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ET SI C'ÉTAIT DIEU ?

Am 7, 12-15 ; Ep 1, 3-14 ; Mc 6, 7-13
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année B (16 juillet 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Elle est magnifique, souveraine, altière. Les hommes qui la croisent tombent amoureux, séduits à la fois par ce charme inaccessible, cette grandeur qui vient d'ailleurs, cette distance, cette liberté. Elle a l'air d'avoir trente ans, elle en a trois cent vingt-sept ! Elle s'appelle, ou elle s'est appelée Elvira Makropoulos, elle s'appelait aussi Helina, bref, elle a eu tellement de noms depuis trois cent vingt sept ans, vous imaginez bien, qu'elle a été l'amante, l'épouse de l'arrière, arrière grand-père, du grand-père, du père et du fils. Ce que je raconte là c'est l'histoire du livret de l'opéra de Janatceck, représenté au Festi­val d'Aix-en-Provence, un livret absolument extraor­dinaire dans lequel se déploie l'histoire de quelqu'un qui, traversant les générations, ne peut plus être quel­qu'un. Elle est là, immorale, quand on a couché avec le grand-père, le père et le fils, quelque chose ne tient plus. Cependant les hommes la reconnaissent comme celle qu'ils ont aimée, mais elle, elle s'ennuie terri­blement parce qu'elle est incapable de rencontrer quelqu'un, elle les a tellement côtoyés qu'elle n'existe plus en tant que personne. Dans sa quête de person­nalité perdue, elle cherche à retrouver l'élixir d'im­mortalité qui avait été commandé par son père, roi de Grèce, mais n'ayant pas osé le boire lui-même, il l'avait expérimenté sur sa fille, pour rompre cet en­voûtement, elle cherche à retrouver le grimoire conte­nant la formule magique qui la délivrera. Je ne sais pas si vous aviez rêvé d'avoir trois cent vingt-sept ans, mais si vous voulez, avant de rechercher l'élixir, allez voir l'opéra et réfléchissez à deux fois avant de boire la potion en question car cette destinée ne me paraît pas enviable.

Ce qui m'a frappé à la fois dans la musique et aussi dans l'interprétation, c'est cette absence de ren­contre, en face de cette femme, il n'y a plus personne. Quand on traverse les générations, les époques, trois cent vingt-sept ans, quatre siècles, on est mêlé à tou­tes les trouvailles techniques humaines, et au bout du compte, on se retrouve lassé, blasé, et bizarrement l'immortalité terrestre détruit l'envie de nouveauté. Les choses sont tellement égales à elles-mêmes, de­viennent si vite anciennes, qu'elles en perdent le goût. Il n'y a plus ni vie, ni amour, ni surtout ce que je vou­drais expliquer un peu aujourd'hui et qui me semble être à la base de tout le reste, il n'y a plus la rencontre.

Dans le texte de l'évangile, nous retrouvons par contre la réalité de l'hospitalité. Déjà dans l'An­cien Testament le peuple d'Israël avait été attentif à cette notion, parce qu'il disait qu'en accueillant celui qui vient on pourrait ouvrir la porte à Dieu Lui-même, donc, un rendez-vous à ne pas négliger. Dans l'idée des anciens en accueillant quelqu'un d'étranger qui m'est totalement inconnu et dont je ne connais pas forcément la langue, laisse à Dieu la possibilité de se manifester à l'homme qui pratique cette hospitalité. Abraham reçoit trois anges au pied du chêne de Mambré, à Sodome, Lot ouvre sa porte à deux étran­gers de passage, des anges, et Marie accueillant le messager de Dieu, reçoit Dieu Lui-même en son sein. L'idée ancienne se traduit par le fait que Dieu pourrait bien prendre l'apparence d'un étranger pour visiter les hommes et délivrer un message. Je ne vais pas déve­lopper l'idée tout aussi importante que nous sommes frères et sœurs, dans une humanité qui doit se recon­naître et s'accueillir en tant que telle, indépendam­ment de la couleur de notre peau ou de la langue que nous utilisons, mais il y a autre chose qui me paraît encore plus fondamental.

