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LA PAROLE DE DIEU S'ADRESSE A CHACUN INDIVIDUELLEMENT

Is 55, 10-11 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année A (13 juillet 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, lorsque nous écoutons cette parabole, nous avons l'impression d'être sur un terrain bien connu, bien identifié, la vieille expérience multimillénaire de tous ceux qui pratiquent l'agriculture, même si aujourd'hui nous sommes passés dans une civilisation technique industrielle et tertiaire, en réalité, ces images-là nous sont familières.

Ainsi, lorsqu'on entend le prophète Isaïe dire : "Lorsque la pluie et la neige descendent des cieux, elles font produire du fruit à la terre", et quand Jésus prend cette image, au fond banale, du grain de blé qui est semé, pour nous, cela semble une image un peu usée.

Mais, il y a une profonde différence entre les deux textes car cela ne relève pas exactement de la même image. Dans le premier texte, Isaïe examine les conditions météorologiques de la vie agricole. Le pays de Terre Sainte et un pays qui est en zone semi désertique, et l'arrivée de la pluie et même de la neige, puisque les collines de Judée montent jusqu'à mille mètres d'altitude, la pluie et la neige sont très importantes pour le démarrage des semences en février, parce que la saison est précoce. Quand Isaïe compare la Parole de Dieu à la pluie et à la neige qui descendent, il veut montrer l'efficacité automatique de la Parole. Si vous arrosez, cela pousse ! Pour tous ceux qui ont les doigts verts, c'est une évidence, c'est dans la mesure où l'on entretient une irrigation sérieuse, qu'on peut rendre une contrée fertile. Dans cette image du prophète Isaïe, c'est une image de l'action presque nécessaire de la Parole de Dieu. Cela rejoint une donnée extrêmement profonde de la tradition juive qui dit que dès que Dieu agit par sa Parole, il parle et cela est. Ce qui faisait l'attrait, la séduction et la force de persuasion des hébreux par rapport à la Loi, c'est que pour eux, la Loi devait être de fait, par elle-même efficace dans la vie du peuple. En cas d'inefficacité, c'était immédiatement la catastrophe, la perversion et le refus de la Parole.

Ici, il n'y a pas beaucoup de place pour la liberté. A partir du moment où Dieu envoie sa Parole, elle est efficace, elle agit, elle fait instantanément ce qu'elle a à faire. "La pluie et la neige ne retournent pas aux cieux dans les nuages sans avoir fait leur travail, avoir fécondé la terre et l'avoir fait germer".

C'est un aspect réel de la Parole de Dieu. Si cet aspect réel, efficace et nécessaire de la Parole de Dieu, notre notion pour nous chrétiens aujourd'hui, et pour les juifs a fortiori, de la révélation n'aurait pas grand sens. Une révélation, c'est fait pour agir.

Mais Jésus qui connaît très bien cette tradition de l'efficacité absolue de la Parole de Dieu va cependant mettre un bémol. Il ne va pas dire que la Parole c'est la pluie ou la neige qui nécessairement fertilisent le sol, il va dire quelque chose d'assez différent : la Parole, c'est le grain de la semence. Il y a deux éléments très étonnants dans cette annonce. La pluie et la neige agissent de façon indistincte. Toutes les gouttes de pluie se ressemblent et aussi tous les cristaux de neige. Dans le texte d'Isaïe on envisage l'économie, l'action et l'efficacité de la Parole de Dieu de façon très générale. Ce sont des lois de la physique. Mais ici, Jésus parle bien de grain. La Parole n'est pas semée de façon générale, chaque grain va avoir une destinée personnelle. Dieu n'arrose pas le monde dans le Christ avec une Parole de principes généraux, mais il fait habiter dans le monde une Parole personnalisée, individualisée à chaque destinataire.

La perspective en est considérablement changée. Nous sommes là à l'un des grands points d'interrogation de notre civilisation moderne : que veut dire parler ? Est-ce que cela veut dire énoncer des grands principes auxquels tout le monde doit se soumettre, ou bien s'adresser à quelqu'un en particulier ? Je sais bien que les deux choses ne sont pas exclusives l'une de l'autre, mais il n'empêche que les accents sont différents. Si l'on dit à chacun comme Kant : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse, et qu'on invoque l'impératif catégorique, de toutes les grandes catégories philosophiques avec lesquelles on s'est ennuyé pour préparer le bac ou la licence de philo, évidemment, la morale paraît une chose fondamentalement ennuyeuse: essayer de détecter ce que tout le monde doit faire, peut faire, et ne pas varie d'un iota !

Mais si au contraire la Parole est un grain de blé, ce n'est plus une averse ni un orage, c'est individualisé. La manière dont Dieu nous parle en envoyant le grain, c'est déjà qu'il parle à chacun d'entre nous. Ce n'est pas de l'arrosage automatique et industriel. C'est l'arrosage personnalisé avec les engrais adaptés, avec le grain qu'il faut.

