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ACCUEILLIR LA PRÉSENCE

Gn 18, 1-10 ; Coln 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42
Seizième dimanche du temps ordinaire – Année C (21 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Accueillir …
Mesdames, mes sœurs, enfin un évangile rien que pour vous ! Uniquement pour vous sur toute la ligne. Peut-être même avez-vous pensé : enfin, un évangile qui prend notre défense et qui nous soutient. Enfin première chose qui peut paraître revendication féministe, Jésus accepte d'aller tout seul chez deux dames. Cette situation est assez extraordinaire à l'époque. Généralement, une femme seule n'invitait pas un homme chez elle. Il y a eu une exception. Il semble d'ailleurs que saint Jean, quand il parle de Marthe et de Marie ait toujours eu soin de faire le correctif en disant qu'il y avait aussi Lazare et ce n'est pas un détail superflu.

Ici, Luc, et ce n'est pas la seule fois dans les évangiles ou dans les Actes, Luc tient à souligner une certaine autonomie du féminin, une sorte de promotion féministe. Premier point : les femmes ont-elles une âme ? ont-elles leur place dans l'Église ? Comment faut-il les honorer ? Le problème est résolu, elles ont toute leur place, elles sont à égalité, même quand il y a Jésus, elles peuvent chasser les hommes et ne l'avoir que pour elles !

Mais tout n'est pas si rose que cela. La psychologie féminine revient vite à la charge, et même si elles ne sont que deux, elles réussissent à marquer leur mécontentement, du moins, en ce qui concerne Marthe. En effet, l'une fait le service, et l'autre a choisi d'être avec Jésus. Marthe ose apostropher Jésus en lui faisant comprendre qu'il est complice avec Marie, et qu'il ne se rend pas compte de la difficulté du service et qu'il pourrait demander à Marie de l'aider. C'est bien ce qu'on appelle le franc parler.

Le deuxième problème est abordé : les femmes doivent-elles travailler ou non ? Jésus a tranché la question, c'est évident. En fait, mesdames, ne vous laissez pas avoir par le discours féministe actuel qui veut avec toutes les soprane mouvement féministe dire que les femmes doivent conquérir leur autonomie dans le travail, résultat, elles en font le double, puisqu'elles ont non seulement leur travail professionnel, mais il faut aussi qu'elles gèrent la maison. Mesdames, laissez-vous aller, laissez courir, mettez-vous dans votre fauteuil, regardez des DVD sur Jésus et dites à monsieur de s'occuper du frigo, de faire réchauffer les surgelés, de s'occuper des enfants, de les langer, vous, faites comme Marie, soyez libres, plus besoin de travailler. Enfin la vie rêvée, la vie de château.

Je risque de vous décevoir mesdames, ce n'était pas tout à fait le problème à l'époque. Quand Marthe, dont on précise bien que c'est sa maison, accueille un hôte, elle est obligée de faire face à toutes les nécessités de l'hospitalité et elle le fait remarquer à Jésus. Cela a dû être une scène qui a préoccupé les premières communautés, d'une part parce qu'elle est tellement originale qu'on ne peut pas l'inventer, et ce petit débat j'en suis sûr, a eu des répercussions par la suite. C'est parce qu'on en voyait un certain intérêt que le Maître avait parlé : "Marie a choisi la meilleure part et elle ne lui sera pas enlevée". C'est une parole du Maître qui a dû rester dans la communauté de Béthanie au départ et ensuite aller dans d'autres communautés palestiniennes, mais en tout cas, c'est un événement qui n'est pas passé inaperçu. Luc qui est le seul à rapporter cet épisode a un côté pro-féministe. En effet, la première chrétienne d'Europe c'est sainte Lydie, baptisée par Paul, on devrait la nommer patronne de l'Europe.

Le côté de Luc, c'est de soutenir, de présenter les femmes. Mais évidemment, ce texte a été retenu aussi parce qu'on considérait qu'il était éclairant pour la vie des communautés. Si Luc a voulu développer cet épisode, il a voulu répondre aussi par ce texte à un certain nombre de préoccupations plus larges que le seul problème de l'hospitalité de passage, il a voulu essayer de situer un problème extrêmement important dans les communautés dès l'origine.

De quoi s'agit-Il ? il s'agit du mystère de l'Église. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait un hasard si ce mystère de l'Église est représenté par deux femmes. Ces deux femmes qui accueillent, c'est l'Église. Marthe et Marie, c'est l'Église. Quand Jésus vient quelque part, c'est l'Église. La maison de Marthe et Marie devient la demeure de Dieu, c'est l'Église. Quand Jésus arrive dans la communauté, la communauté ici symbolisée par deux personnages, a deux réactions. La première, c'est celle que nous aurions tous, accueillir le Christ, c'est tout faire pour lui. C'est le bon vieux réflexe activiste, un peu volontariste, organisateur : si l'on fonde une communauté, il faut que ça marche. Accueillir le Christ ou accueillir dans l'Église, c'est organiser l'Église. On touche là aux premières grandes questions de l'organisation de l'Église qui est la question des ministères. Ce n'est pas un hasard si Marthe utilise le mot "diaconia", c'est-à-dire service ministériel de la communauté. C'est le même mot qui est utilisé pour les diacres dans le chapitre sixième des Actes des apôtres lorsqu'il s'agit de servir la communauté et de servir aux tables. Quand la communauté se constitue, il faut qu'elle soit organisée, structurée, que chacun y ait sa part de responsabilité.

