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LE POINT AVEUGLE

Is 55, 10-11 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année A (11 juillet 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, il est question d’une affirma­tion, vous avez cru entendre, et vous n'avez rien écouté, ou vous avez cru voir et vous n’avez rien vu. Avec ça, on est marron, car le principe est de vous dire à vous et de me dire à moi, vous croyez voir mais vous ne voyez pas, vous croyez en­tendre, et vous n'entendez pas. Ce que des auteurs spécialistes appellent "le point aveugle", c'est-à-dire quelque chose qu’on ne peut pas corriger par soi-même. On a beau se dire, je sais que je ne vois pas, mais cela ne change rien, il y a une sorte de résis­tance, d'épaisseur, de lourdeur, qui ne peuvent être corrigées que par des spécialistes à l'extérieur. En effet, quelqu'un qui n'a jamais vu, on peut encore es­sayer de lui faire voir, mais quelqu'un qui croit avoir vu, comment voulez-vous lui dire qu'il n’a pas vu ? Cela s’appelle d’ailleurs l'illusion. C’est le principe même de l'illusionniste, c’est de vous faire croire que vous avez bien vu, et vous n’avez rien vu. C'est là que vous êtes "eu" ! Principalement, nous venons ici parce que nous sommes sourds, aveugles, etc... etc... boi­teux, moches, pécheurs. Nous venons ici, parce que nous avons à déboucher, améliorer, changer cette nature humaine pour que là même où forcément, elle ne veut pas être changée, elle se trouve quelque peu ébranlée dans ses convictions ou dans ses peurs, ce qui malheureusement souvent revient au même.

Je pense que lorsqu'on arrivera devant Dieu on sera très surpris, une fois qu’Il sera dépouillé de tout ce qu’on aura mis sur Lui, comme une sorte de cuirasse de protection, un Dieu à notre mesure, dé­coupé selon les pointillés dans le journal, au fond de Fripounet. Vous découpez votre Dieu selon la mesure de vos peurs et selon vos convictions, telles que le monde contemporain vous oblige à penser pour être sûr de tenir un Dieu en "kit", des petits morceaux par-ci par-là, un petit bout de Saint Jean de Malte, et un petit bout d’ailleurs, et je fais de la cuisine spirituelle.

Je ne sais pas comment cela se passe dans les couples, je peux au moins vous dire qu’en fraternité, ce qui a l’air de se ressembler, sauf que ce ne sont pas de femmes, ce qui est peut-être plus simple, je n’en sais rien, il y a au moins une chose que j’ai au moins comprise, presqu'au bout de vingt ans de vie com­mune, c'est que si je ne me disais pas ce frère-là que je connais par cœur, de haut en bas, de bas en haut et de droite à gauche, a quelque chose à dire que je ne connais pas encore, il est pour moi, mort. Une sorte d'attente, qui peut durer longtemps, mais c'est le prin­cipe de l’eschatologie une sorte d'attente que l'autre va formuler quelque chose, va dire, va signifier, va révéler quelque chose que j’attends et qui n'est pas encore arrivé, comme une espèce d'endroit un peu net et vierge que je ne comble pas par des convictions par des certitudes, par des débats intérieurs, mais que je laisse place nette afin que il y ait de la place pour quelque chose de nouveau, dont le frère, l'époux, le prochain serait l'auteur et le promoteur.

Évidemment, il y a des gens dont on a l'im­pression qu'il n’y a pas de place pour rentrer, tout est bien ficelé, comme les rôtis du dimanche, il n’y a plus qu'à le rôtir, tout est absolument cerné, la personne est convaincue, bardée, c'est le cas de le dire, il n’y a pas de place pour une sorte d'inédit, dans lequel effecti­vement, cet ailleurs qu’est Dieu, ailleurs irréductible, puisse faire entendre le début du murmure, le début de son chant d’amour qu'il a pour nous. S'il n’y a pas de place pour cet inédit-là, pour cet ailleurs-là, pour, je vais le dire en hébreu, ça fait chic, mais c'est intéres­sant, ce Kaddosch, pour cette sainteté qui veut dire étymologiquement quelque chose de radicalement autre, pas quelque chose de parfaitement moral, c'est pour les gens qui ont peur, fondamentalement, le Kaddosch, c'est l'étrangeté de Dieu par rapport à un monde qui ne peut pas le comprendre. Nous sommes là pour tenter de dévoiler quelque chose de cette étrangeté de Dieu, pourtant, nous prenons les mêmes registres, les mêmes canaux, de mêmes représenta­tions, de signes du pain et du vin, en son sommet et son excellence, en passant par notre présence, la prière, etc ... Mais ces canaux-là, ces registres-là nous mènent à effleurer, à dévoiler, à pressentir, à goûter quelque chose de l'étrangeté et de l'ailleurs que Dieu EST.

