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JE PENSE, JE PRIE

Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (28 juillet 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Seigneur, apprends- nous à prier !

Frères et sœurs, savez-vous comment on ouvre une fenêtre à Marseille ? Je suis sûr que vous allez me dire qu’à Marseille, c’est comme partout ailleurs, on va vers la fenêtre, on tourne la poignée de la crémone, on tire en espérant que la maison ne vous tombe pas dessus et la fenêtre est ouverte. Vous avez tout faux. Car à Marseille, au moment même où l’on va vers la fenêtre et où l’on met la main sur la crémone, on dit généralement : « Je pense, j’ouvre la fenêtre » et cette parole fait partie intégrante du geste d’ouvrir la fenêtre. Pas de geste qui ne soit verbalisé. Pas de parole qui ne soit enracinée dans l’efficacité et dans l’action.

Ce que les Marseillais savent depuis des générations et des générations, un linguiste anglo-saxon qui n’est sûrement jamais allé à Marseille lui a donné un nom, un peu pédant comme toujours dans les milieux linguistiques savants, il a dit que c’était du "performatif ". A Marseille, on n’a pas besoin de savoir çà. C’est ainsi : « Je pense, j’ouvre la fenêtre ».

Ce petit exemple peut nous faire très bien comprendre ce qu’est la prière. La plupart du temps, la prière pour nous – demandez à tous les enfants –, c’est parler à Dieu. Mais on se trouve devant une sorte de contradiction. Qu’avons-nous à raconter au Bon Dieu à quoi Il n’aurait pas pensé ? Si effectivement je prie pour quelqu’un, un ami qui souffre, qui est malade, est-ce que Dieu ne s’en est pas aperçu ? Serait-Il devenu presbyte avec le temps, aurait-Il mauvaise vue, ne comprendrait-Il rien, n’entendrait-Il pas le cri des malheureux ? Non, alors pourquoi aurais-je besoin de parler à Dieu pour Lui expliquer la situation ? De fait, c’est ce qui rebute un certain nombre de nos contemporains à prier et peut-être faites-vous, vous-mêmes, cette objection tout à fait légitime ? Si la prière consiste simplement à parler, à décrire sans arrêt, alors notre manière de prier se résume à celle du moulin à prière. Il suffit de répéter, de décrire… Il y a peut-être encore des gens qui trouvent que la prière, c’est excellent ! Il suffit de regarder certaines caricatures de Sempé pour s’apercevoir que ces petites vieilles qui vont dans ces églises monumentales pour y confier leurs petites histoires, leurs petits problèmes, sont là à penser qu’il faut être devant Dieu pour Lui raconter des choses dont Il ne s’est pas encore aperçu.

Mais, honnêtement, la prière ne peut pas être cela. Ce ne peut être dire à Dieu ce à quoi Il n’a pas pensé, ce qu’Il a oublié. En fait la prière, comme à Marseille quand on va ouvrir la fenêtre, c’est "performatif". Quand on dit : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », c’est le début du Notre Père aussi bien chez saint Luc que chez saint Mathieu : ils ont retenu cette expression de façon formelle tous les deux à l’identique. Bien sûr, ce n’est pas la peine de dire à Dieu que son règne vienne, car vous pensez bien qu’Il y pense avant nous. Il n’a pas besoin qu’on Lui dise que sa volonté soit faite. Il parle et cela est. Il commande et cela existe. Car la volonté de Dieu est toute puissante. Dieu est là toujours dans son vouloir, dans son amour, dans son intention sur le monde, dans sa manière de guider l’histoire, Il est toujours là avant même que nous Lui ayons dit quoi que ce soit. Sinon, ça voudrait dire que Dieu est atteint de la maladie d’Alzheimer, hypothèse que certains envisagent… Mais précisément, Il n’est pas atteint de cette maladie, Dieu est là, et c’est Lui qui le premier, par sa propre volonté, veut qu’elle soit accomplie. Il veut que son règne vienne, sinon pourquoi aurait-Il créé ?

Alors à quoi cela nous avance-t-il ? Revenons à l’ouverture de la fenêtre marseillaise. Ce qui est extraordinaire quand je dis : « Je pense, j’ouvre la fenêtre » – il faut être méditerranéen pour comprendre ces choses-là bien sûr, au-delà de Clermont-Ferrand, c’est plus difficile à comprendre et au Nord, je ne vous en dis rien… –, c’est le moment où l’on s’aperçoit que la parole est toujours là au cœur même de tout ce que nous vivons, de tout ce que nous disons, de tout ce que nous pensons et de tout ce que nous faisons.

La parole n’est pas en parallèle avec ce que nous sommes, elle nous est liée de telle sorte que parole et action sont enracinées en nous de façon inséparable. Nous-mêmes, même si nous ne sommes pas Dieu, nous savons que lorsque nous parlons, la parole est vraie lorsqu’elle épouse totalement le réel de ce que je suis, de ce que je vis et de ce que je fais. Pensez simplement quand vous dites à votre épouse, votre époux, votre fiancé(e) : « Je t’aime ». On devrait dire : « Je pense, je t’aime », afin de pouvoir souligner à ce moment-là le lien intime qu’il y a entre la parole – je t’aime – et surtout le geste, le mouvement, l’être pour l’autre que l’on aime. Si les deux choses étaient totalement séparées, ce serait catastrophique. Nous pourrions simplement mettre des petits post-it ou des petits haut-parleurs partout dans la maison pour répéter : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime… »

Ce qui fait le prix, la beauté, l’extraordinaire splendeur de l’expression "je t’aime", c’est qu’à ce moment-là les mots sont puissants de toute la force de ma tendresse, de mon affection et de mon attention à l’autre. Sinon, c’est « paroles, paroles… », autre drame de la Méditerranée quand on s’aperçoit que la parole s’est complètement détachée de la réalité et de l’action.

