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ÉGLISE ET PUBLICITÉ

Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année C (16 juillet 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Dans son homélie de dimanche dernier, Frère Daniel nous disait que l'Église, la commu­nauté des chrétiens a droit à une vie publi­que, a droit à se manifester au milieu de la vie d'au­jourd'hui, à être présente et à ne pas avoir honte de ce qu'elle était intérieurement ou extérieurement. Elle avait donc à vivre aussi sous un certain régime publi­citaire. Alors j'ai trouvé cela fort intéressant, je me suis posé une question (ce qui prouve la qualité de la prédication, je ne sais pas si vous ferez de même après la mienne). Je me suis dit, publicité, d'accord. Mais rendre public quoi donc ? L'Église n'a rien à vendre, elle n'a rien à défendre. Tant mieux parce que nous ne serions pas très débrouillards dans ce genre de choses. Un papa me disait dans une réunion de catéchistes : "Vous les prêtres, si vous aviez fait da­vantage de marketing, vos affaires marcheraient mieux !" Pourquoi pas ? Alors il m'a fallu trouver un autre régime pour cette vie publique, pour cette fa­meuse publicité d'un message, pour faire passer quel­que chose à travers une image, à travers une parole, à travers un spot.. Peut-être que ce qui serait intéressant et un peu d'actualité, au moins pour notre ville, c'est de prendre le registre de la musique, de l'art lyrique.

Réfléchissant à cela, je me suis dit : au fond, de fait, nous avons à manifester quelque chose. Nous autres, chrétiens, nous avons à transmettre quelque chose. Ce "quelque chose" ne nous appartient pas. Nous ne l'avons pas inventé, comme je ne sais quelle maison de parfums, Coco Chanel ou autre aurait inventé le n°5, 6 ou une savonnette nouvelle. Cela ne nous appartient pas ! Nous avons en nous un trésor à manifester, à rendre public. Ce trésor, c'est la vie du Christ. Et à ce niveau-là, permettez-moi de le dire humblement, nous sommes des génies, parce que le Saint-Esprit donné à des hommes, c'est génial ! Cette énergie divine donnée à notre faiblesse humaine, c'est un coup de génie de Dieu. C'est une première mondiale, ça ne s'arrête jamais, et pourtant ce n'est jamais pareil. Nous avons en nous un génie musical. Nous n'y pensons pas beaucoup, nous n'en vivons guère et pourtant, je crois que nous pourrions faire aussi bien que William Christie ou Lavelli qui se produisent en ce moment dans notre ville.

Nous avons un génie qui est le Saint-Esprit. Vous allez me dire : c'est très bien d'avoir du génie encore faut-il connaître les règles de l'art ! Vous avez raison, vous êtes logique, c'est français ! Les règles de l'art, nous n'avons pas à les inventer. Quel repos ! Nous avons à les recevoir : c'est l'évangile, ce n'est pas compliqué. Tout le monde peut le lire et tout le monde peut le comprendre. Quand on parle aux pau­vres, les intelligents comprennent, c'est toujours ce qu'a fait Jésus. L'inverse n'est pas toujours vrai. Nous avons les règles de l'art. Mais il faut encore autre chose. Il faut l'exécuter, il faut le manifester, il faut savoir exprimer le génie de façon cohérente pour que ce soit, spot publicitaire, attrayant, attirant, séduisant, même inconsciemment. C'est cela le propre de la pu­blicité, c'est de vous faire acheter quelque chose sans savoir pourquoi vous allez l'acheter. Dans l'évangile, nous n'en sommes pas là, grand Dieu merci. Donc il faut, avec ce génie qui est en nous don de l'Esprit, avec ces règles d'art qui sont l'évangile, je dis bien règles d'art et non règles de morale, c'est beaucoup plus intéressant d'être artiste, il nous faut aussi l'exé­cuter. Il nous faut quelqu'un qui va nous apprendre à mettre en œuvre le génie que nous portons et la connaissance parfaite que nous avons des règles de l'art.

