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Is 55, 10-11 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année A (11 juillet 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Ce temps d'été, ce temps de vacances, ce temps de pèlerinage pour ceux d'entre nous qui vont partir demain matin pour Rome, nous rappelle notre désir régulier, récurrent, de partir, de quitter, de casser un peu le moule des habitudes pour tenter, en allant ailleurs, non pas de découvrir autre chose mais de nous retrouver nous-même comme si nous avions perdu une partie de nous-même et que nous nous mettions à sa recherche. Ce désir de paix, de repos, cette nostalgie fait que chaque année nous reprenons notre valise, quittons l'environnement quotidien pour désenvoûter la façon dont notre vie s'est enchaînée dans une certaine superficie, dans une certaine stérilité. Cette nostalgie est belle, elle est bonne car elle réveille en nous le désir de retrouver une part plus féconde de nous-mêmes comme si nous gardions l'espoir tenace qu'il y a en nous une part neuve, fraîche, presque vierge, qui est notre véritable jeunesse. Et depuis le début de la chrétienté, les chrétiens sont partis en pèlerinage, non pas tant pour vénérer les tombes des saints que pour nous réconcilier nous-mêmes. En brisant cette sorte d'envoûtement qui comme un poids, progressivement, pèse sur les mois, les semaines, les années de notre vie, en marchant nous avons envie de mettre nos pas dans une certaine légèreté comme pour nous réapprendre à nous-mêmes que, finalement nous sommes de passage, qu'il nous faut aller plus loin. Et les voyages relativement fréquents dans notre société sont toujours l'occasion de remettre nos pas dans ceux des marcheurs, des voyageurs, non pas que nous ne tenions pas en place mais pour qu'en quittant le milieu quotidien, les visages de ceux qui nous entourent, parfois c'est illusoire, nous allons nous retrouver, nous réconcilier. Parfois d'ailleurs cela ne marche pas très bien et le repos escompté nous paraît peu fertile et nous craignons de nous retrouver face à nous-mêmes. Pourquoi ? Parce que tout en ayant envie de partir, nous avons un petit peu peur, frisson pas toujours désagréable mais un peu angoissant, de briser les remparts que nous nous sommes construits en nous, par rapport aux autres. Et franchir ces remparts pour lancer le pont-levis dans quelque chose qui nous paraît inconnu peut devenir une opération difficile, si lancée dans le vide que j'appréhende de la faire.

Cette parabole de Dieu qui sort pour semer et qui rencontre différentes catégories d'hommes qui nous représentent, nous situe l'homme comme un être qui doit s'orienter face à Dieu. Il y a des jours où ce que nous présentons à Dieu est sec, mort. Et Dieu si fécond si gratuit qu'Il soit ne peut de cette mort-là, de cette mort spirituelle de notre cœur, de cette sécheresse fondamentale, ne peut rien faire lever. Parfois nous offrons un enthousiasme d'un moment, une émotion, mais il n'y a pas davantage de terre et lorsque la durée fera son œuvre sur cette première pousse, elle séchera sous le soleil. Il y donc en nous une part oubliée qui est toujours féconde. Et si nous nous lamentons que Dieu nous paraît silencieux, lointain, indifférent, n'est-ce pas que nous offrons à Dieu cette part stérile sèche et qu'il faudrait savoir nous orienter vers Dieu pour retrouver une sorte d'éclairage total. A Rome, nous verrons comment les peintres italiens ont tenté de capter la lumière. Il est très difficile de peindre la lumière telle quelle. Récemment un cinéaste a tenté sur deux heures de pellicule de montrer un peintre qui tente de peindre un arbre en pleine lumière et qui n'y arrive pas. De fait les peintres ont contourné le problème par le clair obscur, par un jeu d'ombres pour saisir l'effet de lumière. C'est pareil pour nous. Nous ne savons pas très bien comment nous orienter réellement vers le mystère de Dieu, alors il nous faut jouer un peu avec les clair-obscur de notre cœur pour affiner, fignoler notre ouverture à Dieu. En offrant un cœur chagrin, un cœur replié, un cœur presque désespéré et arrêté sur le bord du chemin, Dieu ne peut pas nous mettre en route. Il manque toujours entre Dieu et nous le petit commencement, et de ce petit commencement, Dieu fera une vie, un chemin, un voyage, une histoire avec Lui.

