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DIEU PARTAGE LE REPAS DES HOMMES

Gn 18, 1-10a

(22 juillet 2007)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Enfants à Mambré

F

rères et sœurs, si vous le voulez bien, je voudrais revenir avec vous à la première lecture que nous avons entendu, cette scène tout à fait extraordinaire de l'apparition du Seigneur à Abraham, aux chênes de Mambré. Le texte est plein de surprises. Tout d'abord, nous sommes bien évidemment, en plein Ancien Testament, le Dieu d'Abraham, c'est l'unique, c'est le Dieu qui n'a pas d'égal, qui est au-dessus de toutes choses et qui a fait toutes choses. Et voilà que se présentent à Abraham non pas le personnage unique que nous attendrions, mais trois hommes. Et pourtant, quand Abraham les voit arriver, "ayant levé les yeux, il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui, dès qu'il les vit, il courut et se prosterna à terre". Abraham se prosterne devant ces trois hommes, c'est dire qu'il reconnaît en eux une présence divine. Ce prosternement est un signe d'adoration.

Tout au long de ce texte, il va y avoir une sorte d'alternance entre les moments où ces trois hommes parlent ensemble comme n'en faisant qu'un seul et les moments où un seul d'entre eux, comme les résumant tous, prend la parole. Ecoutez ! "Abraham dit, Monseigneur je t'en prie, si j'ai trouvé grâce à "tes" yeux, ne passe pas près de ton serviteur sans t'arrêter". – "Qu'on apporte un peu d'eau, et "vous" vous laverez les pieds". – "Ils répondirent, fais comme tu as dit". – "Ils lui demandèrent : où est Sara? et Abraham répondit, elle est dans la tente. L'hôte dit … " Sans arrêt nous avons une alternance entre le pluriel et le singulier, ce qui est une chose fort étrange, car il n'est pas pensable que le rédacteur de ce texte ait eu une révélation de la Trinité avant que Jésus nous annonce qu'Il était le Fils du Père et qu'Il nous enverrait le Saint Esprit. Pourtant, nous sommes là en face de ce phénomène très fréquent dans l'Ancien Testament, c'est que les textes, et c'est cela leur valeur prophétique, les textes signifient plus qu'ils n'ont l'air de signifier. Il y a une signification immédiate mais à l'usage, elle se révèle toujours trop courte, insuffisante et elle appelle autre chose que bien entendu le texte ne nous dit pas de façon claire, que le prophète n'a même pas lui-même compris la plupart du temps et cette mystérieuse prolongation du texte nous renvoie à plus tard. Ici, on a pu dire : c'est le Seigneur Dieu accompagné de deux anges, c'est le Seigneur qui prend conseil des anges qui l'entourent dans le ciel, etc … cela ne correspond pas à la donnée du problème. Cela manifeste qu'il y a trois personnes et que ces trois personnes n'en font qu'une, plus exactement, ne font qu'un seul Dieu. C'est donc un pressentiment de la Trinité qui nous est donné.

Ce qui est tout à fait extraordinaire, c'est que ce Dieu qui reste le Créateur unique, infini et transcendant, ce Dieu vient sous apparence humaine, sous l'apparence de trois hommes, et il vient pour recevoir d'Abraham l'hospitalité. Dieu qui a créé toutes choses, Dieu qui est chez lui dans la moindre parcelle de l'univers, Dieu vient demander à Abraham de pouvoir s'arrêter sous sa tente. Ce n'est pas un hasard si à ce moment-là Dieu va révéler à Abraham qu'il aurait un descendant. Ce descendant, ce sera Isaac, bien sûr, mais Isaac n'épuise pas la signification de cette descendance, et à travers Isaac et ceux qui descendront de lui et d'Abraham, c'est jusqu'à Jésus qu'il faut aller pour comprendre quelle est la véritable descendance d'Abraham. Nous comprenons alors que ce que Dieu a fait auprès d'Abraham à Mambré, se manifester à lui comme un être humain et lui demander l'hospitalité, c'est ce que fera de manière incomparable le descendant d'Abraham Jésus, quand Il viendra parmi nous pour nous demander l'hospitalité sur la terre.