C'est peut-être cela cette publicité que nous devons faire sur le mode musical, car qu'est-ce que la musique ? Beaucoup, parmi vous, pourraient le dire mieux que moi, c'est vrai. Il y a des violoncellistes, des artistes, peu importe, c'est moi qui prêche de par mon ministère. Nous avons en nous cette possibilité. Alors je vous pose la question ? Qu'est-ce que vous jouez toute la journée ? De qui êtes-vous l'acteur ? Quelle partition musicale lisez-vous ? Quelle musique laissez-vous retentir dans votre cœur et dans votre imaginaire ? Quels sons spirituels et divins laissez-vous sonoriser au plus profond de vous-mêmes ? Quelle est cette partition évangélique que vous aimez tellement que vous êtes tout le temps comme un mu­sicien en train de la regarder, de l'apprendre, de regar­der chaque note pour bien en saisir la nuance, le rythme, la place, de façon à en pressentir déjà le mode d'exécution, le plus beau mode d'exécution ? Quel chef d'orchestre suivez-vous ? Êtes vous suffisam­ment chrétien, après tout pourquoi pas ? pour être continuellement en état d'attention à cette personne de Jésus-Christ qui est un chef d'orchestre silencieux ? Que perfection ! Il n'a pas besoin de ressasser toujours ce qu'Il a à nous dire, cela se manifeste "dans la clarté de son visage."

Alors je me dis : que faisons-nous sur la scène de cette terre ? Nous chrétiens qui avons le gé­nie spirituel de la musique évangélique, qui avons la connaissance de l'art pour l'exécuter, qui avons un chef d'orchestre extraordinaire, nous qui ne sommes pas plus idiot que les autres. Pourquoi ne ferions-nous pas mieux ?

C'est cela, au fond, la publicité de l'Église. C'est manifester à ceux qui nous entourent, et peut-être à nous-mêmes les uns aux autres, ce génie musi­cal de la vie trinitaire qui est en nous. Or nous som­mes des élèves, nous sommes gauches. Cela ne nous intéresse pas de pianoter toute la journée pour ap­prendre à bien jouer au piano, on préfère aller batifo­ler autre part. Et pourtant, n'est-ce pas cela que Jésus veut de nous ? Qu'est-ce qu'un chef d'orchestre attend de ses musiciens ? Qu'ils jouent parfaitement la musi­que, c'est vrai, non pas en l'exécutant de façon exté­rieure, froide, mathématique, mais en la faisant péné­trer jusqu'au plus profond de leur être pour que ce qui joue, ce ne soit` pas simplement leur archet ou leur tambour mais leur sensibilité, que ce soit leur esprit, que ce soit leur cœur, leur être, leur chair tout entière. Il y a des musiciens qui bougent tout le temps, je ne sais pas si c'est bien ou pas, ce n'est pas mon pro­blème, cela veut dire qu'ils sont habité entièrement, corps et biens, corps et âme, par cette musique qui devient leur. Autrement c'est extérieur, et on le sent fort bien. Pas besoin de faire un discours.

Le monde d'aujourd'hui devrait sentir que notre vie chrétienne n'est pas un discours, n'est pas une proclamation, n'est pas une publicité au sens où il faudrait un programme bien affiché en caractères gras pour les hommes reconnaissent l'évangile. Ils le verraient, mais ils passeraient aussi vite que nous sur la publicité. C'est à cela que Paul invitait les Corin­thiens quand il leur disait ce texte magnifique : "Le Christ est l'Image du Dieu invisible. Il est la Tête d'un corps qui est l'Église !" Voilà ce que nous appelés à manifester, à publier. Or ceci a des exigences radica­les.

D'abord il faut une familiarité intense, jour et nuit, avec la partition musicale, et fréquenter assidû­ment le chef d'orchestre. Lisez-vous l'évangile ? Ai­mez-vous l'évangile Fréquentez-vous assez souvent le Seigneur Jésus pour être de bons musiciens ? Au fond, la question est là. A nous de le savoir. A nous d'y répondre et à nous de faire en sorte de mieux y répondre. Non pas pour nous, non pas pour notre plai­sir personnel. Mais d'abord pour le plaisir de cette partition musicale qui est en nous, que nous partage­rons avec les autres et dont nous serons les premiers bénéficiaires dans le bonheur.

