Photos

ACCUEILLIR DIEU QUI PASSE

Gn 18, 1-10

(20 juillet 1986???)

Homélie du Frère Michel MORIN 

 

Mambré : la fontaine 

J

e voudrais méditer un instant sur ce très beau texte ou plus exactement sur cette très belle rencontre qui est une rencontre fondatrice pour notre foi, celle du Seigneur et d'Abraham, celui que, depuis le début, le tout début de la tradition chrétienne, nous avons toujours aimé appeler "le père des croyants". S'il est le père des croyants, c'est qu'il a pour nous une paternité dans la foi, c'est qu'il a un modèle, un exemple à nous donner dans l'attitude de la foi. Or quelle est fondamentalement et seulement l'attitude de la foi, c'est l'accueil de la visite de Dieu dans notre vie. Ce n'est pas autre chose que cela, et c'est déjà beaucoup car probablement ni vous ni moi n'y sommes encore tout à fait bien parvenus. En regardant de plus près ce qui se passe entre Dieu et Abraham, comment peut-on essayer de saisir, pour le vivre, cet accueil, cette attente de Dieu dans notre vie ?

       La première caractéristique, c'est que Dieu vient quand on ne l'attend pas, Abraham était âgé, il était fatigué de son travail, de sa culture, d'avoir élevé ses troupeaux de chèvres et de brebis. En plus, il faisait chaud et il était là, assis sous sa tente. Je ne sais pas s'il méditait, probablement qu'il dormait un petit peu. Il faisait la sieste, cette sieste si importante dans les pays du Moyen-Orient. Et Sara était à l'intérieur de la tente, probablement pas plus active que son pauvre mari. Or c'est à ce moment-là, dans la somnolence de la vieillesse, de la chaleur et de la fatigue que Dieu vient, que Dieu arrive comme cela, sans avertir, sans prendre rendez-vous, sans répondre non plus à un désir d'Abraham ou de Sara. Il vient. Il passe. Et aussitôt le cœur d'Abraham se réveille et il va recevoir ce triple étranger sans savoir qui c'est. Car si Dieu vient sans avertir, on ne sait jamais très bien si c'est Lui ou quelqu'un d'autre.

       C'est pour cela qu'il vaut mieux tout accueillir de notre vie comme si cela venait de Dieu, parce que peut-être qu'en définitive, malgré les apparences, c'est Lui qui vient, même si ce n'est pas comme nous aurions aimé. Dieu vient de façon inattendue. Dieu vient à l'improviste. Dieu vient au moment où on l'attend le moins, où nous sommes le moins disposés à le recevoir, où nous sommes dans la somnolence de notre vie, dans la suractivité de nos besognes ou de nos travaux ou de nos engagements. Et lorsque Dieu vient, c'est Dieu Lui-même qui vient, c'est-à-dire un Dieu Père, Fils et Esprit, un Dieu Trinité. Ce n'est pas n'importe quel Dieu. Ce n'est pas le Dieu que nous aimerions avoir, Celui que nous construisons ou que nous façonnons à notre image et à notre ressemblance. Evidemment c'est bien pratique d'avoir un Dieu qui nous ressemble. Or lorsque Dieu vient, Il vient en Lui-même, Père, Fils et Esprit, et c'est en tant que tel qu'il nous faut l'accueillir, même si probablement, comme Abraham, on ne sait pas très bien à qui l'on a à faire, car il y a trois personnes, mais ce brave homme les tutoie : "Tu vas t'asseoir ! Tu vas te reposer !" comme s'il parlait a une personne. Et saint Ambroise ou saint Augustin ont tout de suite compris que même si ce n'était pas clair encore dans la révélation ni dans l'intelligence religieuse d'Abraham, celui-ci accueillait bien le Seigneur unique et le Seigneur Trinité, Père, Fils et Esprit Saint, Celui qui allait, grâce à lui Abraham, provoquer et promouvoir dans l'humanité son œuvre de salut.