Nous comprenons aussi à quel point le signe du repas est un signe qui nous éclaire sur la relation entre Dieu et les hommes. Le repas, c'est une invention humaine. Les animaux ne prennent pas leur repas, ils mangent. Les chiens prennent un os et ils vont le ronger dans un coin, ils n'ont jamais l'idée de partager cet os avec un autre chien, bien au contraire ! L'idée que la nourriture n'est pas seulement une manière d'assurer notre subsistance, mais qu'elle est aussi un lieu de partage, cette idée est proprement humaine. C'est pourquoi dans la manière de vivre des hommes, le repas a une si grande importance parce qu'il est la première manifestation symbolique de la communion des hommes entre eux. On ne prend pas son repas chacun pour soi, on partage le repas et à travers le repas qu'on partage, on partage bien davantage. Il y a des repas d'affaires, mais ils sont déjà un lieu d'échanges, il y a surtout les repas de famille, les repas d'amitié, les repas de fête, tous ces moments où nous éprouvons le besoin à travers le signe de cette nourriture que nous partageons, de partager bien davantage : notre cœur, notre intimité, de partager une rencontre qui essaie d'aller au plus profond, au plus intime.

Si le repas est un lieu de partage, on comprendra que les hommes s'interrogeant sur une relation possible entre l'homme et Dieu ont cherché du côté du repas. L'idée que l'homme puisse partager et échanger avec Dieu est une idée tout à fait impossible, Dieu c'est l'absolu, c'est la transcendance et l'unique. Que pourrions-nous apporter à Dieu ? C'est Dieu lui-même qui a choisi de venir chez Abraham pour lui demander de partager quelque chose avec lui, précisément, de partager son repas. C'est Dieu qui a pris cette initiative. Certes, déjà les hommes avaient eu l'idée de faire d'un repas un symbole de leur relation avec Dieu : quand on offrait un sacrifice, c'est-à-dire, quand on immolait une bête en l'honneur de Dieu, on mimait une sorte de repas de partage en faisant brûler la partie soi-disant la meilleure de la bête immolée, les graisses, et c'était la part de Dieu qui en humait le parfum pendant que les hommes mangeaient la chair et ainsi, "communiaient" avec Dieu. Bien entendu, il ne s'agissait là que d'un essai symbolique pour rejoindre Dieu à travers une image.

C'est pourquoi, Dieu va plus loin, il ne se contente pas de ce pseudo-repas où Il mangerait les graisses des animaux immolés, Dieu veut venir à la table d'Abraham, il va manger le repas qu'Abraham lui offre. Nous ne sommes pas encore arrivés tout à fait à la plénitude de la signification du repas, car Abraham ne mange pas avec Dieu, il le sert. Dieu mange ce qu'Abraham lui offre, mais Abraham se tient derrière Dieu et lui offre le repas. Ce sera seulement quand ce descendant d'Abraham viendra sur la terre pour partager notre vie qu'il partagera alors pleinement le repas des hommes, s'asseyant à la table de ses disciples, et bien plus encore, et on le lui reprochera assez, s'asseyant à la table des pécheurs, des pécheurs que nous sommes. Jésus non seulement s'est assis à la table des pécheurs, mais il a invité les pécheurs à sa table, il a lui-même le préparé le repas, souvenez-vous le repas au bord du lac, quand les disciples émerveillés quand ils descendent de la barque et qu'ils voient sur la plage un feu de braises avec du poisson dessus et du pain, et c'est Jésus qui a préparé le repas et qui les sert.

C'est tout cela que nous vivons dans cette eucharistie. Jésus dans l'eucharistie a voulu amener ce repas de convivialité avec les hommes à son achèvement. Non seulement Il nous invite à sa table, non seulement Il a préparé le repas, mais encore mystérieusement, Il se donne lui-même en nourriture, alors ainsi jusqu'au bout, et presque au-delà des limites de cette communion, de cette convivialité, nous ne partageons pas seulement la même nourriture, nous partageons le corps même du Christ qui va nous nourrir et nous transformer en présence de Dieu.

Frères et sœurs, que cette eucharistie soit pour nous l'occasion de comprendre à quel point Dieu a voulu s'unir à nous, ne faire qu'un avec nous, à travers ce signe du repas qu'Il reprend tout au long de la Bible et qui culmine dans cette eucharistie que nous célébrons chaque dimanche et même chaque jour.

 

AMEN


 

 

 

 
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