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ACCUEILLIR ET VIVRE LA SURPRISE PERMANENTE

1 R 3, 5 + 7-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – année A (26 Juillet 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

07 26 A Durer Anne Marie et jJesus

Anne, Marie et Jésus (Dürer)

Frères et sœurs, La liturgie nous propose pour les vacances un effort intellectuel peu commun : c’est la troisième fois que nous lisons des paraboles du chapitre 13 qui nous proposent un bouleversement dans la manière d’être et de penser des disciples de Jésus. Aujourd’hui, les trois dernières paraboles – celle du trésor, celle de la perle et celle des poissons – constituent la cerise sur la gâteau.

La clef se trouve dans la dernière phrase : « Tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui sait tirer de ses réserves du neuf et de l’ancien ». Pourquoi un scribe ? La plupart du temps, ils ont mauvaise réputation car on pense que ce sont les fonctionnaires de la Loi de Moïse. En réalité, ils représentent exactement ce qu’était la mentalité la plus ouverte de l’époque : le scribe était le spécialiste de la séparation. Le judaïsme de l’époque de Jésus traversait une crise identitaire peut-être encore plus forte que celle que nous chrétiens connaissons dans la société moderne. La solution des scribes consistait à dire que le seul point d’appui sur lequel on pouvait rester juif, vraiment juif et uniquement juif, était de lire la Loi, de l’interpréter, de la connaître, pour savoir ce qui est juif et ce qui ne l’est pas. C’était donc une sorte de coupure au couteau, d’"apartheid" religieux. Il fallait donc être scribe pour distinguer ce qui allait dans le sens de la tradition.

Autrement dit, ce qui caractérise le scribe classique dont parle Jésus, c’est qu’il n’a aucun sens du surgissement possible de la nouveauté. Si une nouveauté apparaît, c’est dangereux, contaminant et menaçant pour l’identité. On reconnaît tout de suite dans cette manière un peu sommaire dont je vous présente le scribe de la tradition juive, des traits qui ressurgissent actuellement dans tous les milieux religieux. La poussée identitaire, pour essayer de retrouver une véritable assiette conforme à la tradition et qui rejette tout ce qui d’une façon ou d’une autre paraît dangereux, est un des aspects qui hélas est en train de paralyser le monde actuel. L’"identitarisme" religieux n’est pas simplement une sorte de fixation craintive des masses en quête de repère, c’est véritablement le surgissement au sein des sociétés modernes d’une réaction profonde de repli identitaire.

Or, précisément Jésus, dans la dernière sentence du texte que nous avons lu tout à l’heure, nous demande de ne pas nous tromper. En réalité, le vrai scribe chrétien a du discernement. Ce n’est pas la religion de la bêtise où il suffirait de faire ce que dit le curé. C’est la religion de ceux qui veulent comprendre, savoir et être ce qu’ils veulent être. Ainsi, le vrai scribe chrétien est celui qui, comme un maître de maison, sait tirer du trésor de sa maison, c’est-à-dire de son patrimoine, le neuf et le vieux. Voilà qui n’est pas une théorie révolutionnaire. Une théorie révolutionnaire consisterait à dire qu’il n’y a pas d’ancien qui tienne, qu’il faudrait tout rejeter et qu’il ne faudrait suivre que le moderne et les dernières idées. On sait où cela conduit depuis quelques siècles.

Ce n’est pas du tout cela. L’acte de discernement concerne le fait de savoir comment je tire parti du neuf et du vieux. A son époque, Jésus vit avec des gens qui ne parlent que de la religion des pères. Il met en garde : le scribe intelligent et sage qui, comme Salomon, demande la sagesse de Dieu et lit la Loi de Moïse, ne peut pas l’interpréter comme ceux qui pensent que toute la vérité vient du passé. Il faut tirer du neuf et du vieux à partir du patrimoine, c’est-à-dire à partir de la situation dans laquelle on se trouve.

Frères et sœurs, du point de vue chrétien, une réaction identitaire chrétienne consiste à rejeter tout apport ou tout contact avec la modernité, même si la modernité doit être critiquée. C’est pour cela que l’on est scribe, c’est-à-dire intelligent. Tout cela doit être le fruit d’une attitude face à la diversité même des situations historiques. Et je crois qu’il faut le dire clairement : si nous croyons que notre identité chrétienne consiste uniquement à rejeter la modernité (avec tous ses défauts, nous sommes hélas à certains moments consternés et atterrés), si nous n’exerçons pas notre discernement entre ce qui est neuf, ce qui est vieux, ce qui n’est plus viable, ce qui n’est pas viable, ce qui n’a aucun avenir et ce qui en a, nous n’avons pas la sagesse chrétienne.

Evidemment, Jésus reprend dans trois paraboles ce qui aboutit à cette conclusion. Quand Jésus veut expliquer cela, il reprend l’histoire du discernement du filet. Le Royaume des Cieux, c’est le comme le filet. C’est comme le champ ensemencé à la fois par le bon semeur et par le semeur d’ivraie : il est le lieu qui ramasse beaucoup de poissons, des bons et des mauvais. Et s’il fallait actualiser, qui ramasse beaucoup de bouteilles en plastique. Cela signifie que le filet ramasse n’importe quoi. On peut imaginer que le filet est la métaphore du Royaume, de l’Eglise, de la paroisse ou de nos copains chrétiens, peu importe. Le filet ramasse tout. Voilà déjà une première conséquence de la nécessité d’être scribe. Il faut du discernement. Mais la différence entre le scribe et les inquisiteurs est que le scribe chrétien n’est pas chargé d’exclure les mauvais poissons. Le scribe sait qu’il faudra vivre jusqu’à la fin avec des poissons peu comestibles. L’attitude du scribe est celle du discernement.

