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UNE PARABOLE TOUTE SIMPLE

Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37
Quinzième dimanche du temps ordinaire – Année C (14 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Bon samaritain - Reuilly
"Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho"

Frères et sœurs, je suis sûr que vous avez pensé en entendant ces paroles : enfin, un évangile bien simple, bien carré, des indications précises, une charité efficace. C'est l'évangile des ONG, on essaie d'organiser la charité non officielle, non gouvernementale, c'est-à-dire au fil des improvisations et des situations, puis à la clé un petit coup de chapeau aux restaurants du cœur, avec l'auberge et Coluche qui accueille le pauvre homme tombé aux mains des brigands. Bref, on a l'impression que l'on a ici ce qui correspond le mieux possible à la charité moderne : il faut être là tout de suite, tout près, efficace, soigner, nourrir, faire face à toutes les détresses, c'est parfait ! Donc on dirait que Jésus est une sorte de précurseur à la fois de Médecins sans frontières, et de toutes les grandes organisations modernes qui viennent au secours de la détresse. En prime, un petit coup de patte aux organisations religieuses, le prêtre et le lévite n'ont absolument pas compris ce qu'il fallait faire, c'est-à-dire que ceux qui veulent donner des leçons de charité ne la pratiquent pas. Donc, nous sommes parfaitement à l'aise, la charité, c'est le compassionnel pur, on n'a pas besoin d'explications, on n'a pas besoin d'injonctions, on est grand, adulte, majeur et vacciné, on sait ce qu'il faut faire.

Ce n'est pas une interprétation impossible de la parabole. Elle a le petit défaut d'être anachronique. Je ne crois pas que Jésus a donné cette parabole exactement dans ce sens-là.

Il faut reprendre dès le début. Un scribe, un homme qui connaît la Loi et qui reconnaît une certaine autorité à Jésus pour venir lui demander en quoi se résume la Loi. Question classique à l'époque. Contrairement à ce que nous croyons facilement, la réponse de Jésus n'avait jamais été donnée comme telle. Aucun autre rabbin, aucun autre témoignage de toute la littérature juive avant, pendant ou après Jésus n'a jamais associé immédiatement les deux commandements de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain. C'est une invention de Jésus. Indice intéressant, Jésus interprète la Loi par deux paroles de la Loi que la Loi elle-même n'avait jamais rejoint l'une à l'autre. Même la première : "Tu aimeras ton Dieu de toute ton âme" n'était pas considérée comme un commandement. Elle était considérée comme une prière puisque c'était le début de la prière du Shema Israël, "Écoute Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur". C'est déjà une refonte totale de ce qui constituait la compréhension de la Loi. C'était une question classique de savoir quel était le commandement le plus essentiel puisqu'on voulait essayer de les hiérarchiser, mais il fallait quand même avoir l'audace de Jésus pour mettre (dans un autre évangile on dit : et celui-ci qui lui est semblable), en association inséparable les deux commandements.

C'est là que le suspens se crée car le scribe est bluffé par une interprétation aussi géniale, il est le premier à l'avoir entendu avec les disciples autour de Jésus. Il est scribe et l'amour du détail ne l'a jamais lâché, il renvoie la question : "Qui est mon prochain ?" Ce scribe est en train d'avouer et de reconnaître devant Jésus que la Loi n'explique pas tout. La Loi dit bien ce qu'il faut faire, mais elle ne dit pas qui est ce prochain. Cela peut nous paraître absurde. Mais qu'est-ce que la Loi ? c'est la parole qui dit ce qu'il faut faire. Comme le dirait un grand penseur germanique, Emmanuel Kant, on est dans l'impératif catégorique, dans l'abstraction. Il faut aimer le prochain ! mais la Loi ne donne pas de contenu, elle ne dit pas où est le prochain. Reconnaissons-le, cela nous permet très souvent d'interpréter la Loi à notre avantage, car comme la Loi ne donne pas exactement les contenus, on peut dire que nous ne voyons pas la même chose que le voisin. Mon prochain n'est pas le même que pour toi … Le scribe met le doigt sur un aspect intéressant qui a fait couler beaucoup d'encre chez les moralistes, de la différence entre l'impératif de la conscience et après de l'application de la Loi. La Loi ne peut pas faire appliquer la Loi. C'est l'origine de tous nos malheurs mais c'est aussi l'explication de la dignité humaine. La Loi n'interprétant pas la Loi il faut que chacun d'entre nous interprète la Loi. Etre humain, c'est savoir qu'on a peut-être la Loi éternelle inscrite dans son cœur, mais encore faut-il trouver comment l'appliquer. La grandeur et la dignité des hommes n'est pas de percevoir la Loi mieux que les autres, mais la manière dont il l'applique au jour le jour dans sa vie quotidienne c'est autre chose.

