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AU SERVICE DE MARTHE ET MARIE

Gn 18, 1-10 ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année C (21 juillet 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L’homme ne vit pas seulement de pain. Il me paraît utile de préciser, les femmes non plus. C’est sans doute une des clés de ce texte. En effet, ce petit épisode de trois versets est un des textes qui a fait couler le plus d’encre dans la tradition chrétienne. Qu’était ce débat un peu gênant entre Marthe qui invite sa jeune sœur qui ne fait rien et Jésus qui se laisse inviter ?

On y a vu par exemple une pointe de féminisme. Ce n’est pas exclu puisque c’est la seule fois où Jésus est invité chez une femme, Marthe. Or, il faut savoir qu’à cette époque-là, une dame qui invitait chez elle, ce n’était pas nécessairement recommandable. Quand on vit Marthe recevoir Jésus chez elle, on put se demander qui était cette maîtresse femme : normalement, une femme ne gérait pas l’héritage ! Peut-être seulement dans quelques grandes familles romaines, mais en Judée-Samarie, probablement pas… Aurions-nous là une exception, avec une femme de tête qui n’a pas besoin d’un mari pour gérer son bien et sa fortune, qui se contente d’avoir une petite servante qui ne fait rien et qui est sa sœur ?

On sent très bien que ce n’est pas tout à fait hors sujet et que la tradition de cette parole : « Une seule chose te manque » a été retenue intentionnellement parce que c’était un débat de Jésus avec deux femmes. Jésus voulait-Il promouvoir la condition de la femme ? S’agissait-il d’un féminisme avant l’heure ? Je crois que ce n’est pas la bonne piste.

La deuxième piste qui a eu un énorme succès, c’est que dans l’Eglise il y a deux orientations : actif et contemplatif. Les actifs, c’est bien, surtout quand ils donnent au denier du culte et qu’ils s’occupent de toutes les tâches matérielles pour entretenir l’église ; ce sont ceux qui font tourner la machine, même si ce n’est pas le nec plus ultra, le mieux étant tout de même la contemplation. Vous savez que jusqu’à la Révolution française ou à peu près, le vrai idéal de vie était de ne rien faire, de ne pas travailler. Cela ne signifiait pas d’être réduit à rien, mais de s’adonner à la pensée pure, à la contemplation, à la philosophie et à toutes les valeurs que vous pouvez imaginer pour essayer de se représenter le monde, la relation avec Dieu, la relation entre les hommes, les grands scientifiques, les grands politiques et surtout les grands mystiques.

Dès lors, l’enseignement de Jésus est clair : Il va chez les gens comme Marthe qui se donnent beaucoup de mal ; en effet pour recevoir un illustre rabbi comme Jésus, il faut mettre les petits plats dans les grands. Tout d’un coup, elle s’aperçoit qu’elle est la seule à tout préparer. Y a-t-il une pointe de jalousie vis-à-vis de sa sœur qui bénéficie de l’enseignement du Maître ? Ce n’est pas exclu. Et Marthe n’est pas un modèle de diplomatie. Elle aurait pu dire à sa sœur : « Tu viens m’aider ? » Au lieu de cela, elle s’adresse directement au Seigneur : « Tu ne fais rien pour lui dire de venir m’aider ». La scène est volontairement provocante. Faut-il en déduire une supériorité de la vie contemplative sur la vie active ? Ceux qui vont se réfugier dans les monastères, les couvents, les abbayes mènent-ils une vie plus sainte, plus extraordinaire que les autres qui continuent à trimer aux tâches séculaires, depuis la cuisine jusqu’à la gestion du compte en banque ? Jésus a-t-il voulu dire cela ? Vivons comme des oiseaux légers et sans souci et tout ira bien.

