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LA MEILLEURE PART

Gn 18, 1 - 10

(19 juillet 1992???)

Homélie du Frère Michel MORIN 

Rome : L'apparition à Mambré 

D

e ce premier texte, l'historien Daniel Rops avait écrit : "C'est une des plus belles de la Genèse que celle de cette nouvelle visite de Dieu. Il semble que toute la lumière d'un beau jour d'orient y passe, toute la promesse d'un avenir merveilleux. Pour nous, croyants, la lumière de l'Orient, c'est Jésus-Christ, Celui que l'Église aime acclamer comme le Soleil Levant, Celui qui s'est dit "la lumière", celui qui brillera à nos yeux comme le flambeau éternel". C'est donc dans la lumière de Jésus-Christ, dans la lumière de son évangile qu'il nous faut méditer cette Parole selon le conseil que Paul donne aux pasteurs : "C'est ce Christ que nous annonçons. Nous avertissons tout homme, nous instruisons tout homme avec sagesse, afin d'amener tout homme à sa perfection dans le Christ." Voilà donc l'occasion et la raison de toute prédication et donc de celle de ce jour. Comprendre l'Ancien Testament c'est aussi comprendre le Nouveau Testament puisque, selon la belle expression de saint Augustin : "l'Ancien Testament, c'est le Nouveau Testament voilé, le Nouveau Testament, c'est l'Ancien Testament dévoilé".

      Les deux textes d'aujourd'hui nous présentent une hospitalité, celle d'Abraham vis-à-vis de ces trois inconnus, de ces trois personnages qu'il n'attendait pas et qu'il va recevoir "de toute son âme, de tout son cœur, de toutes ses forces." Et la deuxième hospitalité, celle que Marthe et Marie, ces deux sœurs ont réservée quoique de façon tout à fait différente à Jésus leur ami, à Jésus le Seigneur. Je voudrais simplement vous laisser réfléchir sur une contradiction notoire de l'enseignement, en apparence du moins, de l'Écriture.

       Devant cette brave Marthe qui s'agite pour le service du Seigneur, à cette Marthe qui va et vient sans s'arrêter, préoccupée par le repas à préparer, la table à dresser, la propreté des choses, la qualité du service, Jésus ose dire : Ma pauvre fille, tu perds ton temps, ma pauvre fille, tu n'as vraiment pas choisi la meilleure part. Qu'est-ce que tu fabriques ainsi à ces œuvres qui, apparemment, n'ont aucune utilité. Regarde donc ta sœur: elle est à genoux devant Moi, cela au moins, c'est une attitude digne d'un chrétien, c'est pieux, c'est spirituel, c'est paisible. Comment Jésus peut-il faire à Marthe un tel reproche alors que l'exemple de l'hospitalité d'Abraham va être donnée selon les mêmes termes que l'hospitalité de Marthe ? Car, vous l'avez remarqué, Abraham était couché, c'était l'heure de la sieste. Il était au repos, c'est-à-dire, au fond, dans une attitude tout à fait magnifique pour rencontrer le Seigneur, celle-là même de Marie aux pieds du Christ qui reposait assise sur un coussin.

       Or lorsque la présence de Dieu à travers ces personnages mystérieux s'avance vers Abraham, il va sortir de son repos et entrer dans une sorte d'activité fébrile, dans une suite d'occupations, dans un empressement à servir. Le texte même de l'Écriture le dit : "Il se leva" et il va voir sa femme qui devait somnoler elle aussi. Il va réveiller les serviteurs. Et il faut courir au champ, traire les brebis, tuer le veau gras, mettre le couvert. Donc Abraham qui est récompensé pour cette hospitalité active c'est la contradiction même de cette même hospitalité de Marthe qui, elle, n'a pas droit à autant de promesses puisque même cette promesse lui est enlevée : ce que tu fais ne sert strictement à rien.

       Alors, où est donc l'enseignement du Christ ? Je crois qu'une phrase de Marthe va nous éclairer. On prêche peu sur cette phrase de Marthe mais, à mon sens, c'est elle qui donne la clé, non seulement de l'enseignement de Jésus pour Marthe et Marie mais aussi pour l'enseignement d'Abraham dans l'accueil admirable qu'il a réservé à son Seigneur. Cette remarque de Marthe est la suivante : "Seigneur, ça ne te fait rien de me laisser servir seule ? Tu ne pourrais pas lui dire de m'aider ?" Qu'est-ce que cela signifie ? Au fond, Marthe, en servant le Christ, qu'est-ce qu'elle veut ? Qu'on la regarde, qu'on la contemple, qu'on reconnaisse son service et qu'on l'aime pour ce qu'elle fait. Marthe croit aimer, mais au fond, elle aime être aimée pour ce qu'elle fait et elle n'est pas reconnue pour cela. "Elle me laisse seule", elle ne s'occupe pas de moi, elle ne reconnaît pas ce que je fais. Marthe croit servir, mais elle veut se servir des autres pour elle-même. "Dis-lui donc de m'aider !" Marthe croit donner au Seigneur quelque chose et au fond elle est en train de signifier qu'elle veut posséder ce don et ne rien lâcher de la façon dont elle veut recevoir le Seigneur.