Deuxième chose, à partir du moment où cette Parole est individualisée et personnalisée, son destin devient beaucoup plus fragile. Jusque-là, on pouvait se dire que lorsque la pluie et la neige tombent, cela pousse. Ici, c'est le destin de chaque grain de blé, de chaque parole adressée personnellement à chaque homme qui devient dépendant de la manière dont chaque homme reçoit cette semence. Cette économie est autrement plus fine et personnalisée. Il ne s'agit plus d'essayer de toucher tout le monde par des produits standards, mais c'est essayer de toucher chacun par le produit qui est adapté à sa situation propre.

De même que l'offre de la Parole est personnalisée, l'accueil de la Parole est personnalisé. D'où l'intérêt de la parabole qui, comme vous l'avez remarqué, s'attarde longuement sur les différentes conditions dans lesquelles est reçue cette Parole : les endroits pierreux, la terre peu profonde qui ne permet au grain de pousser, les oiseaux qui n'ont plus peur des épouvantails et qui viennent manger les grains, et finalement, les grains jetés dans la bonne terre. C'est l'économie de la révélation qui est bouleversée. Ce que Jésus veut révéler à son auditoire, c'est que désormais, chacun est mis devant une Parole qui lui est adressée personnellement. De ce point de vue-là, c'est un réel progrès, ce n'est pas une négation de la Torah contrairement à ce que l'on a dit parfois, mais c'est dire que maintenant, on ne peut plus vivre ni exister devant la Parole de Dieu comme si c'était un tableau de lois affichées sur les murs pour les rendre publiques. C'est public, d'accord, mais adressé à chacun d'entre nous.

La manière dont Jésus a essayé de faire pressentir à ses disciples le changement de régime, non pas l'anéantissement (Je ne suis pas venu abolir), mais l'accomplissement de la révélation. Entre l'Ancien et le Nouveau Testament, il y a quand même un certain nombre de différences. Certes, tous les deux sont Parole de Dieu, mais la manière même de l'offrir, de la donner de la part de Dieu, de la révéler, et d'autre part de mettre en jeu la liberté de chaque homme en face de cette Parole, devient à ce moment-là sans condition.

Ce qui est extraordinaire dans cette parabole et qui peut être aujourd'hui ne nous est plus familier parce que nous l'avons noyé dans des comparaisons et des métaphores très générales sur l'agriculture, mais ce qui devait être bouleversant pour son auditoire, c'était de se dire que désormais la Parole était adressée à chacun personnellement. C'est exactement ce que signifie la révélation chrétienne : Jésus s'est fait chair pour s'adresser à chaque homme dans son humanité particulière. Ce qu'il sème, c'est lui-même dans les multiples facettes par lesquelles il s'adresse à chacun d'entre nous. Le grain de blé semé en terre c'est vraiment lui, mais c'est lui en tant qu'il s'adresse à chacun d'entre nous. Et l'attitude de notre liberté comme accueillant ou refusant cette Parole devient quelque chose de décisif et de radical.

Frères et sœurs, nous entrons dans un temps de vacances, c'est un temps de loisir, et on a souvent des moments un peu inoccupés. Il serait bon de nous rappeler cette réalité fondamentale : Jésus n'a jamais dit à ses disciples que la lecture de la Parole de Dieu était facultative. Au contraire, si l'on en croit cette parabole, la lecture de la Parole est absolument essentielle. Si vous voulez quelques projets pratiques, dites-vous simplement que pendant les deux mois de vacances qui viennent, vous allez relire complètement un évangile. Ce ne serait peut-être pas si mal, après tout; Je ne vous dis de le lire en une après-midi, mai vous pouvez le relire petit morceau par petit morceau. Cela fait combien de temps que vous ne l'avez pas fait? On se retrouve concrètement devant la Parole de Dieu. C'est la terre ensemencée. Une deuxième suggestion… si cette Parole n'est efficace que sur le terrain qui est capable de la recevoir, est-ce que ce n'est pas quand même l'occasion de revoir notre propre vie et les aspects les plus fondamentaux de notre existence à la lumière de cette Parole. Au lieu de nous classer immédiatement dans la bonne terre, pourquoi ne pas se dire que chacun d'entre nous a une certaine diversité de terrain, et qu'il y a malgré le nombre infini de nos qualités, un certain nombre d'endroits où il y a des ronces et des épines et des oiseaux un peu voraces, comme disaient les Pères de l'Église qui comparaient les oiseaux voraces à nos passions ou à nos désirs trop turbulents.

Il faudrait que cela nous ramène à cette question centrale qui est : où grandit notre liberté ? Où s'épanouit notre liberté ? Est-ce que la liberté est un sentiment de soi ? Est-ce que c'est quelque chose par lequel je m'affirme moi-même, ce qui est devenu la Vulgate courante dans la société moderne qui et la base de la conception des droits de l'homme ? Ou bien est-ce que la liberté c'est le fait d'être le terrain qui reçoit la Parole et l'annonce du salut. C'est la même liberté, mais au lieu d'être tournée vers elle-même et le souci de soi, elle est simplement tournée vers Dieu et vers le souci de l'accueillir.

 

 

AMEN

 

 

 
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