Mais ce n’est pas exactement ce que le vocabulaire utilisé dans ce texte nous invite à comprendre de la réflexion de Jésus. En vérité, il faut vraiment repartir de la scène elle-même. Il s’agit de service, celui de l’organisation de la communauté, ce qu’on a appelé plus tard les ministères ou encore la diaconie, c’est beaucoup moins important que le service de la Parole. Là encore, on retrouve une dualité : il y a ceux qui s’occupent de la gestion dans l’Eglise, c’est-à-dire toutes les activités courantes et ordinaires et ceux qui s’adonnent à l’écoute de la Parole de Dieu. Ce sont eux que Jésus préfère. Cela m’embête aussi car c’est ce qui a fait un privilège un peu indu du clergé : à un certain moment, le clergé ne s’est pas gêné pour dire : « Je m’occupe des affaires spirituelles, par conséquent il faut me nourrir etc. » Il faut avouer que ce n’est pas tout à fait cela que Jésus a voulu faire comprendre d’autant qu’Il aurait encouragé à l’époque le sacerdoce des femmes : comme vous le devinez, cela n’a pas été vraiment à l’ordre du jour depuis vingt siècles.

Mais alors de quoi s’agit-il ? Il s’agit vraiment de service. Qui sert dans cette affaire ? C’est Marthe. Oui, elle s’occupe de faire la cuisine pour Jésus. Est-ce tout ? Précisément, non. Il y en a un autre qui sert, c’est le Christ. Que fait-Il à ce moment-là ? Il sert sa personne, sa présence, sa parole, sa sagesse. Il la présente et la sert à Marie. Il y a donc deux services : celui de Marthe qui est tellement affairée qu’elle pense qu’il n’y a que ce service-là. Et il y a un autre service auquel Marthe n’a pas du tout pensé, c’est que Jésus ne s’est pas invité pour se laisser nourrir et entretenir pendant quelques jours chez Marthe et Marie : Il a décidé d’aller là pour être au service de Marie et éventuellement de Marthe. La parole et la sagesse qu’Il communique à Marie, Il avait aussi l’intention de les communiquer à Marthe. Mais Marthe s’est trouvée trop occupée et n’a pas de temps à perdre avec ce que Jésus propose. Et Jésus lui dit : « Le vrai service que Je suis venu rendre à l’humanité est de partager mon amour, ma présence, ma sagesse ». Mais Jésus ne lui fait pas de reproches ; Il voit bien que Marthe est très occupée. Il cherche à lui faire comprendre ce que c’est que servir : « Est-ce se perdre dans toutes les choses préoccupantes qui peuvent te mettre en valeur, ou n’est-ce pas plutôt que Moi, ton Dieu, Je viens en votre présence, Marthe et Marie, et à votre service ». C’est là que l’on voit toute la nuance.

Jésus ne veut pas opposer les deux services. Ce qu’Il veut dire est que toute notre existence est service et que nous nous tromperions gravement si nous pensions que le service que nous rendons est le seul et qu’il nous empêche de nous consacrer à l’autre service, celui de l’accueil du serviteur de Dieu. Il s’agit du rôle que Jésus est venu accomplir comme serviteur. Marthe n’a pas vu que ce n’était pas elle qui accueillait Jésus, mais que c’était Jésus qui venait dans la maison pour les servir.

Ce texte fait partie des petits épisodes difficiles à interpréter. Si nous voulons comprendre ce qu’est le service, ne le mesurons pas sur la base de nos capacités, de notre efficacité et de notre manière de rendre service – qui consiste parfois à tenir les gens –, mais sur le sens du service, non seulement sur le sien propre mais aussi sur celui de Jésus qui en est la mesure. Si Marthe ne veut pas accueillir Jésus comme le serviteur, elle ne comprendra pas pourquoi elle sert aujourd’hui. Là où Marthe introduit une coupure – entre service de table et écoute de la Parole de Dieu –, Jésus affirme qu’il n’y a qu’un seul service. Ce qui manque à Marthe, c’est de ne pas avoir pressenti que Jésus était venu pour lui apprendre la vérité, le sens, la profondeur et la beauté de la vie de serviteur.

Frères et sœurs, ce texte pour chacun d’entre nous – quelque soit le service que nous rendons – doit faire retrouver la vraie mesure de la vie de serviteur car si les chrétiens ont aujourd’hui quelque chose à faire découvrir au monde, c’est comment Dieu a été le serviteur de l’humanité en Jésus-Christ, venu chez Marthe et Marie.

 
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