Vous avez remarqué que les grands opéras, mettons la Flûte enchantée, c'est une partition musi­cale, mais elle peut être exécutée de mille et une fa­çons. Tant et si bien qu'actuellement, au théâtre de l'Archevêché, il y a des vélos, un tricycle, et que le Papageno est en chemisette. Il a quand même une plume à son chapeau paraît-il. Mais cette mise en scène ne vient pas détruire le génie musical de Mo­zart. Cela le manifeste de façon nouvelle. Et bien la foi chrétienne ce n'est jamais la répétition matérielle d'une partition. C'est toujours une invention perma­nente, avec le génie de l'Esprit en nous. Il faut que notre vie chrétienne soit inventive, qu'elle soit gé­niale, qu'elle soit une création première, une première mondiale permanente. Au fond, c'est de cela que le monde a besoin, d'être continuellement récréé dans cette mouvance, dans cette force de l'art. Et le plus grand des arts c'est celui de l'Esprit saint qui joue dans le cœur des hommes sur autant de fibres que de cordes.

Il faut non seulement vivre cette partition musicale de l'évangile avec notre intelligence pour bien la servir, avec notre cœur pour l'aimer, mais aussi avec notre imagination. Dans cette Église du vingtième siècle, nous ne sommes pas assez imagina­tifs. Nous sommes trop rigides, nous avons trop de cadres, nous sommes trop réglés à une sorte de prati­que, nous manquons d'imagination. Regardez saint François d'Assise. Il a été jusqu'à la fantaisie et cela a réjoui non seulement son temps mais le nôtre. S'il avait été rébarbatif, on ne s'en souviendrait pas. Re­gardez saint Philippe Néri. Il n'était pas simplement fantaisiste, il était fantasque. Il nourrissait les chats de forum avec du mou très fin pendant que le peuple de Rome mourait de la peste. Je ne dis pas qu'il faut l'imiter, mais je dis qu'il faut être imaginatif dans le témoignage de la joie. Car saint Philippe Néri disait : Mes amis, c'est vrai, il y a une calamité, mais nous devons trouver un ressort de joie, d'espérance, de gé­nie, de musicalité, autre part que dans les circonstan­ces et les contingences de notre vie terrestre.

Alors je crois que nous avons en mains une partition qui, je le répète, est géniale. Personne ne peut dire : je n'ai pas le génie, je ne connais pas les règles, je n'ai pas d'instrument. Tout cela ce sont des alibis de paresse. Nous avons le génie de l'Esprit Saint, les règles de l'évangile et notre cœur, et Dieu sait s'il est riche, si riche que nous le gaspillons sou­vent, nous avons notre cœur pour exécuter. Alors aimons l'évangile, aimons ce Christ avec fierté et avec plaisir et avec joie, comme un musicien aime Mozart. Et nous n'aurons pas besoin de faire de la publicité sur les murs, nous n'aurons pas besoin de faire des dis­cours à la télévision ou des processions dans la rue, à la limite, car en soir ce n'est pas mauvais, quand l'Église cesse d'en faire, d'autres en font ! C'est un autre problème.

Nous avons à retrouver le dynamisme de la joie, de l'espérance et de la fierté, pour réjouir ce monde, pour que ce monde approche le mystère de Dieu, peut-être pas par la théologie, ce n'est pas for­cément le meilleur moyen, mais au moins par la beauté dont témoigneront nos visages, nos vies, nos activités. Là au moins, j'en suis certain, nous sommes dans la vérité de l'évangile.

Alors j'arrête, je pense que vous avez bien compris. J'espère que cela va vous poser quelques questions, comme l'homélie du frère Daniel m'en a posé au moins une, au cours de cette semaine. Et je finis en vous citant cette très belle parole de Jean-Sé­bastien Bach à propos de Silberman le constructeur d'orgue. Retenez-le bien : "Personne ne peut cons­truire un orgue véritable sans un don spécial de Dieu. C'est tout autre chose que de construire une maison. Il faut que l'âme du musicien soit enfermée dans les tuyaux pour que ceux-ci puissent chanter et parler. Si l'amour n'a pas construit, l'orgue ne vit jamais réellement." Musique !

 

 

AMEN

 

 
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