C'est sur cet arrière-fond de la question du scribe qu'il faut lire ensuite l'aventure du bon samaritain. Elle tombe là où il faut répondre à la question du scribe : est-ce que la Loi est suffisante pour faire exactement ce qu'il faut faire ? et Jésus ne se gêne pas pour montrer que les deux grands spécialistes, le prêtre et le lévite qui redescendent de Jérusalem, donc qui ont la tête pleine de leurs activités cultuelles, de leurs observances de la Loi, des commentaires géniaux qu'ils ont entendu dans les parvis du temple, et quand ils passent à côté du pauvre homme qui a été roué de coups par les brigands, cela ne leur fait rien. Ils considèrent que l'interprétation de la Loi telle que eux la pensent, à juste titre, ne provoque pas une once de mauvaise conscience dans leur comportement.? On a parfois dit qu'il ne fallait pas toucher un cadavre au risque de devenir impur ! non, on commence déjà à trouver des explications pou interpréter la Loi par la Loi. Ce n'est pas du tout le cas, ils sont pleins de la Loi, mais ils ne voient pas le voisin. Situation qui n'est pas très originale. Regardez autour de vous et peut-être même en vous.

Jésus va expliquer à la fois les limites de la Loi, elle dit quelque chose à faire mais elle ne donne pas le contenu de ce qu'il faut faire, et ensuite, le fait de connaître la Loi ne permet pas de faire ce qu'il faut. Dans notre république française, nul n'est censé ignorer la loi, et cela nous paraît le moyen d'accuser le gens quand ils font quelque chose d'erroné. C'est un peu pharisien. Tout le monde ignore plus ou moins la loi. Personne ne peut se vanter d'être un code civil ambulant. Même si l'on connaît très bien le code civil, on peut être un avocat véreux ! La connaissance de la Loi comme telle ne donne pas nécessairement les recettes pour l'appliquer.

Ce que Jésus explique dans cette parabole, c'est la proximité parce que le scribe veut savoir ce qu'est la proximité du prochain. Pour vous aujourd'hui c'est évident, mais c'est grâce à Jésus qui a inventé cette parabole pour vous rendre les choses évidentes. Mais ce n'est pas évident du tout que immédiatement quand je me trouve en face de quelqu'un je doive le considérer absolument comme mon prochain et en même temps comme objet d'application de la Loi. C'est ce qui a donné par exemple nos législations sur la non-assistance de personne en danger. C'est un résultat immédiat de la parabole du bon samaritain. Principe éminemment chrétien s'il en est.

Ici, Jésus veut expliquer ce qu'est le prochain. Curieusement, dans la parabole, le scribe dit : "Qui est mon prochain ?" Jésus lui raconte la parabole et à la fin, il pose la question : "Qui s'est montré le prochain de cet homme ?" Le scribe demande qui est mon prochain, et Jésus demande qui s'est montré le prochain ? Jésus établit ici une réciprocité incroyable entre les deux termes : l'homme tombé aux mains des brigands et le samaritain. Le prochain, c'est la réciprocité. Quelle est la faute que Jésus reproche au prêtre et au lévite ? c'est de n'avoir pas vu la réciprocité entre leur humanité et l'humanité de l'homme tombé aux mains des brigands. Ils n'ont pas fait le rapprochement. Ils n'ont pas vu que la Loi leur disait qu'il faut aimer son prochain, mais ils n'ont pas vu comment fonctionnait le problème du rapport au prochain.

