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PREPARER LA MOISSON, SANS PEUR DE L'IVRAIE

Sg 12, 13 + 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
16ème dimanche du temps ordinaire – année A (19 juillet 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

07 19 Marie Mre de Dieu ivoire armnien

 

Frères et sœurs,

Nous entendons aujourd’hui un texte extrêmement intéressant parce qu’il parle d’une réalité du comportement des chrétiens dont il semble bien qu’à certains moments ils l’oublient.

Tout le monde connaît la parabole : le monsieur qui sème son blé dans le monde, puis l’ennemi qui sème de l’ivraie peu après, et au moment où ça commence à germer, parce qu’il n’y a pas encore les techniques de semences issues de l’industrie, on s’aperçoit quelque temps après qu’il y a deux semis : un semis qui va donner du blé – tout le monde connaît les qualités du blé ; un semis qui donne de l’ivraie – c’est évidemment le Mal. Il faut déjà faire deux remarques.

La première, c’est qu’il ne faudrait pas assimiler le semeur d’ivraie au monde. Combien de fois les chrétiens font-ils là-dessus une méprise redoutable ! On parle des chrétiens et du monde ; de l’Eglise et du monde ; mais des semeurs d’ivraie, il y en a aussi dans l’Eglise, je peux vous le garantir… Donc, ce n’est pas exactement ça.

Il y a trois termes. Il y a le monde. Et dans ce monde, il y a du blé (pas au sens figuré, au sens littéral, mais il y en a aussi au sens figuré) et il y a de l’ivraie. Il y a les deux. Mais on ne peut pas réduire les trois termes à deux. Et le monde, c’est ce monde-ci, lieu de la confrontation des grains de blé et des grains d’ivraie. Ne nous trompons pas d’adversaire. Arrêtons de condamner le monde globalement, parce qu’il ne serait pas "nous". C’est le début du réflexe identitaire qui consiste à se dire que parce qu’ils ne pensent pas comme nous, ne font pas comme nous, ne sont pas de notre clan, eh bien c’est le monde, c’est mauvais, etc… Il faut absolument éviter ça. Cela suppose une certaine intelligence, mais je pense que les chrétiens peuvent l’avoir. En tous cas, il faut être là-dessus extrêmement vigilant.

Deuxième remarque. Cette parabole est rocambolesque parce qu’habituellement, il n’y a pas besoin de semer de l’ivraie pour qu’elle pousse. Elle pousse toute seule. C’est d’ailleurs ce qui est terrible, c’est que l’on s’aperçoit la plupart du temps que dès qu’il y a les semailles, il y a tout à coup un ensemble de mauvaises herbes qui commencent à bénéficier des mêmes produits qui vont procurer le développement : normalement, ça pousse tout seul.

Et là, Jésus prend le contre-pied d’une réalité qu’Il avait dû observer et qu’Il connaissait. Il montre que la germination de l’ivraie est une œuvre intentionnelle. C’est le but de la manœuvre : c’est de nous dire que chacun d’entre nous pense qu’il a été une bonne graine semée par le semeur qui est le Fils de l’Homme ; mais alors les autres ? Ils sont aussi en train de fonctionner avec une certaine volonté, avec certains projets, qui ne sont pas nécessairement les plus bienveillants.

C’est donc cette confrontation entre les deux processus de germination qui est pratiquement un des moteurs de l’histoire. Jésus n’a pas lu Hegel, mais Il sait quand même qu’une certaine dialectique d’opposition de Bien, de Mal, de servitude, d’esclavage et de domination, est un des moteurs de l’histoire. Nous sommes, nous aussi, engagés dans ce processus-là. Ne pas traiter le Mal comme quelque chose d’inévitable : non, le Mal est évitable. Le Mal n’est pas une fatalité. A cette époque-là, beaucoup de gens, surtout dans les milieux païens, pensaient que le Bien comme le Mal étaient le résultat d’une fatalité. Si je faisais le Bien, je n’y pouvais rien, c’était comme ça. Saint Augustin a cru cela pendant quinze ans. Il s’est aperçu que c’était une bêtise, mais s’il a fallu quinze ans pour saint Augustin, combien de temps nous faut-il à nous ? Vous voyez le système : Jésus déjoue le fatalisme de l’histoire. Non, il y a intentionnellement du Bien, et c’est pour ça que c’est si important ; et il y a aussi intentionnellement, du Mal.

Jésus ne justifie pas cela. Il nous le dit, à bon entendeur, salut ! C’est d’ailleurs ce qu’Il nous dit à la fin de la parabole. Nous devons effectivement écouter cette parabole-là en reconnaissant son côté paradoxal et provocateur, puisque précisément la naissance de l’ivraie est intentionnelle. C’est vraiment un conflit ; nous sommes dans un conflit. Jésus ne nous dit pas que c’est une sinécure d’être chrétien. Et même – je pense que c’est pour ça qu’Il a choisi cette parabole – comme les deux réalités (blé et ivraie) sont semées dans la même terre du monde, c’est intéressant : même le Mal profite de la générosité créatrice de Dieu. On n’y pense pas, mais c’est quand même la réalité. Quand on fait du Mal, sans s’en rendre compte, on tire notre énergie pour faire du Mal, de ce qui normalement nous a été donné comme monde, c’est-à-dire comme Bien. Il faut lire cette page d’assez près ! Les limites et les frontières ne sont pas réglées par Schengen. Il y a du mélange partout.

