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QUI ES-TU SEIGNEUR ?

Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année C (12 juillet 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Cette parabole du bon samaritain ou cette leçon sur le prochain peut prendre l'allure d'un rap­pel de la nécessité de notre devoir de nous occuper des autres suscitant ainsi la mauvaise cons­cience d'être souvent plus occupés de nous-même que de l'autre. Lorsque nous lisons cette parabole "au premier degré" vient en nous, du moins pour moi, le sentiment que souvent, dans la rue, je n'ai guère envie d'être dérangé par mon prochain qui souvent a le don d'être dérangeant. C'est vrai que, à l'égard de l'autre, de celui que je n'ai pas choisi mais qui est un peu l'homme de la providence divine qui croise ma route, la première réaction humaine est peut-être une cer­taine méfiance, une certaine lassitude. Nous sommes lassés d'être sollicités. La misère est non seulement blessante, elle est douloureuse autant pour celui qui est blessé que pour celui qui la voit. Et nous n'avons pas à nous cacher les uns aux autres qu'il n'est facile, que nous n'avons pas d'emblée envie de nous occuper de ceux qui sont malades, dans leur cœur ou dans leur corps, et que nous préférerions cent fois passer notre chemin.

Ceci est la première lecture de cette parabole, une lecture réelle mais quelque peu morale et qui n'a pas la fécondité de nous faire changer. Du moins, depuis le temps que je la lis, je suis toujours resté le même dans la rue : je garde mauvaise conscience, mais je passe mon chemin, même si de temps en temps je reviens en arrière. Mais cette parabole est plus qu'une leçon exemplaire. Lorsque par la bouche du Christ, Dieu nous parle du Royaume comme un arbre, nous comprenons qu'il s'agit bien d'une para­bole et non pas d'une description exacte de ce qu'est le Royaume. Par contre quand Il nous "raconte une his­toire" comme celle du bon samaritain sur la route entre Jérusalem et Jéricho, nous avons un peu le sen­timent que nous quittons la parabole pour un type de leçon exemplaire, comme un calque qui permettrait de contrôler et de vérifier que nos actions sont conformes à l'évangile, en plaquant ce calque sur ce que nous faisons ou sur ce que nous ne faisons pas. Ce serait ne garder de la parabole que la devanture, que la pre­mière ornementation. Si nous n'allons pas plus loin, nous oublions en quoi c'est une parabole, en quoi elle n'est pas une histoire exemplaire et morale, mais une porte d'entrée à un mystère profond. Cela me fait un peu l'effet de cette lumière qui est au fond de l'église. Vous constatez comme moi que cette lumière que nous ignorions avant d'enlever les stalles a donné à l'église une élévation, une puissance, une légèreté et en même temps un caractère solennel que les stalles avaient quelque peu étouffé auparavant, puisque nous retrouvons la douceur et l'élégance des voûtes qui montent vers le ciel. De même pour la parabole, lors­que je m'en tiens à la première lecture, nous étions un peu comme dans les stalles, un peu engoncés dans la morale et il nous faut aller un peu plus loin pour dé­couvrir la lumière cachée qui nous fait monter vers Dieu. Une parabole est comme un ascenseur, excusez l'expression qui n'est pas très jolie, qui nous permet de pénétrer plus avant la façon dont Dieu se révèle cha­que jour à moi.

Le samaritain qui est sur le chemin, ce n'est pas avant tout l'homme bon, mais c'est Dieu. Nous quittons le premier abord, nous quittons la devanture de la parabole qui tentait de mettre en exemple une histoire parfaite entre plusieurs hommes sur cette terre. Celui qui vient sauver l'homme blessé au bord du chemin, qui a été attaqué par les brigands et laissé sanglant, c'est Dieu qui vient sauver l'homme. C'est Dieu qui n'est pas "passé outre" mais qui a ramassé l'homme blessé, qui a pansé ses plaies, qui les a ban­dées qui les a soignées avec de l'huile et du vin, "avec de l'huile et du vin" comme dans les sacrements, comme dans l'Église. Le samaritain, donc l'étranger, c'est Dieu qui, sur son chemin de Dieu, ramasse cha­cun de nous laissé pantelant sur le bord de la route dans notre combat inégal contre notre péché, contre le mal. Regardez à quel point la parabole s'éclaire de l'intérieur, elle n'est plus simplement leçon exem­plaire, elle est "Moi, Dieu, Je suis Celui qui vient, comme un étranger, te sauver, t'aimer." Et ce qui est curieux dans cette parabole, un détail a la fin qui m'a toujours étonné, c'est que ce samaritain ne reste pas. Il prend quelques jours pour soigner cet homme avec beaucoup de tendresse et glisse quelques deniers à l'aubergiste pour que les soins soient poursuivis après son départ. Dieu n'est venu que quelques années sur cette terre pour nous sauver et Il a laissé à l'Église le soin de poursuivre ce salut qu'Il avait commencé pour chacun de nous. Et il est bien clair que le samaritain c'est vraiment bien Dieu.

