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FACE AU MAL, LUCIDITÉ ET MISÉRICORDE

Sg 12, 13 + 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année A (17 juillet 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Un combat inégal et permanent (chapiteau à Saint Denis)
"Veux-tu que nous allions enlever l'ivraie ? Non, répondit le Maître, de peur qu'en enlevant l'ivraie, vous n'arrachiez le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble".

Frères et sœurs, dans une culture hygiéniste comme la nôtre, où tout doit être clean, c'est quand même la culture du pesticide et de l'herbicide et de tout ce qui tue les choses mauvaises, et dans une époque sécuritaire où l'on tire le parapluie pour le moindre danger qu'on a seulement imaginé, et d'ailleurs, on n'imagine pas les vrais dangers puisqu'il y en a d'autres qui les imaginent pour nous. Donc, dans une culture comme celle-là, la parole de Jésus nous paraît un peu suspecte. Laissez faire, laissez grandir, laissez pousser l'ivraie avec le bon grain et on verra plus tard. Inutile de vous dire que dans le contexte déjà de Jésus qui n'était pourtant pas encore un monde où l'on avait inventé les insecticides et les pesticides, cette affirmation devait paraître bien choquante. Les gens qui ont entendu cette parabole, et surtout les communautés qui l'ont entendu répéter ont dû quand même trouver que c'était insupportable car c'est vrai que nous sommes, on l'espère, du bon grain, et on y croit encore un peu, mais l'ivraie pousse très fort. Si on fait une sorte de comparaison ou d'analyse de tout ce qui va bien et de tout ce qui va mal, je sais que les hommes ont généralement tendance à se plaindre, la liste serait lourde.

Autrement dit, à nos yeux le problème de l'ivraie qui pousse reste un vrai problème, c'est-à-dire, est-ce qu'on peut laisser les choses en état ? La réaction des serviteurs était sans doute aussi une réaction des auditeurs, et c'est pour cette raison que Jésus a développé cette parabole. Soit quand Jésus était là il vient pour nous annoncer le Royaume mais que voit-on ? rien du tout ! soit surtout une ou deux générations plus tard, il est venu nous annoncer le Royaume, il est venu nous annoncer la résurrection, il est venu nous annoncer la fin des temps, et il ne se passe rien, on ne voit pousser que de l'ivraie.

L'attitude de Jésus est un véritable défi. Si on a rapporté cette parabole c'est sans doute parce qu'on avait considéré qu'elle était extrêmement éclairante sur la véritable attitude des chrétiens. Les chrétiens peuvent-ils laisser faire le mal ? Remarquez bien que si l'on avait obéi à la lettre de cette parabole, on n'aurait pas eu l'Inquisition. Eh oui ! On n'aurait pas livré les gens au bras séculier. On aurait dit, ils sont hérétiques, mais tant pis, on les laisse comme l'ivraie au milieu du bon grain. Nous l'Église, on ne veut pas se salir les mains, tuez-les tranquillement, vous avez la permission ! Cette parabole est assez exigeante, et remarquez bien que ce n'est pas du laisser-aller. Jésus ne dit pas : laissez faire, laissez faire. Il dit au contraire : oui, il y a de l'ivraie qui pousse, mais ce serait pire de vouloir l'arracher maintenant et de vouloir la supprimer, parce que vous ne savez pas à quelle tâche vous vous engageriez.

Quel est donc le fond de cette parabole ? C'est précisément que l'homme lutte et je dirais même l'Église n'est pas à la hauteur du mal. Cela peut paraître bizarre de dire cela et pourtant, c'est la vérité. Il est certain que lorsqu'on a reçu la grâce du baptême, la grâce de la foi, qu'on a réfléchi, qu'on a lu l'évangile, fait sa lectio divina, qu'on a essayé de sculpter le moins mal possible notre identité morale, éthique, religieuse, théologale, il est certain qu'on a envie que tout le monde soit comme nous et que l'ivraie disparaisse. Humainement, c'est légitime. Cependant, ce que Jésus dit dans cette parabole c'est tout autre chose. Quand les serviteurs viennent, ils ont exactement le même sentiment et la même attitude que nous, ils le disent délicatement, ce sont des serviteurs, ils sont polis avec leur maître : "C'est bien du bon grain que tu as semé ?" Sous entendu, tu ne t'es pas trompé de sac de graines. C'est la même réaction que nous avons tous une fois ou l'autre dans notre vie. Dans ma vie c'est bien du bon grain que tu as semé, tu n'a pas semé de l'ivraie, tu n'es pas l'origine du mal. Ici, on commence à toucher le problème un peu plus profondément. Les serviteurs ont un soupçon, ils se demandent d'où vient le mal ? Cela vient peut-être de Dieu ? S'il est tout-puissant, s'il est créateur, s'il est providence, c'est lui qui a mis de l'ivraie. C'est la constatation qu'on fait tous d'une manière ou d'une autre, il faut bien trouver un coupable.

