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DE NOTRE "PEU" DIEU FAIT BEAUCOUP

2 R 4, 42-44

(30 juillet 2006???)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Clermont-Ferrand : Muliplication des pains 

I

l y a deux questions dans le livre des Rois, ce serviteur d’Élisée qui dit : « comment donner tout cela à cent personnes ? » Ce tout cela, c’est vingt pains d’orge et un sac de blé frais. Il y a une famine dans le pays, quelqu’un a apporté ce "tout cela" à Élisée qui aurait pu le garder pour pouvoir comme la fourmi de La Fontaine, capitaliser afin de pouvoir passer en paix tout l’hiver, toute la mauvaise saison, toute la famine. Et pourtant, Élisée donne et son serviteur lui dit : ça ne sert pas à grand-chose, comment nourrir cent personnes ? Il a pourtant vingt pains d’orge. Dans le récit de l’évangile, il y a toujours un parallèle, vous le savez entre la première lecture de l’Ancien Testament et la lecture de l’évangile, dans l’évangile, il y a beaucoup moins, il n’y a que cinq pains d’orge et deux poissons. Célèbre titre, cinq pains et deux poissons. Et ces cinq pains et ces deux poissons vont devenir un signe absolument renversant, renversant tout simplement parce que avec moins, avec peu, le Seigneur va nourrir beaucoup de monde. La question qui surgit de la part de l’apôtre, c’est : "comment nourrir toute cette foule ?"

       Ce sont les deux questions propres à notre humanité quotidienne et peut-être de notre manière de faire ou de voir. Cela fait partie de notre quotidien angoissé et angoissant. Comment faire ? Je n’ai pas grand-chose, il existe si peu, je n’ai pas assez pour tous ceux-là. Il me semble que notre monde moderne ne nous habitue pas à l’écoute d’un tel évangile. Car on se dit : en somme, c’est une belle histoire, et je l’ai entendu très souvent, le Seigneur qui est si fort ne pourrait-il pas multiplier à l’infini les pains pour tous les gens qui crèvent de faim ? Alors, certes, nous ne sommes atteints par la famine ou la pauvreté des autres que par des intermédiaires, par les journaux, et quelquefois notre cœur est saisi par la détresse qu’il peut y avoir, mais elle est loin, ou nous la mettons loin. Parce que nous ne savons pas répondre à cette question : comment faire pour nourrir tant de monde ? 

        Effectivement, nous n’avons pas les moyens. Si nous réfléchissons uniquement en termes économiques, si nous pensons que les choses ne se règlent qu’avec deux cents journées de salaire pour payer et nourrir cette foule au désert, or, le Seigneur nous apprend autre chose. Il nous apprend une logique que nous ne connaissons pas. Il remplit de sa présence et de son existence le peu que nous donnons. Dans cet évangile, tout est affaire de contraste, il y a beaucoup de monde, il y a cinq pains et deux poissons. Il y a une grande foule, et il y a seulement un jeune garçon qui a emporté son pique-nique, prévoyant, car pour lui tout seul, avec cinq pains et deux poissons il devait s’en sortir. Mais qu’ont-il fait les autres ? Ils sont allés comme ça au désert pour écouter Jésus ? Tout est affaire de contraste, il n’y a rien et pourtant tout y est. Il y a Jésus, il y a la foule, et dans ce rassemblement, dans cette "ecclesia", il y a un peu de pain, un peu de poisson qu’un jeune garçon apporte. Et c’est ce peu-là qui devient beaucoup parce que c’est simplement le signe du partage. Je n’ai pas beaucoup, mais je partage parce que j’ai. Je me trompe toujours, j’ai beaucoup plus que ce que je pense, je peux toujours donner plus que ce que je ne crois plus avoir. C’est du "peu" que le Seigneur fait beaucoup. C’est du désert que le Seigneur fait jaillir la vie, resplendir sa lumière et refleurir ce désert-là. L’évangile nous apprend que ce qui compte aux yeux  du Seigneur, c’est ce peu que nous apportons et lui fait le reste. 

