pas essayé de chercher pour ne pas être vraiment des apôtres. En réalité, ce n'était peut-être pas parce que nous avions peur des gens en face de nous, mais c'est peut-être d'abord parce que nous avons eu peur du Dieu vivant. Un apôtre qui n'est pas d'abord dévoré par cette flamme de la présence de Dieu, par le désir absolu de la vérité du Seigneur, un apôtre qui n'est pas mangé par le désir d'être tout entier au Christ, comment peut-il être envoyé, s'il n'est pas d'abord apôtre pour lui-même et prophète pour lui-même ? C'est la seule condition pour ne pas parler en notre nom. Prophète signifie : parler au nom de quelqu'un, être un émissaire, un héraut. A la limite, ce que nous pensons n'a aucune importance. Ce qui est important, c'est ce que Dieu pense, c'est ce que Dieu veut, c'est ce que Dieu veut nous communiquer, c'est ce que Dieu veut nous donner, à nous et à ce monde. Alors qu'avons-nous à faire sans cesse de trouver des atermoiements pour savoir comment on pourrait présenter l'évangile pour que ça ne choque pas, pour que ça ne repousse pas, parce qu'aujourd'hui on ne peut plus dire que, ou on ne peut plus dire ça ?

Frères et sœurs, être apôtre c'est être brûlé par la présence du Dieu vivant. Et si nous ne cherchons pas cette présence brûlante, nous n'aurons rien à communiquer ni à donner. Par conséquent il faut, et c'est la troisième condition pour être apôtre, que nous nous présentions devant le monde, démunis. Jésus envoie ses apôtres, en leur disant simplement de prêcher le Royaume et la conversion. Les apôtres, à ce moment-là, n'ont même pas encore à annoncer le plan du salut, la Résurrection, la mort sacrificielle du Christ pour nous tous. Ils annoncent simplement : "Le Royaume de Dieu vient !" et ils se présentent les mains nues, devant leurs frères, en leur disant simplement : "Voici que nous vous annonçons une Bonne Nouvelle."

Certes, je ne veux pas défendre une certaine image romantique de l'apostolat qui consiste simplement à croire que c'est en faisant des sourires aux autres et en étant gentil avec tout le monde que ça va changer la situation du monde. Bien entendu ce n'est pas de cette naïveté-là que je veux parler, mais c'est plus exactement d'une certaine innocence. Nous n'avons pas à conquérir le monde. Nous avons à être, au milieu de ce monde, des reflets transparents et lumineux de la présence de Dieu. Si nous savons assez nous dépouiller de nous-mêmes pour être devant nos frères, comme des chrétiens, des gens dont le cœur est rempli de la joie du Royaume, rempli de l'espérance de Jésus-Christ, dont le cœur est aussi lucide sur notre propre péché et le péché du monde, si notre cœur, dans son humanité est refaçonné par toute la plénitude de tendresse et de délicatesse du Dieu qui pardonne et qui fait miséricorde à nous-mêmes et à ce monde, alors, je crois qu'en vérité nous pourrons toucher, ou plus exactement Dieu pourra toucher en vérité, à travers nous, le cœur de nos frères. Et nous n'aurons comme joie que celle d'avoir été simplement des serviteurs inutiles.

Aujourd'hui, nous fêtons saint Benoît. Cet homme devrait être un modèle pour tout chrétien aujourd'hui. En effet, vous n'imaginez pas la détresse de la société romaine dans laquelle Benoît a passé son enfance, son adolescence et sa jeunesse. Benoît arrive au moment où tout l'empire romain est en train de s'écrouler où toute une société ne sait plus où elle va. Et curieusement, il se retire au désert parce qu'il comprend obscurément que la seule manière de participer à un véritable apostolat, à une véritable annonce prophétique de la présence du Dieu vivant, est que lui-même se laisse saisir et façonner par l'amour du Dieu vivant. Il veut vraiment vivre comme le grain de blé qui fut jeté en terre et qui va mourir pour ressusciter dans l'évangile du salut, dans la Parole et dans la vie de Dieu, manifestées par les sacrements et par la liturgie. Et voici que, en butte aux persécutions même des moines à son égard (eh oui ! ça existait déjà à ce moment-là, les luttes et les querelles intestines au milieu de l'Église), voilà qu'en butte à l'incompréhension de ses frères, il continue obscurément à s'enfoncer toujours davantage dans le désert et dans la solitude avec son Dieu. Et petit à petit, au fur et à mesure qu'il s'enfonce dans cette solitude de Dieu, voici que renaît autour de lui, dans le cœur de ses compagnons, un immense désir de chercher le Seigneur avec lui. Et ce n'est pas simplement plusieurs compagnons, mais c'est l'Europe tout entière qui est embrasée par ce feu vivant de la recherche de Dieu dans la vie monastique. A travers toutes les difficultés que va connaître notre monde occidental pendant sept ou huit siècles, avant de trouver son équilibre dans la chrétienté médiévale, la seule ossature spirituelle et culturelle de l'Occident pourra germer dans celui qui, au milieu de la plus grande détresse et du plus grand abandon, a su retrouver toute la vitalité et toute la force de la Parole de Dieu, en lui d'abord, pour qu'elle rayonne à travers tous les chrétiens ses frères.

Frères et sœurs, voilà la situation approximative dans laquelle nous sommes aujourd'hui. Si nous ne cherchons pas d'abord une authentique conversion de notre cœur, de dépouillement et cette ascèse qui nous fassent rencontrer, seul à seul, le Dieu vivant, par-delà toutes les armures et les cuirasses de sécurité que nous pourrions nous construire, si nous ne cherchons pas d'abord cette présence radicale de notre Dieu en notre cœur par la vie telle que Dieu nous la propose : "Dieu, Toi mon Dieu, je cherche sans cesse Ton Visage !" alors nous risquons sans cesse de dénaturer ou d'empêcher le rayonnement profond de cette Parole. Que le Seigneur fasse germer en nous ce goût authentique d'un véritable désir de chercher Dieu. Alors la Parole de Dieu et sa présence nous rempliront tellement que nous serons de vrais prophètes parlant uniquement au nom du Seigneur et de vrais apôtres envoyés uniquement de la part de Dieu.

 

AMEN

 
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