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 LAISSER L'ESPRIT PRIER EN NOUS

Sg 12, 13+16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43

(21juillet 2002???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Sylvanès : le cloître, lieu de recueillement

F

 

rères et sœurs, nous ne savons pas prier comme il faut ! Cette phrase que prononçait tout à l'heure saint Paul dans la deuxième lecture. Combien de fois ne l'avons-nous pas prononcée nous-mêmes, combien de fois n'avons-nous pas entendu des chrétiens nous dire : nous ne savons pas comment prier. On se plaint de distractions, on se plaint de ne pas saisir la présence de Dieu, on se plaint de ne pas savoir quoi dire à Dieu, de rester d'une certaine manière comme sec, devant Lui, on se plaint de trouver le temps long, de s'impatienter quand on est devant Dieu. Bref, un très grand nombre de chrétiens, et probablement chacun d'entre nous, nous avons expérimenté cette difficulté à nous tenir dans la prière.

"Nous ne savons pas prier comme il faut". Alors, dans l'histoire de l'Église on a imaginé toutes sortes de méthodes, on appelle cela des spiritualités, pour pouvoir résoudre ce problème de la rencontre avec Dieu, de la prière. Il y aura par exemple l'oraison carmélitaine, inspirée de Thérèse d'Avila, de Thérèse de l'Enfant-Jésus, de saint Jean de la Croix. Il y aura les exercices de Saint Ignace et toutes sortes de manières que des hommes de Dieu ont essayé d'inventer, de mettre au point, pour résoudre ce problème de la difficulté de prier. Les uns trouveront leur compte dans telle méthode, les autres dans telle autre et beaucoup dans aucune !

Alors, est-ce un problème de méthode, de manière de s'y prendre ? Y a-t-il un truc, un système pour arriver à prier, pour arriver à ne pas se sentir pauvre, abandonné, seul, inutile, quand nous essayons de prier ?

Le texte de saint Paul que nous écoutions, ne nous propose pas une méthode, une manière de s'y prendre, mais, il renverse complètement le problème. Nous ne savons pas prier comme il faut. C'est cette constatation que fait Paul, comme nous tous, et il la prend à son compte. Que dit-il ? "L'Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, et puisque nous ne savons pas prier comme il faut, Il intercède pour nous avec des cris inexprimables". C'est le texte que nous avons lu tout à l'heure. Je ne sais pas si vous saisissez à quel point saint Paul renverse la question telle que nous nous la posons. Nous nous demandons comment "faire" notre prière, comment fabriquer ce dialogue, cette conversation, ces paroles que nous allons adresser à Dieu. Autrement dit, nous nous plaçons toujours dans la perspective où Dieu est en face de nous comme un interlocuteur, comme un maître, comme un père, comme le créateur, comme le Sauveur, plein de puissance et de miséricorde. Dieu est en face de nous et nous sommes en train d'essayer de la rejoindre, d'essayer d'aller vers Lui, d'essayer de nous adresser à Lui, d'essayer d'établir une relation entre nous et Lui.