       C’est d’ailleurs ce que Jésus fait pour lui en premier. Quel gâchis, que Dieu s’incarne. Mais Dieu aurait mieux fait de rester au ciel dans sa toute puissance et sa gloire pour arranger les affaires de notre monde. Non, Dieu devient peu, et bien peu, il devient un homme. Et pourtant de cette humanité, de cette incarnation, il devient le Seigneur des vivants et des morts, car dans ce peu, dans cette fragilité, dans la limite humaine, il y inscrit l’infini de la tendresse, de la miséricorde et de la vie de Dieu. Dans le cœur même de sa fragilité humaine, il l’emplit de la grande puissance qu’a Dieu, celle d’aimer le plus petit, parce que ce plus petit devient le signe même que la grâce de Dieu est au cœur du monde. Du peu, le Seigneur fait tellement. Effectivement, Dieu aurait pu régler beaucoup plus de choses, Philippe je te mets à l’épreuve : où devons-nous acheter du pain pour nourrir cette foule ? Et Philippe réagit en homme moderne, il va calculer : mais deux cents jours de salaire ne suffiraient pas. Et nous, nous en sommes toujours là. Comment allons-nous faire ? On va organiser des plans, y compris dans l’Église, des plans pastoraux, de mission, etc … Et puis dans l’Église, il y a moins de prêtres, tout cela part à vau-l’eau ! Rappelons-nous comment a commencé l’Église ? Si peu, douze hommes et quelques femmes qui ont envahi l’histoire des hommes d’un beau message de salut. Il n’y a rien de peu, il n’y a rien de pauvre, il n’y a rien de petit aux yeux de Dieu, et si vous considérez que vous êtes peu, petit et pauvre, alors Dieu est avec vous car vous êtes remplis du beaucoup de la grâce de Dieu qui a aimé le plus petit lui-même, s’étant fait le plus petit. De ces douze hommes, le Seigneur en a fait son Église. C’est ce que comprendra Pierre qui prendra un glaive pour couper l’oreille du serviteur du grand-prêtre, le même Pierre toujours à feu et à sang pour faire telle ou telle chose et proclamer, et quand il va rencontrer après la résurrection, le boiteux de la Belle Porte, il lui dira : "De l’argent, je n’en ai pas, mais ce que j’ai je te le donne, ce peu que j’ai mais qui est si grand, au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche !"

       C’est l’expérience aussi que fait Pierre. Comment faire pour nourrir toute cette foule ? Comment faire ? Commencez par faire un peu. Un peu, plus un peu, plus un autre peu, et de peu de ces petits que nous sommes, cela fait beaucoup. Cela fait l’évangile au cœur de l’humanité, ce peu. Ce peu que j’ai je te le donne, ce n’est pas grand-chose, c’est peut-être cinq pains et deux poissons, mais parce qu’ils sont partagés, parce qu’ils sont donnés, alors, tu vas voir, ils peuvent en nourrir beaucoup. Ils peuvent aussi combler beaucoup de faim. Nous avons toujours des grands projets ou des grands idéaux, y compris dans nos églises. Mais commençons par l’évangile, commençons par ce peu. Jésus n’a pas rencontré beaucoup d’hommes, non, à vues humaines, son histoire est très limitée finalement. Trente trois ans d’existence, quelques populations rencontrées dans un pays qu’on ne connaît pas tellement et pourtant, c’est ce peu-là qui fait qu’aujourd’hui, des millions de gens confessent que Jésus-Christ a quelque chose à voir avec leur vie. 

       C’est à cela que le Seigneur nous appelle. Peut-être qu’il s’agit simplement d’écrire une carte, peut-être qu’il s’agit simplement de faire un sourire, peut-être qu’il s’agit simplement d’avoir un regard attentif sur ce que nous ne voyons pas d’habitude, que sais-je ? Tout ce petit peu qui pour certains devient beaucoup, plus qu’il n’en faut puisqu’il en reste douze couffins. Le Seigneur nous guide dans le désert de nos vies, nous tous rassemblés pour que nous n’entrions plus dans une destruction de ce monde en pensant que ce qui compte, c’est toujours de "faire", d’en jeter plein la vue, de régler toujours des problèmes. Sachons d’abord que ce que le Seigneur nous demande, c’est de laisser notre vie résonner au pas de l’évangile et à son rythme. 

       Du peu de chacune de nos histoires, Dieu fait beaucoup, comme il  a fait de peu d’hommes une Église, du peu de ce que nous sommes, de la petitesse de notre vie, le Seigneur fait beaucoup. Et c’est cela l’expérience de la grâce, c’est un cadeau, c’est-à-dire que nous recevons Dieu merci, beaucoup plus que ce que nous faisons et que ce que nous valons. Ces cinq pains et deux poissons, la grâce, c’est que cela a nourri tous les autres. 

 

       AMEN


 

 

 

 
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