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DANSER L'EVANGILE

Am 7, 12-15 ; Ep 1, 3-14 ; Mc 6, 7-13
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année B (10 juillet 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Il leur prescrivit de ne rien emporter pour la route si ce n'est un bâton, de n'avoir ni pain ni sac ni monnaie dans leur ceinture, de mettre des san­dales et de ne pas prendre de tunique de rechange."

Voilà les recommandations qui nous sont données aujourd'hui. Quand nous ouvrons l'évangile, nous accueillons cette parole. Jésus est en plein exer­cice de son ministère Il est venu pour annoncer au monde entier le salut, par sa Parole, et Il commence à initier ses disciples au mystère de l'évangélisation. "N'emportez rien !" Il leur demande de prendre la tenue des pèlerins qui montaient à Jérusalem. Il fait toutefois une concession, ils pourront "emporter un bâton". Vous savez que, dans l'Antiquité, le bâton est non seulement l'instrument pour soutenir la marche, parce qu'au bout d'un moment les étapes sont fati­gantes, mais c'est aussi le moyen de se défendre, espé­rons-le, contre les bêtes sauvages, car en général contre les brigands, ce n'était pas très efficace, ils étaient mieux armés que les pèlerins avec leur bâton.

Toujours est-il que Jésus leur dit : Si vous voulez annoncer l'évangile, si vous voulez proclamer la Bonne Nouvelle, rien dans les mains, rien dans les poches, des chaussures aux pieds et partez ! vous re­marquerez que c'est ce que les disciples ont fait. Quand ils sont partis, que ce soit dans la Judée ou Samarie, que ce soit plus tard sur les routes de l'Em­pire, Paul, Pierre et la plupart des autres disciples ont connu cette vie itinérante. Et les seules fois où Paul en avait plein les poches, c'était pour récolter la quête des Églises païennes pour la porter aux Églises de Jérusalem, et non pas pour pouvoir se nourrir et s'en­richir sur le dos de l'évangile. Ainsi donc les premiè­res communautés chrétiennes ont vécu le mystère de l'évangélisation, de l'annonce de la Parole de Dieu dans ce dénuement et ce dépouillement total par le­quel ils s'en remettaient à la Providence.

Remarquez aussi qu'un certain nombre de nos contemporains pratiquent également ce genre d'évan­gélisation. Il y a encore aujourd'hui, il faut le savoir, des hommes, des femmes qui partent, simplement pour annoncer l'évangile, en appliquant quasiment strictement les consignes données dans ce passage d'évangile. J'en connais quelques-uns. Vous en connaissez peut-être. Ceci nous rappelle que l'évan­gile n'est pas simplement un idéal, que parfois il a une connotation, une profondeur, un réalisme que notre manque de confiance ou notre manque de foi nous empêchent de percevoir. Mais enfin je vous accorde que toute l'assemblée qui se trouve ici ne va pas tout à l'heure sortir de l'église et partir, en famille, sans me­nue monnaie et sans besace, avec uniquement la tuni­que qu'on porte sur le dos, pour aller évangéliser Aix et la Provence. Je sais que ce que dit le Seigneur ne s'applique pas toujours littéralement. Ce qui était fortement lié aux conditions de l'époque ne l'est peut-être plus aujourd'hui. Mais alors, comment comprendre cela ?

Cette parole nous demande aujourd'hui d'être des évangélisateurs sans condition. Il s'agit que nous soyons des témoins de la Parole de Dieu et si on pre­nait le texte, cela veut dire que lorsque nous partons à la rencontre d'un frère, nous n'avons pas à nous munir ou à nous prémunir de richesses, de moyens humains, mais que nous devons simplement être "Parole de Dieu". Je crois que c'est là le sens ultime de cette re­commandation du Seigneur. Après tout, la seule chose qu'Il demande à ses disciples, c'est que n'ayant que le strict minimum, non seulement sur eux mais aussi en eux, il faut que leur être, leur mode d'être soit sim­plement Parole de Dieu. Qu'est-ce que cela veut dire ? Je voudrais partir de quelque chose de très beau que j'ai vu dans le courant de la semaine.

C'est un spectacle de danse qui vous a été an­noncé dans le Bulletin et qui s'appelait "Plumes d'ange", ce qui est un très beau titre Ce spectacle de danse absolument magnifique, je ne peux pas vous le décrire, cela ne se décrit pas, mais je dirais simple­ment d'inspiration "bejartienne", grâce à Dieu, il n'est pas toujours nécessaire d'aller à Montpellier pour avoir un grand festival avec Béjart, on peut avoir quelque chose de très beau à Aix, même si la scène du festival s'écroule, comme ce spectacle dont la choré­graphe est une de nos paroissiennes et les jeunes dan­seuses aussi des paroissiennes. Sur un plateau, plus d'une centaine de personnes, de quatre ans jusqu'à je n'ose pas dire les âges maxima, mais c'est une per­formance. Et tout le monde dansait dans une immense chorégraphie, extrêmement joyeuse : tantôt apparais­saient les tout-petits, tantôt apparaissaient les adoles­cents et les adolescentes, tantôt apparaissaient les gens plus âgés. Et tout le spectacle et moi j'en suis très fier était d'inspiration liturgique puisque ce titre de "Plumes d'ange" était de temps en temps orchestré par une projection de certains grands tableaux de la Renaissance qui nous évoquent les grands thèmes bibliques comme l'échelle de Jacob avec les anges qui montent et qui descendent et d'autres tableaux repré­sentant des anges comme ceux de Fra Angelico et tous les grands peintres du quatorzième et du quin­zième siècles italien.

