DEMUNIS POUR ACCUEILLIR LA LIBERTE

Jr 23, 1-6 ; Ep 2, 13-18 ; Mc 6, 30-34
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année B (22 juillet 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez remarqué le paradoxe que constitue ce petit passage de l'évangile. En réalité, la plupart du temps, on le traite comme un petit sommaire, comme dans les dissertations où il faut ménager une transition entre la première et la deuxième partie. Ici, Marc aurait été obligé de faire une sorte de petit descriptif général de la mission de Jésus avant d'enchaîner bientôt sur les passages que nous allons entendre dimanche prochain, les commentaires de la multiplication des pains avec saint Jean.

Bref, aujourd’hui, nous sommes devant un petit texte de rédaction, une sorte d'exercice pour rendre l'ensemble du texte de saint Marc cohérent et lisible. Mais en même temps, soit saint Marc s'y prend mal, soit il veut nous dire quelque chose de très important qu’il faut essayer de comprendre. En effet, il y a un paradoxe. D'abord, Jésus dit à ses disciples de se reposer. Cela devient classique aujourd'hui puisqu'officiellement les évêques et les curés doivent prendre leur retraite à soixante-quinze ans, c'est donc directement inspiré de l’évangile ! Simplement je note quand même que, dans les premiers siècles de l’Église, il n'y avait pas besoin de donner une date limite à l'exercice du ministère parce qu’en général les évêques terminaient martyrs au bout de six mois ! La retraite était Chronique d'une mort annoncée ! Ils ont aujourd’hui une vie généralement plus douce. En premier lieu, Jésus recommande donc à ses disciples le repos. Il faut se reposer, prendre des vacances, savoir mesurer son temps. Autrement dit, les apôtres ne sont pas ces forçats de la charité dont on a contribué à répandre largement l’image. Les pauvres prêtres n'ont pas de temps, ils sont toujours pris, on les harcèle, etc. C’est la première image.

La deuxième affirmation est paradoxale ; alors que Jésus leur dit qu’ils vont essayer d'aller se reposer, Il semble tout faire pour se laisser repérer. Quand Il prend la barque pour faire un petit saut de puce sur les bords du lac de Tibériade, tout le monde voit où Il va ! Et on repart tous à sa suite pour aller le harceler à nouveau. D’où le paradoxe : Il ne dit plus que les disciples sont fatigués mais Il a pitié de la foule parce que ce sont des brebis sans berger. Tel est le problème : d'une part, les disciples sont épuisés par quelques jours ou semaines de mission, donc on ne va pas leur demander des travaux supplémentaires. Mais d'autre part, on dirait qu'ils n'ont rien fait puisque les foules continuent à s’attrouper et viennent harceler Jésus et le groupe de ses disciples. Comment expliquer cela ?

Une explication très simple est celle que l'on a généralement présente à l’esprit. Les autorités juives sacerdotales de Jérusalem se préoccupaient si peu de leur peuple, et s'occupaient tellement d’eux-mêmes et des bonnes relations avec les Romains qu’ils se fichaient comme d'une guigne de faire en sorte que le troupeau ait sa cohérence. Au contraire, ils essayaient de contrôler tout cela et de garder la main solidement posée sur le peuple pour qu'il se tienne tranquille. Par conséquent, pour Jésus, être pasteur de cette façon-là est absolument inadmissible. C'est une pastorale de la contrainte, une pastorale de la pesée du clergé vivant aux dépens du peuple. A cette époque-là, le haut clergé de Jérusalem avait une vie confortable. Les rabbins vivaient en se faisant payer leur enseignement, ce n’était donc pas la misère absolue. Jésus était-Il scandalisé par cela ? Ce serait une lecture somme toute assez cohérente et qui, même si elle nourrit une petite pointe d’antisémitisme implicite, pourrait en réalité faire comprendre la routine d'une religion qu'on voulait préserver a minima. C'était un peu la problématique de l’époque : pour préserver une religion a minima, d'une part il ne fallait pas se tuer au boulot, d'autre part il fallait essayer de tenir les gens tranquilles. C'est assez proche de certaines politiques modernes !

Est-ce cela que Jésus critiquait exactement ? Je voudrais vous proposer une interprétation un peu différente et qui rend peut-être davantage compte de la réaction de Jésus. En réalité, que s'est-il passé ? Quand Jésus a commencé sa prédication, il est manifeste si on relit les évangiles, qu’Il a eu un succès assez fort. Ce n'est peut-être pas les dizaines de milliers de gens dont on nous parle à certains moments, mais quand on parle « des foules », c’est l'interlocuteur préféré de Jésus. Il s'adresse aux foules. On veut dire par là que dès le début, Jésus a éveillé le cœur de ses contemporains, surtout en Galilée d’ailleurs ; lorsqu'Il est monté ensuite à Jérusalem, cela a eu aussi de grandes répercussions. Jésus a eu ce que l'on appellerait une sorte de succès qui a fait que l'on a voulu Le suivre.