Face à ce soupçon, le Maître se défend. Il dit : non je ne me suis pas trompé de sac de graines ; je n'ai semé que du bon grain. C'est un ennemi qui a fait cela. Cela devient très dur à avaler, car quand le Christ dit : c'est un ennemi, en fait, il ne fait pas de métaphysique, il n'a pas lu Aristote. Mais ce qu'il veut dire c'est que l'origine de l'ivraie ne vient ni de lui le Maître, ni des serviteurs, ni de la nature du champ. L'ivraie, le mal vient d'ailleurs et il a une source transcendante. C'est un élément absolument inacceptable aujourd'hui. Cela devait déjà être difficile à accepter à l'époque puisque que quand Matthieu donne après l'explication de Jésus lui-même, il souligne bien que celui qui a semé l'ivraie, l'ennemi, c'est le diable. Autrement dit, il montre une origine transcendante du mal.

Aujourd'hui, vous imaginez bien que les personnes qui croient à Satan la plupart du temps ils le voient partout, ils le dénoncent partout, ils deviennent les chevaliers de l'Apocalypse. Si on se remet à parler de Satan de cette manière, où allons-nous ? On retombe dans la théologie d'Al Qaïda où il faut éliminer tout le mauvais grain qui n'est pas coranique. Non, mais il faut corriger le tir. Comment ? Nous autres, modernes, nous avons du mal à accepter, (je ne dis pas comprendre), au moins à faire face à cette affirmation que l'ennemi c'est le diable qui a semé le mauvais grain parce que nous vivons depuis un bon siècle dans un contexte dans lequel précisément, à cause du progrès, de l'amélioration de l'humanité, à cause de cette tension morale vers le bien que nous ont promis Kant, Auguste Comte, tous les grands prophètes du dix-neuvième siècle, on s'est dit que si l'on voulait vraiment que le bien s'impose avec nos moyens humains, il fallait que le mal puisse être aussi vaincu par nos moyens humains. Si c'est l'homme qui devait devenir la source unique et fondatrice du bien et de l'amélioration de l'humanité, le progrès, il fallait quand même que l'ennemi à vaincre soit à notre taille. Donc, l'idée qui s'est imposée c'est celle-ci : puisque le bien est à notre mesure, il faut que le mal soit aussi à mesure humaine et ainsi on nie toute origine transcendante du mal.

C'est une grande difficulté pour nous chrétiens du monde moderne, de pouvoir dire que le mal vient de l'homme et que nous, nous allons combattre. Le bien, dans sa racine vient de Dieu et est dans l'homme, le Christ apporte le salut, la résurrection, jusque-là, c'est acceptable. Mais dire que le mal doit avoir une origine transcendante, c'est un aveu de faiblesse maximale et on préfère ne pas y faire face. On préfère dire que l'ivraie c'est accidentel, cela dépend des conditions du terrain, cela dépend aussi du vent qui a apporté des mauvaises graines. On essaie de trouver toutes les causes immanentes, intérieures à ce monde pour essayer de justifier le mal et à on reprend un vieux discours ancien d'ailleurs, qui est celui de Socrate qui considérait que nul ne fait le mal volontairement, la seule cause du mal étant l'ignorance humaine. Et si j'ai bien suivi les cours de philosophie je dois devenir vertueux et bien vivre, donc je n'ai plus de problèmes avec le mal. C'est ainsi que Socrate définissait le mal (ce qu'on appellerait nous, le péché), comme une fausse note, il disait ce mot-là : le mal, c'est une fausse note. Les erreurs humaines ne sont que des fausses notes. A ce moment-là le mal relève uniquement d'un manque d'intelligence, d'opacité, de connaissances scientifiques, c'est le serpent qui se mord la queue. Nous vivons dans un monde dans lequel l'homme doit pouvoir progresser, vaincre le mal, s'imposer par les vraies valeurs, mais évidemment, il faut que l'ivraie puisse être vaincue.