Dans la Bible il y a un passage que je trouve essentiel. Au moment où la Genèse raconte qu'Abraham s'est mis en route et que Dieu lui a demandé de tout quitter. En général on commence au chapitre douzième : "Va ! quitte tout ! et suis-Moi !" On oublie les versets juste avant qui parlent du père d'Abraham, Térah, qui avait déjà mis en route sa famille. Dieu n'a pas mis Abraham en route d'un point zéro à une vitesse v, mais il a mis en route quelqu'un qui s'était déjà mis en route. Il a mis en mouvement quelqu'un qui a déjà commencé à faire un pas car Térah et la famille avait commencé par quitter Our. Et dans ce chemin, dans ce départ Dieu appelle Abraham et lui dit : "Va ! Quitte tout !" Va plus loin, va jusqu'au bout de ce premier voyage que tu entreprends et je t'en présente un autre beaucoup plus fou. Ce qui veut dire qu'à cause de la liberté humaine, Dieu ne met pas en mouvement ce qui est immobile mais ne peut que faire bouger ce qui a déjà commencé à bouger. Même si le mouvement est faible, il est déjà commencement de notre désir. Et tout voyage, pas forcément voyage géographique, tout voyage même intérieur, pèlerinage réel, essentiel, est notre façon de dire "Oui" à l'appel de Dieu, en commençant nous-mêmes à mettre notre cœur en route notre désir en route, notre vie en route. Evidemment nous pouvons nous lamenter en disant : Seigneur tu ne fais rien pour moi ! Regarde-moi bien, je suis là et cela ne marche pas. Quand un enfant apprend à marcher, on ne peut pas marcher à sa place. Il faut bien qu'il essaie de faire quelques pas, aussi maladroits soient-ils pour qu'on lui apprenne à se tenir droit et que progressivement il continue à marcher. De même avec Dieu.

Alors en ce début d'été demandons-nous quelle partie de nous-même nous avons offerte à Dieu et avec quelle partie de nous-même nous dialoguons avec Dieu. Est-ce la partie têtue "assis, vas-y, mets-moi en mouvement si Tu es vraiment Dieu, fais quelque chose de moi." ? Est-ce la partie émotion "super, alleluia" ? Ou est-ce la partie plus lumineuse, plus profonde, plus simple que nous avions tellement oublié de fréquenter parce que ça nous paraît simple, trop simple ? Nous préférons toujours être des gens tourmentés car cela fait un peu intelligent, plus compliqués. Le mystère de l'homme nous le prenons sous cet angle-là. Nous sommes des gens torturés et compliqués, oui et non. Il y a en nous des terrains abîmés plus que tourmentés, mais il y a en nous une part fraîche, un lac paisible, un endroit de repos où Dieu parle. Et cet endroit, il me faut sans arrêt, et c'est cela l'exigence fondamentale du christianisme, me reprendre en route car je le perds sans arrêt. Le monde extérieur, ma propre médiocrité, celle des autres, sont obstacle permanent. Je trébuche sans arrêt et je prends des chemins de traverse qui me permettent d'éviter de retrouver cette part de moi-même simple, lumineuse, heureuse.

En proposant à Jean-Philippe cette vie divine, nous désirons qu'il puisse toute sa vie se mettre en mouvement, mouvement amplifié par la grâce de Dieu, mouvement qui sera déployé sur le registre incroyable de la miséricorde et de la patience de Dieu, mouvement qui sera aux dimensions mêmes de l'histoire de Dieu dans le monde.

Nous voulons commencer à lui donner le désir, l'envie de se remettre en route à tout âge, pour qu'au jour où lui et nous rencontrerons Dieu ce soit cette part neuve, à peine achevée, fraîche si simple, si innocente que Dieu recueille, car c'est là qu'Il a déposé son amour.

Que cette parabole serve à faire de nos départs, de nos démarches, de nos voyages, la mise en route pour nous réconcilier avec cette part simple et lumineuse de nous-mêmes.

 

AMEN

 

 

 
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