L'éthique chrétienne pose ici un problème radical. Que demandait le scribe au départ ? "Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" Quel était le but de la question ? C'est quel est le but de l'existence humaine ? Comment dois-je vivre pour atteindre ce but ultime, c'est un scribe qui pose la question, et lui, doit croire à l'immortalité de l'âme. Jésus dit que pour atteindre ce but, il ne suffit pas de chercher ce but, il faut passer par la médiation de l'amour du prochain et on ne peut pas y échapper. Déjà dans l'économie que Jésus pose de ce qu'on appellera plus tard le salut, c'est-à-dire entrer dans l'amitié de Dieu définitive et éternelle, les deux commandements jouent en interaction absolue. Il faut aimer Dieu parce que c'est Dieu, et il faut aimer le prochain parce que c'est le prochain. Et les deux sont inséparables. On ne peut pas aimer Dieu sans aimer le prochain, et on ne peut pas aimer le prochain, au moins implicitement sans aimer Dieu.

C'est parce que Dieu se fait proche de l'humanité que non seulement lui est proche de tout homme, mais il rend tout homme proche de l'homme. Voilà une des grandes révolutions de la compréhension de l'existence humaine. Parce que Dieu se fait proche, c'est l'Incarnation, parce qu'il est proche de chacun d'entre nous, il nous rend proches les uns des autres. Cette reconnaissance est fondamentale, qu'on le sache ou qu'on ne le sache pas, désormais c'est cela que Jésus veut dire : on ne peut plus vivre son humanité sans reconnaître que la possibilité de proximité qui est établie entre chacun d'entre nous et son frère est finalement liée par la proximité que Dieu a voulue avec nous. C'est Dieu qui est la source de cette proximité. Ce que Jésus veut dire dans la parabole du bon samaritain, c'est une chose très simple : qui permet maintenant de faire le lien entre la Loi qui indique ce qu'il faut faire, mais pas le contenu, et d'autre part les situations dans lesquelles on se trouve ? C'est dans cet hiatus, dans cette impossibilité de déduire les comportements de la Loi au moment présent, c'est la grâce, l'amour de Dieu qui fait le lien.

C'est sans doute une des choses les plus impressionnantes qui ait été donnée par le Christ dans son enseignement. Il a à la fois dénoncé la faillite de la Loi comme incapable de dicter le comportement en fonction de la circonstance, il y a une brisure, un abîme je ne peux pas déduire qui est mon prochain à partir d'un commandement de la Loi, mais en même temps il a dit que ce lien entre le commandement de la Loi, qu'il ne renie pas, et la situation dans laquelle on obéit à ce commandement, c'est mon amour et ma proximité qui te le donne. C'est ce qu'on appelle la nouveauté chrétienne. Elle n'abolit pas la Loi, mais la Loi seule ne peut pas solutionner la situation dans laquelle on se trouve, elle a besoin de quelque chose d'autre qui est précisément la proximité et c'est ce qui est manifesté par le samaritain dans son comportement.

Frères et sœurs, c'est tout le problème de l'Église actuelle. Elle est dans un monde, surtout en Occident, dans lequel elle s'interroge sur son identité. Qu'est-ce que les chrétiens ont de plus ? Rien, ils sont pareils, pas ni meilleurs ni pires. Ce qui change, c'est qu'il nous est donné de savoir que la proximité nouvelle qui est créée entre tous les membres de l'humanité, une proximité que beaucoup méconnaissent ou même combattent, cette proximité est un don de grâce. Pourquoi dans le monde actuel, même chez des auteurs qui ne sont pas spécialement chrétiens, pourquoi est-ce le problème du dialogue entre les sujets qui est devenu le cœur de leur philosophie, de leur pensée, de leur réflexion ? C'est à cause de la parabole du bon samaritain. C'est parce que le problème est de savoir quel est le visage de mon prochain, et ce qui fait que je peux la reconnaître ? Finalement c'est le travail de la grâce, de la présence et de la proximité de Dieu. Nous n'avons pas à essayer à faire de la surenchère par rapport à cela, mais d'aider ceux et celles qui se posent ce genre de question à trouver la vérité même du visage de chaque frère, du visage du prochain, et c'est la parabole du bon samaritain.

 

AMEN

 

 

 
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