C'est cette idéologie-là que cette parabole cherche à déboulonner. Jésus dit : c'est l'Ennemi ! Il ne fait pas un traité métaphysique sur l'origine du mal. Il l'affirme simplement. Il dit à toutes les générations chrétiennes et peut-être encore plus à la nôtre, si vous croyez que vous allez vous dépatouiller avec le problème du mal simplement en améliorant vos moyens de communication, les organisations caritatives et sanitaires, vous vous trompez. Cela modifiera certains comportements de l'homme, cela pourra lui donner plus de puissance dans un certain nombre de domaines, mais en général, vous le savez ce qui apparemment peut être utilisé pour le bien peut absolument de la même façon être utilisé pour le mal. L'avion sert à transporter les passagers, et cela peut servir à abattre les tours jumelles. C'est tout le problème auquel nous sommes confrontés et nous, chrétiens, de ce point de vue-là, nous ne devons pas avoir à rougir. Nous ne sommes pas naïfs sur le problème du mal parce que nous ne croyons pas que le monde s'améliorera comme ça, tout seul, que cela ira bien un jour et que les lendemains qui ne chantent plus beaucoup actuellement, de moins en moins, arriveront.

Non, le mal est là. Il a une racine transcendante qui nous dépasse et nous n'en sommes pas les maîtres. Et cependant, Dieu dit que ce n'est pas à nous de déraciner le mal. Ce n'est pas à l'Église, puisqu'il s'adresse à sa première communauté, et Matthieu le rappelle à sa première communauté, l'Église n'a pas pour fonction de déraciner le mal. L'Église a pour fonction de vivre et de survivre dans un champ où il y a de l'ivraie. Si on n'est pas content, on ne peut même pas aller chercher ailleurs.

Vous allez me dire que je suis fataliste ce matin. Non, mais c'est véritablement que la condition de l'homme est d'être confronté à ce problème : la transcendance du bien fondé dans l'amour de Dieu, certes, et là nous pouvons faire tous les accommodements avec bonne volonté, mais sur le problème du mal, on ne peut pas céder en disant que le mal c'est accidentel. Non, le mal reste absolument, de façon incontournable un scandale parce qu'il a une origine que nous ne pouvons pas ni maîtriser intellectuellement, ni maîtriser efficacement. Nous restons devant ce mal.

Mais alors, que faire ? Premièrement c'est la lucidité, elle n'a jamais été considérée comme une vertu évangélique, mais elle devrait en faire partie. La lucidité, c'est d'oser voir en face le mal, de ne pas succomber à cette idéologie disant que le mal ce n'est que les gens qui se trompent. C'est bien plus grave. Si on prie Dieu en disant : délivre-nous du Mal, c'est parce que le Mal c'est grave et qu'il n'y a que Dieu qui puisse nous en délivrer. Deuxièmement, et c'est extraordinaire mais c'est nécessaire, c'est que dans le processus du champ avec l'ivraie, ce qui est intéressant, c'est que le blé pousse comme blé et l'ivraie pousse comme ivraie. Le Maître ne dit pas : essayez de faire une sorte d'OGM blé-ivraie, pour voir ce que cela donne. Cela n'existe pas. Il y a le bien, et le mal, et c'est tout et on vit avec ces deux données. Il y a un discernement et il ne faut pas pactiser avec le mal. C'est se draper dans sa pureté et sa dignité absolues ? non, on ne pactise pas. Il y a chez les chrétiens une sorte de prise de conscience vis-à-vis du mal. Cela ne change rien ? Si, parce que à cause de la parabole le Christ dit : on s'occupera de tout cela après. Pour l'instant, faites ce que vous avec à faire. Si vous êtes du blé, restez du blé, mais n'essayez pas de faire des OGM avec de l'ivraie. Restez du blé, c'est ce que le monde attend. Il ne faut pas trop tirer la parabole parce que de temps en temps, il y a des morceaux d'ivraie qui redeviennent du bon blé qui porte cent grains pour un, et le Christ nous demande de rester clairs et nets sur ce problème du mal. Mais il dit en même temps, on fera la moisson, c'est-à-dire que si nous pouvons regarder cette réalité en face du bien et mal dans leur origine transcendante, ce n'est pas pour nous décourager ni pour devenir fatalistes, mais c'est parce que le Christ nous assure que de toute façon, le blé poussera et il sera récolté et l'ivraie n'arrivera pas à prendre le dessus sur le blé. C'est une autre forme d'idéologie du progrès, mais ce n'est pas nous qui faisons le progrès, c'est Dieu. C'est lui qui règle le problème de l'histoire.

Frères et sœurs, je soumets toutes ces idées à la sagacité de vos réflexions vacancières et je souhaite que vous puissiez les uns et les autres à la fois reconnaître ce message fondamental que représente la parabole du bon grain semé, et en même temps, la lucidité qu'exige le fait que dans le champ où nous sommes plantés il y a aussi de l'ivraie. Je ne dis pas …

 

AMEN !

 

 

 

 

 
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