Qu'est-ce que l'étranger ? C'est quelqu'un dont je ne perçois pas immédiatement la personnalité pro­fonde, dont je ne saisis pas toujours les mœurs, et qui m'oblige à un certain étonnement, une certaine géné­rosité, à une certaine disponibilité. Quand je reçois quelqu'un de proche, de la famille, je reçois quelqu'un dont je connais un peu le fonctionnement, dont je reconnais la solidarité de chair à chair, mais l'étranger ? C'est celui qui va forcer un peu ma suffisance et mon autonomie pour m'inviter à fréquenter quelque chose d'autre, d'inouï, d'inquiétant, d'inconnu. L'his­toire de l'accueil de l'étranger remonte au temps an­ciens (il y a dans l'assemblée un prêtre qui vient d'Amérique du Sud), je pense donc à la façon dont on avait représenté les indiens à l'époque de la conquête de ces territoires, pour essayer d'épingler ce qu'est la sauvagerie. A travers des récits horribles, on voulait illustrer leur différence et manifester ce qui fait l'être de l'homme par rapport à ceux qui ne le sont pas ou pas encore, ou du moins ce que nous en pensons ! Il est bien difficile de penser que les autres sont aussi des humains, surtout s'ils sont différents de nous. Mais si Dieu dans l'Alliance dit : "L'étranger, ce peut être moi !" L'étranger : l'inquiétant, ce qui n'était pas prévu. Un enfant qui naît rencontre son père, sa mère, ses proches, et prenant appui sur ses premières ren­contres, il va vers les petits copains de l'école, une petit copine voisine, et plus loin, la femme ou l'homme qu'il va aimer, il va quitter ce nid dans lequel il a expérimenté la première rencontre pour découvrir ce qui lui est étranger. Nous sommes invités à nous décrasser le cœur pour croire que Dieu est toujours un peu imprévu, inouï, inquiétant, un peu ailleurs et pourtant si proche, comme quelqu'un qui vient vers nous et qui demande l'hospitalité. Si nous sommes là, c'est que nous avons accepté la possibilité d'accueillir Dieu comme quelqu'un d'étranger que nous ne connaissons pas encore et qui vient frapper à notre porte, comme Il va venir frapper à la porte du cœur de Marie-Sara, avec le consentement de ses parents. Elle le confirmera plus tard cet accueil : "Oui, je suis celle qui peut et veut t'accueillir".

A quoi reconnaît-on Dieu dans la rencontre avec quelqu'un qui nous est étranger ? C'est le fruit de la rencontre qui nous oriente vers cette reconnais­sance. Si ce fruit donne une sorte d'élan d'existence, de largeur, de souffle profond, comme si quelque chose de meilleur avait recommencé à poindre en nous et à se développer, alors, on peut dire qu'il y avait du Dieu dans la rencontre, et peu importe que l'autre soit ou non conscient d'être un étranger envoyé de Dieu, l'important n'est pas là, mais dans chaque rencontre il y a un enjeu offert par Dieu. Si cette ren­contre m'ouvre et me dénoue un peu de mes squelet­tes, de mes enfermements, de mes durcissements, si elle m'apporte quelque chose, me fait grandir, m'en­noblit en me rendant plus humain, alors, on peut re­connaître le registre de Dieu. C'est bien ce que nous vivons ici par expérience en rencontrant le Christ en nous nourrissant de Lui, nous apprenons à nous ouvrir à cette rencontre par laquelle Il veut sans arrêt inaugu­rer notre vie, et le fruit de cette rencontre lorsqu'elle est sous le régime de Dieu c'est l'élargissement et l'épanouissement de nous-mêmes, une sorte de paix profonde, et un appétit d'en savoir davantage. C'est là qu'on peut reconnaître l'autre comme envoyé de Dieu. Et nous sommes envoyés les uns aux autres comme des envoyés de Dieu. Je le suis à un titre très particu­lier maintenant, je fais ce que je peux, mais vous l'êtes les uns pour les autres et avec moi : c'est cela l'Église. Nous pouvons apporter quelque chose de nouveau auquel nous n'avons jamais pensé, une façon de dire Dieu qui nous est nécessaire pour nous ouvrir et nous faire vivre. Et là-dedans, il n'est aucunement question de morale et de comportement mais bien de rencontre. Voir l'autre comme quelqu'un d'imprévu et d'inattendu qui nous dit Dieu. L'enfant est la meilleur illustration de ce que j'essaie de vous expliquer, il fait l'expéri­mentation de la rencontre dans sa famille, pour un jour la quitter et pour s'éprouver au contact d'autres rencontres qui l'enrichiront. En célébrant hier plu­sieurs mariages je reconnaissais qu'ils avaient trouvé l'un et l'autre dans leur conjoint, quelque chose de neuf, d'inouï, qu'ils cherchaient depuis longtemps, une sorte de petite musique interne, une résolution d'énigme, une petite inquiétude aussi qui se traduit par une sorte "d'apnée", état passager heureusement, qui est de l'ordre de cette rencontre attendue depuis l'en­fance et qui ne rassasiera pas l'appétit de connaître l'unique qui se cache derrière chaque frère, chaque sœur de cette humanité.

 

AMEN

 

 

 
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