C'est un thème qui est à la mode aujourd'hui, quand on est vraiment chrétien "engagé", il faut qu'on soit "responsable", "actif", "participant". Ce n'est pas faux. C'est toute la question des ministères dans l'Église. Quand une communauté existe, il faut des ministres. Cela s'est diversifié depuis, il y a les évêques, les prêtres, les diacres, et l'Ordre romain a mis bon ordre dans tout cela. Mais à l'époque, dans les communautés, c'était un peu tout le monde qui assumait des ministères. Luc utilise plusieurs fois dans les Actes des apôtres le mot "diaconesses" ce qui en fait pas de doute, il y avait des femmes qui étaient investies de ministères précis. On ne se posait sans doute pas la question du sacerdoce féminin mais on se posait sûrement la question du ministère féminin. On sait que pour baptiser à Rome, comme on plongeait tout nu dans le baptistère les messieurs baptisaient les messieurs, et les diaconesses baptisaient les dames.

Luc voit ici dans l'affairement de Marthe pour préparer le repas, le prototype d'une personne de sexe féminin qui assume un ministère. A moment même où Marthe fait le service, elle se plaint. Une plainte bien envoyée, assez féminine ! Et Jésus répond d'une manière qui n'est pas méprisante pour Marthe. Luc a pris soin de noter deux fois le nom de Marthe et qui est manifestement un signe d'affection. "Marthe, Marthe", Jésus ne rabroue pas. D'ailleurs, Jésus a toujours été plus aimable avec les dames qu'avec les messieurs. Quand Pierre lui dit : "Cela ne sera pas, tu n'iras pas à Jérusalem pour y être crucifié " Jésus lui répond : "Arrière de moi Satan !" "Marthe, tu t'inquiètes pour beaucoup de choses", mais la seule chose qui manque c'est pourquoi le ministère ? Pourquoi le service ? Pourquoi prépares-tu le repas ? c'est pour qu'en parlant ensemble tranquillement on puisse faire que toi aussi, avec ta sœur, écouter de ce que je dis. Marie n'a fait qu'anticiper ce pourquoi tu t'agites. En me reprochant de ne pas envoyer Marie aux fourneaux, tu es en train de scier la branche sur laquelle tu es assise. Si tu exerces le ministère uniquement pour que cela marche, tu te trompes. Si tu rends service pour qu'il y ait cette disponibilité de cœur de Marie, et dont j'espère qu'elle est restée intacte chez toi pour écouter le Parole de Dieu, pour accueillir le Christ, non pas en faisant quelque chose mais en étant "présent à". Si tu dresses le ministère contre l'activité qui consiste simplement à m'accueillir et à être là pour moi, tu vis dans la contradiction. Tout ministère est pour Marie. Tu lui reproches de ne rien faire, mais en réalité si je suis venu ici ce n'est pas pour goûter ta cuisine, c'est d'abord pour que toutes les deux, il y ait cette écoute, cet accueil de la Présence. C'est pour cela qu'il lui dit : "Une seule chose te manque". Tu es en train de couper l'activité de ministère de service de son but réel essentiel qui est d'être "présente à".

C'est exactement le problème de la constitution de l'Église. L'Église a des ministres, et depuis Marthe, ils ont bien valorisé le poste. Mais pourquoi y a-t-il des ministres et des serviteurs ? C'est pour être présent à Jésus et accueillir sa présence. "Marie a choisi la meilleure part", c'est-à-dire que lorsqu'elle est devant moi, elle est accueil de ma parole et de ma présence. Ne fait pas que le ministère vienne obscurcir, troubler, voire même annuler cette rencontre.

Ce texte est vraiment magnifique. On l'a souvent interprété de façon polémique, l'action, la contemplation … Jésus ne décrie pas l'activité de Marthe, il lui demande si elle a bien repéré l'échelle des valeurs Ce que tu fais là maintenant, c'est pour que ma présence soit pleinement accueillie, ne reproche pas à Marie d'avoir compris cela avant toi.

C'est un merveilleux évangile pour commencer les vacances. Dans un monde moderne, industriel et industrieux, un monde moderne actif, qui cherche la rentabilité dans l'action, c'est sûr que nous oublions souvent la dimension toute simple de la vie quotidienne, de l'accueil de la présence de Dieu, et pourtant, c'est cela qui est essentiel. Si Marie n'existe plus dans l'Église, avec Marthe seule, on aura Jésus tout seul au salon et Marthe dans la cuisine. Mais ce n'est pas l'Église, il faut les deux. Comme le dit la Sagesse Lyonnaise : "le monde, c'est comme l'arche de Noé, il y a toutes sortes de bêtes". L'Église c'est la même chose. Il faut qu'il y ait à la fois cette dimension de l'accueil, de la présence, et à laquelle est subordonnée la dimension du ministère et du service.

Frères et sœurs, c'est peut-être un éclairage assez profond sur notre manière de vivre la charité dans la construction du corps du Christ qui est l'Église. Si nous la vivons uniquement pour faire quelque chose, ce n'est pas sûr que ce soit bon. Si nous la vivons au contraire en essayant que tout ce que nous faisons qui est parfaitement légitime et nécessaire, mais sans jamais perdre de vue ce moment où Marthe viendra enfin s'asseoir pour elle aussi avoir la meilleure part avec Marie, alors, nous ne risquons pas de perdre de vue ce qui fait notre raison d'être et la raison d'être de l'Église.

 

AMEN

 

 

 
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