Mais plus profondément encore, ce n'est plus vraiment l'homme comme chacun de nous qui est au bord du chemin, mais c'est le Christ, c'est le Fils ou­tragé, crucifié, qui est laissé pantelant, sanglant au bord de la route. Et à travers Lui, chaque homme est réconcilié, chaque homme est sauvé, chaque homme est guéri. Dieu vient comme un samaritain, comme un étranger. Alors nous sommes loin de l'analyse faite par un certain Mégret, il y a quelques mois et qui trouvait cette idée que c'est l'étranger de notre terre qui doit nous soigner puisque nous, nous sommes de cette terre et lui, le samaritain n'en est pas. Des expli­cations pareilles sont à vous faire tomber par terre. Elles sont l'ignorance même de ce qu'est une parabole puisque la parabole n'est là que pour nous faire dé­couvrir la force de la Révélation et comment Dieu, directement et incessamment, révèle ce qu'Il est dans le monde. D'ailleurs le légiste qui a provoqué la para­bole avait posé sa question pour embarrasser Jésus : "Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" Ce légiste, quelque peu assis dans une relative assurance, pose en termes d'impératifs, en termes de devoirs, sa vie éternelle. Jésus ne reprend pas sur ce ton-là. Il lui répond pas la Loi. Le légiste lui demande d'expliquer davantage et Jésus ouvre cette fausse dé­marche, cette démarche un peu de biais par une para­bole, puis ajoute à la fin : "Fais cela et tu vivras !" Voilà comment Dieu répond à notre question et com­ment Il nous invite à poser différemment la question. Le légiste demandait : "Que faut-il que je fasse ?" Dieu lui répond : "Je te dis qui Je suis " pour que la vraie question que nous posons à Dieu ne soit pas : "Que faut-il que je fasse pour ?" mais : "Qui es-Tu, Seigneur ?" Car c'est bien là le mystère profond de l'évangile. D'ailleurs Jésus demandera explicitement : "Pour vous, qui suis-Je ?" et non pas : "Que vas-tu faire pour que ça marche ?" quand Il s'adressera à Pierre. C'est cela la question fondamentale pour l'homme. Ce n'est pas une question d'impératifs, de ce que je dois faire. La question préalable, le prologue à toute chose qui est la question de profondeur de la parabole c'est celle de savoir qui est Dieu : "Qui suis-Je pour toi ?" Nous demandons : que faire ? Dieu nous répond : Voilà qui Je suis. C'est beaucoup plus divin, c'est beaucoup plus profond car en disant qui Il est, Dieu nous dit qu'Il est notre prochain. En effet, le véritable prochain de l'homme ce n'est pas l'autre à priori, c'est Dieu, c'est Dieu dans l'autre. Le prochain ce n'est pas l'homme psychique, comme dirait saint Paul, celui qui ne s'occupe que de lui, celui qui n'est soucieux que de cette vie terrestre, qui est soumis à ses pulsions. Non, mon prochain, c'est l'homme re­nouvelé, l'homme spirituel comme dira saint Paul, l'homme nouveau dira-t-il aussi, que je vois dans l'autre, c'est-à-dire la présence divine dans l'autre, harcelé par l'amour de Dieu ou harcelé par son péché, mais en tout cas, en train de naître. Le prochain n'est pas simplement l'autre qui m'est donné comme tel mais l'autre comme promesse de présence divine. Et cela renverse et cela approfondit radicalement toute la problématique du rapport avec les autres.

Nous ne sommes pas là pour nous tenir les uns les autres et pour durer ensemble, mari et femme, famille, frères et sœurs, assemblée d'Église. Nous sommes là pour susciter réveiller instamment, stimu­ler la naissance de l'homme nouveau dans l'autre. Et c'est normal que je sois agacé, même blessé par l'homme ancien qui est en vous comme l'homme an­cien qui est en moi vous énerve. C'est normal ! Il va mourir. Il est normal que dans les derniers soubre­sauts de sa vie, il y ait quelque chose d'irritant. Par contre, que j'apprenne à mon regard, à mon cœur, à mes mains, comme le samaritain avec le blessé, à découvrir, à aider à faire naître l'homme nouveau qui commence à surgir et à jaillir en vous, voilà comment j'agis à l'image même de Dieu prochain, présent dans l'autre.

Alors ne restons pas sur une question de ce que je dois faire ou d'impératifs. Inscrivons en nous cette question de feu : "Seigneur, qui es-Tu ?" Pen­dant ce temps de vacances, d'attente, ne pourrions-nous pas réécrire au fond de nous une attente pro­fonde, passionnée, réelle, intense ? Je n'ai d'autre pas­sion de rechercher et de découvrir dans ma vie, ce que Tu es, Seigneur. Et les paraboles nous le disent comme peinture après peinture, comme touche après touche. J'ai toujours été surpris à quel point dans les peintures de Cézanne, le ciel appartient à l'arbre au­tant que l'arbre appartient au ciel, qu'il y a comme une réconciliation entre le fond et la forme, entre le ciel et la terre. Le génie de Cézanne, d'ailleurs précurseur du cubisme, c'est d'avoir mélangé dans les rochers, la Sainte Victoire et les arbres, le ciel qui est présent et qui a l'air d'être au même plan. Les paraboles c'est une façon de raconter au même plan moi et Dieu. Encore faut-il que j'y reste dans ce plan-là, que je m'y tienne, que je m'y accroche en activant en moi cette recherche de Dieu. Elle est là la source de voir en l'autre l'homme nouveau.

Un programme donc très simple : "Maître bien-aimé, dis-moi, chaque jour, qui Tu es".

 

 

AMEN

 

 
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