Nous aurons tout au long de notre vie chré­tienne à dépouiller Dieu de tout ce que nous lui avons projeté de nous. Dieu l’accepte, mais il faut que nous acceptions qu’il y ait une sorte d’évolution dans l’histoire de notre foi pour qu'au fur et à mesure des événements qui rythment notre histoire, Dieu se re­trouve non pas alourdi de ce que nous lui avons mis, mais pur et net de ce qu’Il est en tant que Dieu, pour que le jour où nous serons face à Lui, nous ne disions pas : "mais c’est horrible, comme je t’ai confondu avec moi-même" ! Ce serait horrible de vous imaginer arrivés devant Dieu et que vous voyiez Jean-François Noël, vous imaginez l’horreur, c’est pire que l’enfer, je ne parle pas pour vous j’ai été humble ! Imaginez qu’arrivés devant Dieu, vous vous voyiez vous-mê­mes ? Dieu dit : "Je n’ai pas eu l’occasion de me dire... c'est toi qui t'es dit". Ce serait terrible. Il faut bien que nous disions : "Seigneur, Seigneur, je ne sais rien, je ne sais rien de Toi, presque rien." Ce presque rien met du moins en appétit dont j'accepte qu’il ne soit pas satisfait maintenant. Cela rend léger, c'est la différence avant le repas et après le repas spirituel : avant le repas, il y a cette faim qui aiguise, j'ai faim de Toi, je ne sais pas, et ce je ne sais pas suffit à me dire, je veux voir, je veux écouter. Mais pour voir quelqu'un et pour l'écouter, il faut imaginer qu’on ne l'a pas encore vu, ni entendu, il faut qu'il y ait en nous une place pour cette nouvelle image, pour cette nou­velle parole, une image pour cette Parole que je n’ai pas mesuré ni contrôlé, moi, je crois que ça se mesure les uns aux autres, à la légèreté que nous avons par rapport à nous-mêmes.

Il y a des gens que je trouve, comment vous dire, un peu "épais" et lourds, spirituellement parlant, j'entends. Ils sont comme des tanks, ils avancent avec tout fermé, une sorte de forteresse imprenable, convictions théologiques, convictions morales ... Peut-être que je me trompe, mais personnellement, je préfère avancer plus nu, plus boiteux, plus pécheur, je ne m'en cache pas, si j'ai confiance dans le pardon, comme vous avez confiance dans le pardon, au moins je suis sûr que cela ne viendra pas de moi, cette ren­contre avec Dieu, que je ne l’inventerai pas, que je ne l'imaginerai pas, et Dieu sais que j’en ai de l'imagina­tion, et que ce sera vraiment Lui, que c'est vraiment Lui que j'attendais, que je ne savais pas à quel point Il comblerait avec une telle intensité mon attente, mon désir d’homme de ce monde, et du monde de demain. C’est pour cela que si nous sommes en assemblée, si nous sommes en Eglise, c'est pour aiguiser entre nous, le frère et la sœur qui sont à côté de moi, qui sont ce début d’étrangeté... même si on se connaît, depuis le temps qu'on se fréquente (parfois même on danse ensemble !) et pourtant, tout en se connaissant, il reste l’autre, le prochain, oui, le prochain qui dit comme à l’avance que Dieu est autre et différent. Quand je vais lui tendre les mains, quand je vais avec lui aller cher­cher ce que Dieu me donne de Lui, c’est incroyable, nous partageons le même repas, c'est très intime, c'est très impudique de faire cela ensemble, on devrait le faire comme à l’abri, aller chercher ce qu’il y a de plus intime de Dieu et le recevoir comme ça en public devant les autres, c’est inconvenant, à moins de pen­ser que partager ce repas qui est la chose la plus voi­lée, mais la plus intime que Dieu me donne, de le partager avec cet autre, ce prochain, ce frère qui est là, c'est m’aider à comprendre que Dieu n’est jamais réductible à ce que je vais en penser ou dire, mais ailleurs, autre, encore plus loin, encore plus profond, encore plus beau. Nous ne faisons sans arrêt qu'effleu­rer, dévoiler cette part de mystère qui m'oxygène, me nourrit, me rafraîchit, me détend, me repose, nous sommes là pour donner à notre âme ce quelque chose qu'elle ne peut trouver en elle, même pas dans ses réflexions, qu’elle ne peut trouver qu’en approchant Dieu, de plus près ensemble, pour qu’à ce contact, à la fois, m'éveillant, excitant mon appétit, sans me rassasier, je me construise comme un être humain, reconnaissant qu'il est créature, et allant vers Dieu, allant vers Lui. Une sorte d'élan, inauguré par cette marche toute simple au cœur de la communion, qui donne à ma vie cette certitude que je vais quelque part, et que je vais vers Lui. Je ne l'ai pas conquis, je ne l'ai pas attrapé, mais je vais vers Lui.