       Donc, première caractéristique Dieu vient quand je ne l'attends pas. Dieu vient quand je sommeille. Et le Dieu qui vient n'est pas forcément Celui que j'ai imaginé, mais c'est Dieu Lui-même, Père, Fils et Esprit Saint. Et ceci est très important pour nous car si ce n'est pas ce Dieu-là que nous recevons lorsqu'Il vient, même si nous ne l'attendons pas, nous sommes dans l'erreur religieuse. Nous recevons quelqu'un d'autre et nous vivons une vie qui n'est pas la vie de la foi d'Abraham, Père des croyants.

       Deuxième caractéristique, lorsque Dieu vient, Il nous réveille. Il nous réveille de notre sommeil, de notre torpeur, de notre agitation. Et vous avez vu comment le texte manifeste cela de façon extraordinaire. Dans les premiers versets, c'est le calme, c'est le repos, c'est la lourdeur, c'est la somnolence. Et, tout d'un coup, ça s'agite. Abraham se lève, se met à parler, se prosterne, court vers le troupeau, court vers Sara, court vers le serviteur, et leur dit : "Agitez-vous, faites en hâte le repas, pressez-vous un petit peu ! Réveillez-vous !" Car le Seigneur, s'Il vient et si le cœur de celui pour qui Il vient se réveille, il faut se mettre en route. La présence, la venue de Dieu est dynamisante. Et si dans votre vie chrétienne, vous n'avez jamais eu hâte pour Dieu, vous n'avez jamais eu d'empressement pour la Parole de Dieu et ce qu'elle vous demande, et bien vous êtes encore dans la somnolence. Et Dieu passe, et vous ne l'accueillez pas, même si vous avez sur Lui beaucoup de belles et justes idées. Cela ne suffit pas, Abraham en avait autant que vous. Et ceci est très important, parce que cela montre que l'accueil de Dieu doit, je dis bien doit car ce n'est pas facultatif, doit changer le rythme même de notre vie, non pas d'une agitation fébrile extérieure, mais de l'empressement, du zèle intérieur de notre cœur. Un chrétien somnolent n'est pas un chrétien. C'est un homme religieux peut-être, mais ce n'est pas un chrétien, car Dieu vient dans le cœur de l'homme, Dieu vient dans la vie de l'homme pour bousculer cette vie, pour réveiller ce cœur.

       Et la troisième caractéristique c'est que lorsqu'on accueille Dieu, on ne sait pas ce qui va se passer, et heureusement, car s'il fallait accueillir Dieu en ayant calculé tous les risques de son accueil, frères et sœurs, vous ne seriez pas là et moi non plus, car on ne sait jamais où Dieu va nous conduire. Et Il nous conduira probablement vers des choses et des situations, à notre jugement, à notre raison, impossibles. Et c'est bien pour cela que Sara, tout d'un coup, se met à rire, car en définitive, elle a bien compris de quoi il s'agissait. Mais cela est en train de réveiller en elle, non seulement sa fécondité mais son espérance, et elle rit. Accueillir Dieu, c'est l'accueillir gratuitement, sans rien lui demander, sans rien exiger de Lui, mais en sachant qu'Il exigera tout de nous. Et cela là même où nous jugeons que c'est humainement impossible. Comment voulez-vous que ce pauvre vieillard centenaire s'imagine qu'il puisse encore avoir un enfant ? On n'est pas encore à l'ère de la procréation artificielle. Comment voulez-vous que cette pauvre femme âgée s'imagine qu'elle va encore pouponner ? Mais que voulez-vous, c'est cela notre Dieu. Ce qui vous est impossible à vous les hommes, à Moi, c'est possible, quel que soit l'âge, quelles que soient les règles de la science, et quels que soient vos sentiments. Et je vous mènerai là où vous ne pouvez plus aller.