Alors, frères et sœurs, c’est çà prier. C’est un don. Qui veut que son règne vienne ? Dieu ! Pourquoi disons-nous : « Que Ton règne vienne » ? Parce que Dieu veut nous associer à l’acte par lequel Il fait venir son règne. Qui veut que sa volonté soit faite ? Dieu ! Pourquoi nous demande-t-Il de dire : « Que Ta volonté soit faite » ? Parce qu’Il nous associe tellement à ce projet, tellement profondément, qu’Il veut que nous le disions au moment même où Il le fait.

On ne sait pas prier car la plupart du temps, on croit que la prière est notre initiative, on croit que c’est nous qui allons décider alors que c’est Dieu qui nous dit ce qu’Il va faire. Je pense que Dieu a envie de nous faire participer par la prière à l’acte même du bienfait qu’Il va donner. Nous sommes en quelque sorte – ne le prenez pas comme un blasphème – la conscience et la parole de Dieu dans ce monde. C’est pourquoi nous pouvons dire avec une certaine audace le Notre Père, bien que l’expression « nous osons dire » ne soit sans doute pas la plus appropriée : l’Eglise a toujours reconnu que la prière était de l’audace parce que nous croyons que Dieu fait de nous par la parole de notre prière les transmetteurs et les co-acteurs de sa volonté.

Quand on dit que les contemplatifs sont dans leur couvent et ne font rien, en réalité, ils sont dans la suprême action, la suprême "performation" dirait le philosophe anglais John Austin, de laisser leur parole épousée par la Parole, le souhait, la volonté et l’action de Dieu. C’est la raison pour laquelle normalement, prier ne devrait pas nous fatiguer puisque c’est Dieu qui prie en nous. C’est pour ça qu’Il a envoyé son Fils. Jésus Lui-même est la prière par excellence. Il est celui qui chaque fois qu’Il demande quelque chose sait ce que le Père veut et Il sait qu’Il ne le demande que parce que le Père le veut. Et Il est venu nous dire : « Faites comme moi, sachez que tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, Il vous l’accordera ».

Nous, nous calculons tout de suite le résultat. Je voudrais gagner à l’Euromillion. Reste à savoir si c’est une demande du Notre Père… En réalité, Dieu veut que nous soyons associés à son œuvre, peut-être pas exactement comme nous pensons qu’Il devrait faire là aussi, on ne peut pas dire : « Ma chérie, je t’aime à condition que tu fasses tout ce que je te demande ». Ce n’est pas tout à fait la vraie manière d’aimer. C’est le fait de reconnaître dans l’amour que Dieu a pour nous la capacité qu’Il a de nous associer par la parole de notre prière à son action.

C’est pour cela que la prière est gratuite. On ne paie pas la prière. Il y a des gens qui me disent : « Je viens faire dire une messe, combien je vous dois ? » Vous ne me devez rien. Ne le prenez pas à la lettre… mais de fait, vous ne devez rien. Si l’action eucharistique est une action de Dieu, tout ce que vous pouvez faire, c’est de participer à la vie de l’Eglise pour faire vivre les curés afin qu’ils aient de quoi manger tous les jours (947 € par mois, c’est nettement en dessous du SMIC, mais c’est comme ça).

Mais c’est la gratuité même du geste de Dieu qui dit : « Je ne peux pas agir sans qu’ils disent par leurs paroles et leurs prières ce que Je suis en train de faire ». C’est pour ça que les chrétiens ont eu une conscience extraordinaire de leur rôle dans le monde. Quand ils se disaient que le monde tenait grâce à eux, ce n’était pas parce qu’ils se considéraient plus malins que les autres mais parce qu’ils savaient que si Dieu leur avait révélé sa volonté, son dessein, son projet de vie et de salut, c’est par la prière qu’ils en étaient à la fois les confidents et les proclamateurs.

Alors frères et sœurs, essayons de retrouver pendant les vacances cette force de la parole de la prière. Non pas une force qui vient de nous-mêmes – j’ai dit quinze chapelets et la belle affaire ! S’ils ne sont pas performatifs, ils ne servent à rien sauf à vous user la salive inutilement –, mais un don de Dieu qui par la prière nous donne la capacité d’agir et d’être à l’œuvre selon son projet.

Quand les disciples ont demandé à Jésus : « Apprends-nous à prier », Il n’a pas répondu : « Chantez Alleluia, dites que Dieu est bon … », Il leur a appris une prière de demande au vrai sens du terme, c’est-à-dire être associé par la parole et par pure grâce à l’acte même par lequel Dieu agit pour chacun d’entre nous.

Alors, chaque fois que nous faisons le signe de croix, il faut se rappeler la façon dont on ouvre les fenêtres à Marseille !

 
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