L’acte du filet qui ramasse, c’est l’œuvre de Dieu. Quand Dieu jette le filet de sa parole, le filet de son salut, il faut que le filet soit jeté dans la dimension la plus large possible. Sinon, ce ne serait pas Dieu. Si c’est nous qui disons à Dieu de jeter son filet à tel endroit car à cet endroit, nous avons des amis que nous voudrions convertir, nous nous trompons. Nous ne sommes pas les maîtres de la pêche. Et c’est pour cela qu’il est très dangereux de croire que nous sommes les maîtres pêcheurs. (Nous sommes peut-être les maîtres pécheurs mais pas les maîtres pêcheurs). Nous devons avoir de la rigueur dans le discernement de ce qu’est la pêche : c’est le moment où est jeté le filet. On arrive alors aux deux petites paraboles qui sont au début de l’évangile que nous avons lu.

La plupart du temps, on dit que le Royaume est le trésor, ou la perle. Profonde erreur. Attention, dans la traduction du lectionnaire, il y a ce qu’on appelle les belles infidèles, c’est-à-dire des erreurs de traduction qui sont très jolies du point de vue du français mais complètement fausses du point de vue de la compréhension du texte. Jésus dit que le Royaume des Cieux est ce qui se passe lorsqu’un homme a trouvé un trésor dans un champ. C’est plus compliqué que le simple trésor. Le Royaume des Cieux est l’événement de trouver le trésor dans un champ, ou l’acte de trouver une perle de grand prix. La seule différence entre les deux, c’est que dans un cas, c’est uniquement un coup du hasard et une surprise à l’état pur (il ne s’attendait pas à trouver un trésor dans le champ), dans l’autre cas, c’est un spécialiste, un gemmologue, qui sait le prix des perles.

Voilà l’astuce. Le Royaume, c’est ce qui se passe dans le cœur d’un gemmologue lorsqu’il découvre le trésor, lorsqu’il découvre une perle de grand prix. Donc, le Royaume des Cieux n’est pas ce qui est consigné dans la Loi, mais le processus par lequel tout à coup le mystère du salut est révélé. La spécificité du Royaume de Dieu, c’est la surprise. Evidemment, avec nos calculs statistiques, nous pouvons choisir de le chercher plutôt à un endroit qu’à un autre car nos chances y sont plus grandes de trouver des trésors ou des perles, mais là n’est pas le problème. Le problème est de se laisser surprendre par la venue du Royaume. C’est là que l’on voit que le Royaume ne peut pas être uniquement constitué par le fait que je dis : « Là est le Royaume » ou « Là, il n’est pas ». Le découvreur de perle ou de trésor n’y pensait même pas.

Le régime de la venue du Royaume de Dieu est la surprise. Donc ne nous étonnons pas que cela soit aussi une surprise pour nous. Et si le Royaume de Dieu et l’Eglise ne sont plus pour nous une surprise, c’est très mauvais signe. Ça ne veut pas forcément dire que nous sommes devenus des chercheurs de trésor. Ça peut vouloir dire que nous considérons que nous avons le trésor, que nous vivons sur l’acquis et que nous dormons sur nos deux oreilles.

Mais le problème n’est pas là. Le Royaume de Dieu est ce qui se passe dans la surprise du cœur d’un homme qui découvre le trésor ou la perle. Tout le reste est de la littérature. C’est pour cela que Jésus dit que le fait d’avoir la surprise du Royaume peut induire des comportements comme celui de se dépouiller de toutes ses richesses pour avoir le Royaume de Dieu. C’est traditionnellement ce que les religieux se sont attribués professionnellement, mais c’est valable pour tout le monde. Le Royaume de Dieu, c’est la surprise qui nous arrive lorsque nous tombons amoureux ou amoureuse, c’est le bonheur qu’il y a à tenir un enfant dans ses bras quand il naît. Le Royaume de Dieu, c’est le bonheur de partager avec quelqu’un qui est plus pauvre que soi et qui a besoin de notre aide. Le Royaume de Dieu est effectivement une réalité de ce monde.

Cela peut paraître un peu bizarre ou provocateur de dire cela, mais réfléchissons-y : comment Dieu peut-Il nous parler actuellement sans utiliser les réalités et les événements de ce monde ? Cela ne veut pas dire qu’il faut séculariser la religion. Cela veut dire qu’il faut savoir découvrir l’acte et l’œuvre de la révélation du Royaume de Dieu là où ils sont. Et généralement, tant que nous sommes ici sur cette terre et dans l’Eglise, il faut la découvrir à travers le tissu humain, ecclésial, sacramentel, à travers toutes les réalités qui constituent notre vie chrétienne.

Frères et sœurs, c’est un merveilleux travail pour les vacances alors qu’habituellement, quand on n’est pas en vacances, il n’y a pas trop de surprises. Nous devons, dans ce temps de vacances, découvrir vraiment la faculté que le Royaume de Dieu a de nous surprendre. Car l’histoire chrétienne est l’inverse de l’histoire qui ronronne et voudrait répéter toujours la même chose. Sachons que la tradition chrétienne n’est pas de toujours répéter à l’identique. Dieu s’échine à cacher des trésors dans le cœur de chacun d’entre nous, et nous allons chercher des comportements religieux qui nous donnent une garantie que nous avons tout ce qu’il faut pour être des saints et gagner le paradis. La vérité est que si le Royaume est ce qui se passe lorsque l’on découvre un trésor ou une perle, ça ne se laisse pas déterminer.

Alors, frères et sœurs, vivons en surprise permanente.

 
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