C’est la différence qu'il y a entre une expé­rience spirituelle émotionnelle, que je ne condamne pas, que je ne conteste pas, et l’expérience que nous devons vivre en Eglise. Le spirituel émotionnel, c’est ressentir quelque chose qui remue fondamentalement mes entrailles, comme me disait hier un marié en sortant de l’église, "c’est fini, c’est dommage, c’était tellement bien," mais il planait, charmant, mignon, gentil, car il va découvrir que cette femme qu'il a épousée, n’est pas celle qu'il imagine, mais vous allez voir, c'est le problème de demain, il va découvrir qu'elle est autre, vraiment autre de façon parfois un peu irritante, mais qu'elle est vraiment celle avec qui il va construire, c'est le cas dans tous les couples, c'est le cas dans toutes les fraternités, c’est le cas dans toutes les relations, il faut bien déshabiller l'autre ou le rhabiller de ce qu’on l'avait revêtu ou dévêtu, pour pouvoir aller avec lui dans cet autre qu'il est vers un Autre qui est Dieu. Donc, ce jeune marié était dans l'émotionnel, dans le spirituel, il était dans ce moment de chatouillis interne, de remuement, il faut bien qu’il y en ait un peu quand même. Seulement, la différence entre ce remuement, ce bouillonnement, cette effer­vescence intérieure, et en même temps de se dire : "j’entends quelqu’un qui vient vers moi, j’entends son pas, et je tremble de joie et d’effroi parce que je ne suis pas prêt." Là, pour le coup, c’est énorme, c’est sublime, c’est terrible que de rencontrer le Dieu vi­vant, et ce Dieu vivant s’est mis en route vers moi, c'est toute la différence entre cet émotionnel spirituel que nous voulons tous, et qui serait une sorte d’auto célébration humaine de nous-mêmes et puis en même temps d’entendre dans son charivaris interne, dans son histoire personnelle, quelque chose d’autre, d’inédit, quelque chose d’imprévisible et qui est que Dieu vient vers moi et que j’entends son pas et que c'est terrible, et que ce n'est pas ce que j'ai mis en Lui qui vient vers moi, mais Lui, l'irréductible autre qu’est Dieu.

Frères et sœurs, nous ne pouvons pas rester à croire que nous avons vu, nous n’avons encore rien vu, nous n’avons encore rien entendu, c’est cela l'évangile de ce jour, sinon nous condamnons notre cœur à une sorte de dessèchement, de replis, d’enfermement qui est peut-être pire que certains de nos péchés que nous considérons comme graves. Il y a une sorte d’autonomie sournoisement établie qui aura comme conséquence quelques péchés que nous connaissons, une sorte d’autonomie interne qui ressemble étrangement à ce que nous appelons le péché originel.

Finalement, on pourrait dire ceci : "Je me dé­brouille assez bien sans Toi". Nous ne le disons pas, mais parfois, nous le vivons, "Tu es si différent et si étrange, que je vais me débrouiller, et puis, on fera les comptes à la fin." Ce n’est pas cela que Dieu veut pour nous. Il veut que dès maintenant, à l'instant même où nous sommes fragiles, à l'endroit même où nous n’aimons pas nous poster, que Dieu nous dise : "tu n'as encore rien vu, tu n'as encore rien entendu, quelque chose que j'ai à dire te concerne aujourd’hui, pas demain, toi et ton cœur, toi et ton histoire, et les événements qui entourent ta vie, même les pires ont un sens, signifient à l’avance que c'est moi qui vient vers toi, et pas un autre".

 

 

AMEN

 

 
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