       Car l'accueil de Dieu, s'il nous réveille, s'il provoque en nous un zèle, un empressement à le servir, c'est parce que cet accueil de Dieu contient une Promesse, et une promesse de vie, de jeunesse, d'avenir : "Tu auras un fils dans un an !" Si Dieu venait vous visiter comme Abraham et vous disait : "Dans un an vous aurez un fils!" quelle catastrophe peut-être pour beaucoup d'entre vous ! C'est une façon de parler, c'est une image. Mais enfin Dieu va quand même vous demander, si aujourd'hui vous l'accueillez dans votre cœur, des choses identiques. J'espère bien. Il est fidèle à Lui-même. Il est fidèle à sa promesse. Si c'est un Dieu de vie, Il est bien capable de nous réveiller de nos vieillesses, de nos stérilités, de nos lourdeurs, de nos paresses. Ou alors, Il est comme les autres, un Dieu "qui a une bouche mais qui ne parle pas, qui a des mains mais qui ne fait rien, qui a des oreilles mais qui n'entend rien". C'est une idole. Mais justement, notre Dieu n'est pas une idole, parce qu'Il est capable, à cause de sa simple présence, de venir réveiller notre cœur et de nous faire accueillir une promesse. Je ne sais pas, pour vous comme d'ailleurs pour moi, quelle est la promesse dans un an, mais ce que je sais c'est que dans un an, Dieu reviendra, ou dans un jour, ou dans dix ans, peu importe, le langage est image, allégorique. Et là, nous aurons à accueillir le résultat de cette promesse de Dieu, et ce sera toujours marqué par le signe du Fils :"Tu auras un fils!" Et ce fils à accueillir, ce fils qui doit sans cesse naître dans notre mort, dans notre péché, dans notre stérilité, c'est la génération d'Abraham, c'est le Fils d'Abraham, Jésus-Christ, le Fils éternel du Père, le Sauveur, Celui qui vient nous réveiller d'entre les morts.

       Or vous avez bien vu qu'Abraham s'est toujours situé en tant que serviteur. Il a toujours dit : "Passe ! Assieds-toi ! Ton serviteur va te servir !" Et lorsque le repas a été servi, il est resté debout, malgré sa fatigue et son âge. C'est la situation du serviteur, prêt à intervenir pour le bon plaisir de ceux qu'il a à sa table. Et Abraham avait dit aux passagers : "Je vais vous laver les pieds avec un peu d'eau et vous donner un morceau de pain." Il leur a servi un banquet royal, avec le lait caillé et le rôti de veau.

       Marthe, elle, a voulu rester "maître". Elle a voulu que le Seigneur reconnaisse tout ce qu'elle faisait pour servir et elle a voulu que sa sœur se mette à son service pour en faire autant. Cette brave Marthe, elle a oublié que, devant Dieu et en présence du Christ, on est toujours "serviteur" et pas serviteur des affaires du monde, et pas serviteur de la cuisine locale ou de la politique ou de l'économie. On est serviteur du "dessein de Dieu", on est serviteur de la promesse de Dieu, on est serviteur "ouvrier de son désir". Et c'est pour cela que Marie a la meilleure part, car elle est capable d'entendre, aux pieds du Seigneur, la Parole de Dieu qui va exprimer quel est le désir de Dieu sur elle, sur nous.

       Donc il en faut pas opposer Marthe et Marie. Il faut comprendre que nous avons à accueillir Dieu dans sa présence et avec la promesse qu'Il veut nous donner et faire jaillir dans notre cœur, mais cela n'empêche pas qu'on se précipite et qu'on s'empresse à accueillir et à gérer les biens de ce monde, car c'est cela qu'Abraham a fait, lorsqu'il a compris que Dieu était chez lui. Les deux choses ne s'opposent pas : il n'y a pas d'un côté les actifs et de l'autre les contemplatifs, cela c'est une séparation qui est fausse. Il y a d'abord des chrétiens qui accueillent Dieu, qui écoutent sa Parole qui en vivent, qui s'en réjouissent, qui sont prêts à être serviteurs de cette Parole à l'intérieur même des choses de ce monde qu'il faut gérer, non pas comme un maître du monde, mais comme serviteur, car dans ce monde Dieu vient pour accomplir sa Parole et son salut.

       Voilà ce que je vous propose de garder dans votre cœur : cette contemplation qui est l'accueil de Dieu, et parce que nous accueillons Dieu, nous sommes capables de nous empresser, avec zèle et avec ardeur, pour le servir. Et nous savons que son service c'est de servir aussi le monde et nos frères pour qu'ils puissent, un jour, accueillir ce même Dieu. Qu'il en soit ainsi pour chacun d'entre nous. Alors vraiment, nous serons "fils d'Abraham", alors vraiment nous serons frères d'Abraham, dans la foi, dans l'hospitalité de Dieu et dans l'accomplissement de la promesse.

       AMEN


 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public