La chorégraphie elle-même était très intéres­sante pour comprendre l'évangélisation. C'est cela que je voudrais vous expliquer. En effet, il n'y avait pas de tutus, grâce à Dieu, mais des garçons et des filles qui dansaient avec des imperméables, avec des collants, les tout-petits étaient pratiquement nus avec une ceinture de coton hydrophile qui évoquait les plumes des anges. Et tout cela évoluait dans une sorte de sou­plesse, de gracilité extraordinaire. Les plumes, para­doxalement, étaient sans doute ceux qui dansaient en imperméables, car une partie des scènes de la choré­graphie se déroulait dans des halls d'aérogare. C'est normal puisqu'on parlait des anges et que c'est dans les aérogares que nous devenons, pour quelques heu­res, des anges puisque nous allons être emportés, en­veloppés sur les ailes du vent, comme dit la Bible, et qu'à ce moment-là, dans le cliquetis des panneaux indicateurs des départs d'avion, les chœurs arrivaient et faisaient leur prestation angélique puis repartaient pour laisser la place à d'autres chœurs.

Ce que j'ai trouvé admirable, c'est qu'on arrive à danser avec des imperméables. Essayez ! Ce n'est pas si simple, mais c'est extraordinaire. Cela veut dire que toute la souplesse d'un corps humain est capable de rayonner une sorte de mouvement, d'élégance, de spiritualité, car au fond c'est cela la danse, c'est le mystère de l'intelligence qui se laisse épouser par le corps de telle sorte que le corps lui-même devienne intelligence et rayonnant d'intelligence. C'est cela le mystère de la danse. Même avec des imperméables, on peut danser.

Pour moi, c'est exactement le sens de l'évan­gile d'aujourd'hui. Au fond, le Christ nous demande d'évangéliser sous nos imperméables et sous les ga­bardines de notre vie quotidienne. C'est cela l'évangé­lisation. Nous portons tous même s'il fait une chaleur à mourir, nous portons tous sur le cœur une sorte d'imperméable qui est la grisaille de nos soucis, du poids de nos activités quotidiennes, de tout ce qui nous préoccupe les uns et les autres. Et pourtant, à travers tout cela, sous ces imperméables, nous avons une faculté énorme pour danser spirituellement l'évangile. Et évangéliser ce n'est rien d'autre que "danser l'évangile" avec un imperméable.

Alors, je voudrais simplement vous suggérer, puisque nous sommes en vacances, de penser quand on voit dans le bulletin annoncer un spectacle de danse qu'il peut y avoir un message spirituel extrê­mement important. Et une deuxième chose, c'est de reconnaître que la plupart des réalités qui peuvent, à certains moments, nous apparaître extrêmement mon­daines ou profanes, peuvent aussi être des lieux de réflexion et d'approfondissement de notre propre vo­cation chrétienne, comme parfois certains offices ne sont pas tout à fait capables de le faire. Et troisième­ment, ce que je voudrais vous suggérer, c'est de com­prendre vous-mêmes, dans votre vie, durant ces mois de vacances comment vous pouvez danser avec votre imperméable.

Je n'ai pas besoin de vous dire que votre im­perméable, il est gris comme tous les imperméables, c'est-à-dire fait de tout ce qui tisse habituellement votre vie quotidienne. Mais sous cet imperméable il y a un corps, il y a un cœur, qui ont ensemble envie de danser l'évangile. Et c'est cela qu'il faut faire. Il faut que vous arriviez à danser l'évangile dans votre fa­mille. Il faut que vous arriviez à danser l'évangile quand vous êtes en vacances et quand vous êtes au travail aussi, quand vous êtes dans la joie. Mais aussi il y a des danses qui sont capables d'exprimer, de ma­nifester la peine et la douleur. Je souhaite que vous arriviez à comprendre que, aujourd'hui, notre monde qui ne fabrique que des imperméables, hélas ! est capable encore de recevoir et d'accueillir la souplesse d'un cœur évangélique qui danse le mystère de la bonne Parole, est capable d'accueillir des commu­nautés qui, dans la joie de la célébration du mystère de Dieu, sont capables de danser le mystère du salut. Ce monde a besoin de notre danse.

Que cette eucharistie, que ce moment où nous sommes rassemblés, où nous nous avancerons en pro­cession devienne "notre plus beau pas de danse", même s'il est très modeste, c'est quand même mieux que quand on envoie les prêtres distribuer dans les quatre coins de l'église, car les gens ne peuvent même plus faire les quelques entrechats qui leur permettent de venir recevoir le corps du Christ. Mais au moins, quand nous faisons ces quelques pas de danse pour venir recevoir le corps et le sang du Christ, que ce soit le début de cette danse éternelle, celle que nous chantons au temps pascal : "Tu nous ouvres le ciel, Tu nous fais entrer dans la danse mystique. O Pâque de Dieu qui descends du Ciel sur la terre et qui, de la terre, remonte vers le Ciel". Cela c'est la danse de la Plume des anges. Cela c'est le mystère même des an­ges et des hommes qui, dans une unique chorégraphie cosmique, reçoivent le mystère de Dieu. Et bien que nous sachions que nous sommes, tous, si maladroits, si boiteux, si unijambistes de cœur que nous soyons, que nous sommes tous appelés, fondamentalement, à célébrer, sous la chorégie et la chorégraphie du Christ, l'unique danse du mystère de Dieu et que notre manière, aujourd'hui, d'annoncer l'évangile c'est déjà notre manière d'entrer dans la danse.

 

 

AMEN

 

 
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