Vous comprenez pourquoi cette parabole nous est rapportée : non seulement parce que Jésus l’a dite, mais aussi parce qu’elle devait être une des prises de conscience de la première évangélisation dans les années 50 à 80. On s’interrogeait ainsi : « On sème la bonne parole, on sème le blé qui devrait amener à la conversion, et partout où il est semé, ça suscite tout autour, de l’ivraie ». Cela ne date pas d’aujourd’hui. Nous qui croyons que le monde se déchristianise… C’est vrai que, si on fait les calculs et les statistiques, à supposer que les calculs et les statistiques révèlent vraiment la vérité de ce que nous sommes, je comprends qu’il y ait des petits moments d’affolement. Mais, cela ne date pas d’aujourd’hui que l’ivraie pousse, de façon maligne, en utilisant les ressources et les possibilités de ce monde tel qu’il est.

Mais alors tout à coup, la parabole prend sa vitesse de croisière : les gens qui se sont donné du mal pour semer, ces bons moissonneurs que nous sommes, tous conscients que nous faisons tout notre possible pour le Royaume de Dieu – parfois, on se surestime un peu – mais enfin, on s’étonne quand même devant Dieu : « Nous, parents, avons été absolument exemplaires, nous avons fait tout ce qu’il fallait, et les enfants ne veulent plus entendre parler d’aller à la messe, nous avons travaillé pour rien, le Mal est en train de fleurir partout dans le monde ! » La belle affaire ! Vous leur avez donné la liberté, ce n’est peut-être pas toujours très bien la manière dont ils s’en servent, mais ce n’est pas vous qui allez jouer les gardes-chiourmes pour canaliser la question quand ils ont trente ans. Surtout, ne culpabilisez pas : on ne sait pas comment ça se passe ; les explications à deux sous ne servent à rien. C’est le statut même de l’histoire des chrétiens et de l’Eglise dans l’histoire du monde. C’est tout !

Quelle est alors la réaction des bons semeurs – nous sommes tous là en train de voir germer le blé et l’ivraie en même temps – ? « Il faut arracher l’ivraie ! » Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin : le nombre de volontaires pour arracher l’ivraie est plus nombreux que le nombre de croyants. Actuellement, c’est fatigant d’avoir à faire à tous ceux qui veulent arracher l’ivraie. A tel point que dans l’information, à la télévision, on est partout en train de vous expliquer comment il faudrait arracher l’ivraie. Il y a des théories de journalistes, interminables.

Et alors ? Comment va répondre le maître de maison, le maître du champ. Va-t-Il se dire : « Ils sont pleins de bonne volonté, je vais leur dire qu’il faut effectivement aller arracher l’ivraie ; ça va les occuper, ça réduit le chômage pour le Royaume de Dieu, bref, c’est vraiment très bien, allez-y les gars ! » Eh bien non ! Il ne leur dit pas ça. Que leur dit-il ? Il leur dit qu’il faut attendre. Pour quelqu’un qui disait que le Royaume était imminent, ce n’est pas tout à fait la meilleure recommandation qu’on pouvait attendre de sa part. C’est ce qu’Il a dit : « L’ivraie, laissez-là pousser ! » Ce qui est intéressant dans l’affaire, c’est la réaction des gens qui sont du côté du bon grain : ils ont peur ! Pourquoi veulent-ils que l’ivraie soit arrachée tout de suite ? Ils n’ont pas encore la représentation moderne de la science des plantes qui consiste à dire que l’ivraie est en train de prendre tous les phosphates et tout ce dont aurait besoin notre bon grain pour qu’il pousse. Non, c’est un maître qui ne s’occupe pas du rendement : « Laissez pousser l’ivraie ! » Avec une sorte d’espérance.

Eux, qu’est-ce qui les préoccupe ? C’est leur peur. Ils ont peur que l’ivraie prenne le dessus. Ils manquent donc d’assurance. Ils pensent qu’ils ne vont pas s’en sortir, qu’ils ont travaillé pour rien. Et maintenant, c’est peut-être même l’ivraie qui donne l’impression de démarrer beaucoup mieux que le blé. Et le maître leur dit : « Non, ce n’est pas la peine ! Avez-vous réalisé ce que vous faites lorsque vous voulez absolument arracher l’ivraie ? Avez-vous vu ce qui se passe dessous ? Non ! » Et c’est là que Jésus leur explique que tout le problème de la germination du Royaume de Dieu, c’est qu’à partir du moment où il y a du Mal, il peut se mélanger, et les racines peuvent être complètement imbriquées les unes dans les autres ; quand on croit arracher le chiendent, on arrache le blé et on diminue la récolte.