La prière ce serait cet effort de l'homme pour rejoindre Dieu, pour aller vers Lui, et pour parvenir à Lui parler, à Lui dire quelque chose. Nous sommes toujours dans cette perspective, et quelles que soient les méthodes que nous essayons de mettre en œuvre, quelles que soient les spiritualités dans lesquelles nous nous reconnaissons plus ou moins, il s'agit toujours d'une manière pour nous, d'aller à Dieu. Or, que nous dit saint Paul ? Il nous dit : L'Esprit vient au secours de notre faiblesse, puisque nous ne savons pas prier comme il faut. L'Esprit va intercéder, c'est-à-dire prier à notre place, dans des cris inexprimables, autrement dit dans des paroles que nous ne saurions pas exprimer nous-mêmes. Voyez-vous, dans la perspective de saint Paul, les choses sont retournées. Dieu n'est plus en face de nous comme quelqu'un à qui l'on s'adresse avec toute la bonne volonté, tous les efforts, toute l'imagination qu'on essaie de mettre en œuvre pour nous rendre vers Lui. Dieu, si j'ose dire est à l'intérieur de nous, même derrière nous, l'Esprit est de notre côté, et dans la prière, il ne s'agit plus de nous adresser à Dieu, il s'agit de laisser Dieu se parler à Lui-même. "L'Esprit vient au secours de notre faiblesse". L'Esprit puisque nous ne savons pas prier vient prier à notre place et Dieu sait que les désirs de l'Esprit sont bons, puisque l'Esprit est Dieu Lui-même. L'Esprit Saint, peut-être que nous n'avons pas encore suffisamment pris conscience de ce que cela veut dire, l'Esprit Saint, la troisième personne de la Trinité, ce n'est pas Dieu créateur, ce n'est pas Dieu au plus haut du ciel, ce n'est pas Dieu sans son éternité qui nous surplombe et vers lequel nous nous efforçons de nous élancer avec nos pauvres forces. L'Esprit Saint ce n'est pas non plus Dieu venu sur terre, se faisant homme et mourant sur la croix pour ressusciter. L'Esprit Saint, c'est Dieu qui vient à l'intérieur de notre cœur. Et voilà pourquoi quand nous ne savons pas prier, l'Esprit qui n'est pas en face de nous, mais à l'intérieur de nous, qui est Dieu à l'intérieur de notre propre cœur, l'Esprit va prendre en main cette prière à notre place. Autrement dit, prier, ce n'est pas fabriquer un discours, prier ce n'est pas écrire un texte, prier, ce n'est pas s'adresser à Dieu, c'est d'abord écouter Dieu qui Lui-même nous parle, se parle, parle en nous, Dieu qui prend la parole au plus profond de notre être.

Maintenant, vous me direz : comment entendre ces paroles de Dieu ? Ces paroles que Dieu prononce, toute la Bible nous l'apprend, Il les prononce comme à voix basse, comme cette source de Gihon qui coule doucement, dont nous parle le prophète Isaïe, comme cette brise légère après les tremblements de terre et les cataclysmes, Elie la perçoit et il y reconnaît la présence de Dieu. La parole de Dieu est une parole silencieuse, mystérieuse, et nous ne pouvons la percevoir que si nous arrivons à faire en nous un silence suffisant pour que ce murmure, ces cris inexprimables dont parle saint Paul, nous soient perceptibles. Sans doute, vous avez essayé de faire silence et vous n'avez rien entendu ! Mais, il y a aussi des relais dans lesquels nous pouvons découvrir, percevoir cette parole de l'Esprit. Je m'explique. Que l'Esprit prie en nous, prie à notre place, c'est une des découvertes qu'ont fait ces dernières décennies, ceux qu'on appelle les charismatiques.

Cela ne veut pas dire que nous devons tous adhérer à un groupe charismatique, chaque méthode vaut ce qu'elle vaut, mais ce qui est essentiel derrière les manifestations visibles de guérisons, de prières en langues, qui peut-être vous choquent ou vous séduisent, peu importe, ce qui est essentiel justement dans ce mouvement charismatique, ce qu'il a apporté de plus important, c'est cette reprise de conscience que la véritable prière est celle de l'Esprit que nous devons écouter en nous. Cela, qu'on aime ou qu'on n'aime pas les guérisons collectives, le parler en langues et toutes les manifestations charismatiques, peu importe, cela c'est la vérité profonde que les charismatiques n'ont pas inventé, ils l'ont simplement redécouverte et vous voyez bien que saint Paul en parlait déjà. Pourquoi est-ce que je vous parle de ces charismatiques ? Parce que je veux vous raconter un petit événement que j'ai vécu moi-même, participant pendant de nombreuses années, il y a déjà assez longtemps de cela, à un groupe de prière charismatique. La règle du jeu consistait à ce qu'étant docile à l'Esprit, ou espérant l'être, chacun laisse son cœur s'exprimer librement en disant les paroles qui venaient à notre esprit, sans les avoir fabriquées, sans les avoir d'abord arrangées, de telle sorte qu'elles soient présentables. Se laisser prendre par l'inspiration du moment, en espérant qu'elle vienne de l'Esprit, et dire ce qui montait de notre cœur. Tout le monde s'exprimait, cela faisait un peu de désordre, et il est arrivé qu'une fois dans ce groupe de prière charismatique dans lequel je me trouvais, il y avait une jeune fille qui était pentecôtiste. Cela veut dire qu'elle avait une certaine habitude aussi de la prière charismatique, et même un habitude systématique, et dans son système, il y avait un "tic", c'est qu'elle se servait du nom de Jésus comme virgule dans ses phrases. Elle disait : et alors, Jésus, je te prie, Jésus, pour que tu fasses Jésus, etc … C'était absolument exaspérant. Alors, au bout de cinq minutes, j'avais envie de lui envoyer une gifle, ou de m'en aller !