       Vous le voyez, la différence fondamentale entre Abraham et Marthe, ce n'est pas ce qu'ils ont fait, car ils ont fait exactement la même chose. C'est la disposition du cœur avec laquelle chacun a reçu son Seigneur. Et c'est cela que Jésus veut récompenser, c'est cela que Jésus veut mettre en valeur aux yeux de Marthe comme à nos yeux aujourd'hui. C'est cela cet enseignement de sagesse spirituelle que le Seigneur vient donner à chacun d'entre nous et à son Église aujourd'hui. Regardez Abraham, il ne pense pas à lui, il est tout orienté vers l'Autre à accueillir et il pense tellement peu à lui qu'il va proposer ses services avec grande humilité : un peu d'eau, un morceau de pain, puis : "Tu passeras et Tu iras plus loin". Il ne veut pas retenir tellement, il est délicat vis-à-vis de la personne qu'il sert. Et regardez Marthe, elle fait en sorte que tous les regards soient tournés vers elle-même parce qu'elle n'a pas tourné son regard ni vers sa sœur ni vers son Seigneur. Voilà je crois quel est, en substance, l'enseignement qu'aujourd'hui, ensemble, nous devons recueillir.

       Jésus ne dit pas à Marie qu'elle a choisi la meilleure part parce qu'elle ne fait rien. Ce serait quand même scandaleux. Jésus dit au fond "elle a choisi la meilleure part" parce que son regard est tourné vers le Seigneur. Et Jésus aurait pu dire d'Abraham qu'il a choisi la meilleure part, au cœur même de son agitation, au cœur même de son empressement, au cœur même de son activité culinaire et hôtelière débordante parce que son regard est centré uniquement vers son Seigneur. Voilà l'enseignement du Christ. Donc, pour nous, peu importe ce que nous faisons, peu importe notre agitation à servir, peu importe nos soucis, peu importe notre travail dans l'Église. Surtout, surtout, n'allez pas opposer ceux qui contemplent et ne feraient rien, ceux qui agissent et ne contempleraient pas car c'est un dualisme mortifère pour la vie chrétienne qui ne sert uniquement d'alibi pour ceux qui contemplent à ne rien faire et pour ceux qui contemplent à ne pas prier.

       Cette distinction est à bien recueillir et à bien retenir. Le centre même c'est la venue du Christ, c'est la venue de Dieu. Et c'est cela qui est la meilleure part. Ce n'est pas ce que je fais ou ce que l'autre fait qui est la meilleure part. Ceci ne se juge pas aux yeux des hommes. La meilleure part, c'est la venue du Christ. Et ceci Marie a su l'accueillir, Abraham a su l'accueillir dans des dispositions identiques quoique dans une activité tout à fait distincte et différente.

       Nous sommes tous, je pense, saisis à la fois par le désir de recevoir le Christ, par le désir de nous tenir à ses pieds, par le désir de le regarder, de l'aimer et de l'étreindre. Nous sommes tous saisis par le désir de le servir comme Marthe, comme Abraham. Et ceci n'empêche pas cela. Regardez Abraham. Ceci n'empêche pas cela, mais l'important c'est que, comme dit saint Paul, quoi que nous fassions, nous le fassions non pas pour nous mais pour la gloire de Dieu. Or souvent notre vie chrétienne reste "une affaire de cuisine" parce que, justement, nous ne nous occupons que de nous-même. C'est vrai nous prions, c'est vrai nous servons, c'est vrai nous nous occupons un peu les uns des autres, mais au fond, il y a quelque chose que nous n'avons pas donné et c'est nous-même, c'est notre service, c'est notre propre vie. Et pourquoi? Parce que n'avons pas reçu le don d'une présence, parce que nous n'avons pas accueilli la promesse d'une venue qui est celle de Jésus-Christ dans notre monde, dans notre maison, sous notre tente et dans notre cœur.

       En commentant ce texte, saint Jean Chrysostome disait : "Le Seigneur exige de nous non une table richement servie mais une âme qui déborde de joie !" Voilà la meilleure part ! C'est à cette part-là que tous nous sommes conviés, quelle que soit notre vie, quelles que soient nos activités dans l'Église ou hors de l'Église. C'est à cette joie de la présence du Christ que nous sommes conviés car cette joie contient une promesse, et cette promesse c'est qu'un jour, notre propre vie sera féconde d'un fils, le Fils même de Dieu que nous pourrons partager avec tous nos frères.

       Or vous le savez, et cela Marthe ne l'avait pas bien compris, le seul visage que nous puissions contempler toujours sans jamais cesser de voir celui de tous les autres, c'est le visage de Jésus-Christ.

       AMEN

 

 
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