C’est donc une parabole du courage et de la patience. Voilà exactement le sens de cette parabole. Premièrement, il ne faut pas avoir peur. Le Mal, l’ivraie, le chiendent poussent ! Ça ne veut pas dire pour autant qu’on va se laisser avoir, Il ne dit pas ça… Le maître garantit que le blé va pousser. Et le plus important, c’est quand même de croire dans les possibilités du blé qui a été semé. Ces possibilités viennent de Dieu qui dit : « Je vous ai donné le blé à semer, laissez-le pousser ! » Et les deux petites paraboles qu’on a vues juste après, avec les arbrisseaux et les petites graines qui poussent, c’est la même chose. La dynamique de la vie du Royaume est à peu près la même que celle des plantes et des animaux.

Donc pas de peur à avoir. Il n’y a pas de peur à avoir pour l’Eglise ! Qu’est-ce que tous ces réflexes de tous ces "simili-ecclésiastiques" qui veulent nous préserver de la décadence de l’Eglise ? C’est idiot ! Nous ne sommes pas là pour préserver l’Eglise. Nous sommes là pour être des bons grains de blé qui poussent. Et puis c’est tout, ça suffit ! C’est déjà pas mal ! Il y a de quoi s’occuper…

Ainsi frères et sœurs, c’est une parabole très subtile. Dieu nous dit : « A partir du moment où Je vous ai donné la foi, ne vivez pas dans la peur ! » C’est très intéressant car lorsque saint Paul parle à ces chrétiens, il leur parle toujours d’un mot grec : parrêsia (παρρησία). Il faudrait presque traduire par « le culot ». Il faut parler avec parrêsia, avec culot. Non pas pour défendre ou pour se défendre, mai pour défendre la réalité même du Royaume qui croît et qui grandit. La vraie qualité du chrétien, c’est l’audace. On n’a pas attendu Danton pour le savoir. C’est le fait que chacun d’entre nous, à partir du moment où il a reçu la semence de blé, a reçu une intelligence du mystère de Dieu, une intelligence du Royaume, qui fait que quand c’est semé, c’est semé ! On y va ! Il y a des moments où on a l’impression que c’est étouffé par les plantes, le chiendent, mais en même temps, il y a des moments où l’on est plus grand que cela. Il faut y aller !

La dernière chose, et je termine par là. Pourquoi ne faut-il pas avoir peur ? Parce qu’en général, ceux qui sèment de l’ivraie ne sont pas très intelligents. Semer la zizanie, vouloir détruire ce qui existe, vouloir concurrencer le voisin, c’est le pire de tout. C’est pour cela d’ailleurs que le maître n’a pas de souci. Vu la bêtise qui consiste à semer de l’ivraie dans un bon champ, l’ennemi lui-même se dessert. Car la définition de l’ivraie, c’est que ça ne donne rien. Le maître dit : « Vous avez fait votre boulot, très bien, ne vous cassez pas plus la tête que ça. Faites confiance, avec la force de faire face au mal. Non pas pour faire des revendications identitaires, mais simplement pour dire que c’est cela que vous croyez, c’est ce à quoi vous tenez et vous n’avez aucune leçon à recevoir des semeurs de chiendent et d’ivraie ». C’est évidemment le meilleur moyen de déjouer la bêtise des semeurs d’ivraie.

En réalité, contrairement à ce qu’on pense, le Mal peut être malin, mais pas nécessairement intelligent. Il y a beaucoup de chrétiens qui ne le comprennent pas… C’est rusé, c’est tordu, c’est pervers, oui ! Mais en réalité, quand on voit le résultat après, il n’y a rien, c’est vide.

Frères et sœurs, vous voyez la réalité qui est derrière tout cela. Nous sommes chrétiens, nous sommes dans un monde où il y a du chiendent. Mais est-ce une raison pour perdre la confiance dans le fait que le blé est semé ? Et si nous avons reçu ce blé, faudrait-il que nous perdions courage, que nous nous dégonflions, en pensant que c’est l’ivraie qui va l’emporter ? Eh bien, non ! La seule chose que cette parabole nous demande, c’est l’assurance (rien à voir avec les compagnies d’assurances, c’est une autre compagnie, celle de Dieu). L’assurance, c’est le fait de ne pas se laisser démonter. Dès qu’on a peur, on a déjà accordé aux semeurs d’ivraie et de chiendent beaucoup plus qu’ils ne méritent.

Comme vous le voyez, frères et sœurs, ça demande de notre part beaucoup de jugement, beaucoup de finesse, non pour détruire, ni pour s’affronter, mais pour dire : « Nous sommes là ! » Au fond, le sens de cette parabole, c’est l’admirable formule de Mac Mahon : « J’y suis, j’y reste ! »

 
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