Et puis, une grâce m'a été donnée, j'ai réfléchi, que quels que soient les tics qu'elle utilisait, quelle que soit la maladresse de sa façon de s'exprimer, ou encore le côté systématique, elle essayait de dire ce qui montait de son cœur, tant bien que mal, si maladroit que ce soit. Ses phrases irritantes qu'elle exprimait et qu'on avait l'impression de ne pas pouvoir arrêter, c'était sincèrement un essai de sa part de laisser sortir de son cœur ce que l'Esprit mettait en elle, ce qu'elle pensait pouvoir entendre des paroles de l'Esprit. A partir de ce moment-là, tout ce qu'elle disait a complètement changé à mes yeux. Ce n'était plus du tout un bavardage pieux, ce n'était plus un système pour garder la parole, cela devenait dérisoire, certes, mais extrêmement émouvant, comme l'expression si pauvre soit-elle d'un essai d'écoute de la Parole de Dieu. Et à partir du moment où j'ai entendu moi-même ce qu'elle disait, de cette manière-là, je n'ai plus eu envie de m'en aller ou de la gifler, ou de lui dire de se taire. Mais je me suis servi de ce qu'elle disait pour laisser moi-même ma prière monter, et j'ai essayé comme on nous le recommandait d'ailleurs dans ce groupe de prière, d'enchaîner ma propre prière sur la sienne, de partir de ce qu'elle venait de dire pour continuer l'holocauste et l'offrande qui était faite. Et d'une certaine manière, ses phrases si maladroites, si irritantes, si décousues qu'elle prononçait, sont devenues pour moi le germe de ce que l'Esprit Saint me donnait à dire. Au fond, les paroles de l'Esprit me venaient à travers les paroles de mes frères et de mes sœurs, en l'occurrence de cette jeune fille.

Je crois que bien souvent nous ne savons pas reconnaître la présence de l'Esprit dans notre propre cœur, et moins encore dans le cœur des autres, et nous ne savons pas discerner dans les attitudes, les paroles, les évènements, les actes que posent nos frères, toutes ces choses qui nous entourent à tout instant dans notre vie. Nous ne savons pas discerner ce que l'Esprit nous dit à travers eux, parce que nous restons à la surface des choses, nous nous laissons irriter par des petits travers qui sont finalement tout à fait superficiels. En réalité, à travers tout cela, l'Esprit nous parle, Il dit quelque chose, et si nous savions l'écouter, peut-être parviendrions-nous à entrer. Je peux vous dire que cela a été le cas dans l'événement que je vous rapportais, on entre à ce moment-là dans une prière extrêmement joyeuse, offerte, tout à fait commune, et par-delà toutes les divergences de méthodes, de sensibilité, par-delà toutes ces différences, naît une unité profonde et les cœurs se réunissent dans un même don, une même offrande à Dieu. Je crois que c'est un peu cela la prière de l'Esprit Saint.

Frères et sœurs, je vous confie cette histoire, vraie d'ailleurs, je vous la confie comme une anecdote, mais je pense que c'est révélateur de quelque chose que nous ne savons pas vivre réellement. Nous ne savons pas écouter quand Dieu parle, et Il parle bien plus souvent que nous ne le pensons, seulement nous sommes sourds, ou bien le bruit de nos sensibilités, le bruit de nos préoccupations, le bruit de nos efforts nous bouche les oreilles et nous empêche souvent de percevoir ce que l'Esprit veut nous dire, et veut dire par nous, au Père.

 

AMEN

 

 

 

 
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