Que ce succès ait rejailli sur le ministère des disciples, c'est également assez probable. Si Jésus ose envoyer ses Douze ou parfois ses Soixante-douze, qu'Il a quand même formés un peu sommairement, c'est qu’Il leur avait déjà donné une certaine impulsion à partir de son propre enseignement et qu'Il les jugeait capables d’aller eux aussi réaliser des œuvres de guérison, d’exorcisme, de prédication, qui ne sont pas détaillées par ailleurs. Mais quand les disciples reviennent épuisés, ils ont le sentiment d’avoir continué son œuvre. Et Jésus a alors une sorte de réflexe de chef responsable : Il ne veut pas qu'ils travaillent soixante heures par semaine ! Donc, on va partir et aller se reposer.

Mais en fait, que se passe-t-il ? Aussi bien la prédication de Jésus que peut-être celle des apôtres et des premiers envoyés, a suscité une sorte de perception, de transformation de ce qu'est l’attitude religieuse fondamentale. Il me semble que ce petit texte traduit la réaction de Jésus, à la fois devant le déclic qu’Il provoque dans la conscience de beaucoup de gens autour de Lui, et en même temps le côté démuni et fragile de la réaction de l'auditoire. Au fond, Jésus a le don non seulement de suggérer ou de provoquer un succès d’estime, comme on dit parfois, mais Il met surtout les auditeurs dans une situation telle que, confrontés à leur destinée religieuse, ils s’aperçoivent tout à coup qu'ils sont complètement démunis. Ils ne savent pas quoi faire, ils ne savent pas comment réagir, ils sont perdus. D’où le mouvement qui amorce la pompe : ils ont adhéré à l'enseignement de Jésus et ont découvert ce qu’ils ignoraient, à savoir que le cœur même de ce que Jésus venait apporter, c’était une vraie liberté pour servir Dieu et pour vivre les uns avec les autres.

Il a vraiment fallu le christianisme pour arriver à voir clairement que l’existence, l'attitude religieuse n'étaient pas simplement une sorte de contrainte supplémentaire ajoutée à toutes les contraintes sociales, économiques et politiques qui existaient et qui pesaient lourdement sur la vie des peuples ; que la vie religieuse elle-même, au sens large du terme, c'est-à-dire tout ce qui concerne la relation avec Dieu, n'était pas d'abord un moyen de contrainte, ni une sorte d'échange avec Dieu ni un calcul, ni une manière de dominer et de tenir les peuples : c’était au contraire leur apporter la liberté. Et quand Il les voit comme brebis sans pasteur, Il ne voit pas simplement le fait qu’ils veulent Le harceler, L’entendre encore, Il devine surtout, Il pressent la liberté qu'Il a d’essaimer par sa parole dans le cœur de son auditoire. Je pense que c’est cela qui a fait la transformation de la société depuis Jésus jusqu'à nos jours. Il a vraiment provoqué le déclic, le sentiment d'être démuni, d'être pauvre devant le sens même de sa destinée religieuse qu'on ne maîtrise plus par le fait que l'on offre des sacrifices ou que l'on fait telle ou telle chose. Mais désormais, il faut essayer de trouver le moyen d’accomplir, en plus grande vérité et en profondeur totale, la relation avec Dieu telle que Jésus la propose.

Frères et sœurs, ce petit texte n'est pas si quelconque que cela. Je voudrais terminer par cette fameuse histoire de la légende du Grand Inquisiteur que rapporte Dostoïevski dans Les Frères Karamazov. Je résume brièvement : le frère aîné Karamazov, qui ne croit pratiquement plus en rien et qui met en cause le devenir religieux de l’humanité, essaie quand même de sauver ce qui peut être sauvé de la religion. Et que dit-il ? Il dit une chose épouvantable. Il imagine que Jésus rencontre le Grand Inquisiteur espagnol à la fin du XVème siècle. Il voit Jésus suivi par les foules. Le Grand Inquisiteur Lui dit : « Écoute, mon cher ami, Tu t’es complètement trompé, parce que si Tu voulais vraiment faire une Église, un Peuple, il fallait céder à toutes les tentations. Non pas refuser de leur fabriquer du pain à partir des pierres, mais au contraire leur donner du pain à partir des pierres. À ce moment-là, Tu aurais eu un succès fou, une emprise incroyable sur les esprits. Si Tu t’étais jeté du haut du Temple, Tu aurais eu la domination par les médias ! » Autrement dit, le Grand Inquisiteur Lui explique : « Nous avons récupéré l'Église comme une expérience et un moyen de pouvoir. C'est cela que Tu aurais dû faire. Tu n'aurais pas mal fini sur une croix ! » Jésus ne répond rien. Pourquoi ? Parce que, même pour ce Grand Inquisiteur qui Lui suggère une manière de voir et de comprendre l'existence religieuse comme une soumission, comme quelque chose qui sert à manipuler et à guider les foules, Jésus, par son silence, laisse le Grand Inquisiteur devant sa liberté.

Nous ne sommes plus en train de raisonner comme le faisait Dostoïevski à travers le Grand Inquisiteur. Mais il faut quand même savoir que pour nous aujourd'hui, la vraie dimension chrétienne de notre existence s’enracine dans une expérience de liberté. Quitte à être démunis sur les moyens qu'il faut mettre en œuvre pour y répondre, car nous serons toujours démunis. Sinon, nous risquons sans cesse de retomber dans cette expérience d'un besoin de protection, de sécurité, qu’il s'appelle le cléricalisme ou n'importe quelle idéologie qui circule dans la société. Frères et sœurs, c'est peut-être là un beau sujet de méditation pour les vacances. Amen.

 
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