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LE SENS DU MIRACLE

2 R 4, 42-44 ; Ep 4, 1-6 ; Jn 6, 1-15
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (25 juillet 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"On en mangera et il en restera !"

 Frères et sœurs, en préparant aujourd'hui l'homélie de cette messe et en relisant les deux récits, celui du prophète Élisée qui donne à manger à tout le peuple rassemblé autour de lui, et ensuite le récit du Christ qui rassasie les foules qui l'ont suivi, à la vue des signes qu'Il opérait, je me faisais cette réflexion que, peut-être, vous vous faites vous-mêmes : encore un miracle !

       Au fond, je me demande si, d'une certaine manière les miracles dans les récits bibliques, et plus particulièrement dans le nouveau Testament, ne nous gênent pas un peu. Récemment encore, parlant avec des fiancés profondément chrétiens et profondément croyants, sur ce qui pouvait les heurter ou poser des points d'interrogation dans leur foi, ils me disaient que tout ce que l'on disait, tout ce que l'on confessait de notre foi, ils s'y sentaient très à l'aise, mais cependant, dans leur sensibilité, peut-être parce qu'ils étaient des hommes de notre siècle, l'aspect miraculeux de la vie du Christ ou de certains épisodes bibliques les gênait. Ils trouvaient que c'était un peu naïf, que c'était peut-être une certaine manière de défendre ou de trouver la foi à bon marché. Les miracles, au fond, c'est ce qui impressionne le plus notre sensibilité, c'est ce qui est le plus propre à éveiller en nous une sorte d'attitude du cœur, de crédulité et on sait par ailleurs qu'il se produit parfois des choses qui sont, non pas des miracles, mais qui ressemblent tellement à des miracles. Et en plus, que Jésus en ait fait correspondait peut-être à telle ou telle donnée de la science qui, maintenant, serait au clair sur ce problème mais qui, à cette époque-là, aux yeux des contemporains, apparaissait comme un miracle. Après tout, les secrets du monde, de la création, ne nous sont pas encore pleinement connus et peut-être que, lorsque aujourd'hui encore, on déclare telle guérison miraculeuse, c'est qu'en fait, on ne veut pas s'avouer les propres limites de notre science et de notre connaissance du monde.

       C'est pour cela qu'un certain nombre de gens, aujourd'hui, des chrétiens ou des théologiens disent de toute bonne foi qu'après tout le miracle, n'est peut-être pas tellement un fait dans la vie du Christ. Ce n'est peut-être pas quelque chose que Jésus a vraiment fait, mais c'est quelque chose qu'on a raconté après, des épisodes symboliques. On dit que Jésus a guéri un aveugle parce que cela signifie que Jésus est venu ouvrir les yeux de notre cœur. On dit que Jésus est venu guérir les boiteux, les estropiés : cela veut dire qu'Il est venu pour nous ressusciter un jour et pour nous faire marcher à sa suite, dans le sillage qu'Il a ouvert vers le Royaume de Dieu. Ainsi tous mes miracles seraient, dans l'évangile de Jésus, une manière de parler de la bonne nouvelle qu'Il nous a annoncée. Ce seraient des actes symboliques Et, à ce moment-là, on aurait comme une sorte de soupir de soulagement parce qu'enfin la foi, ce que nous croyons, serait rentrée bien sagement dans notre conception scientifique et philosophique moderne du monde. Il n'y aurait plus de contradiction. Il y aurait une sorte de religion parfaitement raisonnable, généreuse, très croyante dans le Père, le Fils, l'Esprit Saint, mais en ce qui concerne l'action du Christ sur la terre, comme les miracles nous gênent un tout petit peu, et bien, on rogne ce chapitre. Et, à ce moment-là, on trouve une sorte de nouvelle assurance. La foi ne nous fait aucun problème.

       Il faut bien avouer que, lorsqu'on veut aborder ce chapitre des miracles, la plupart du temps, on est très gêné. D'une part, on n'en a pas vu beaucoup et on a l'impression que, tout d'un coup, cette recrudescence au moment où le Christ est venu sur la terre, nous paraît un petit peu étrange, et pour le moins étonnant. Pourquoi y en a-t-il eu tellement ? Et d'autre part, au fond, est-ce que ce n'était pas un peu facile, de la part du Christ, de faire des miracles ? C'était emporter sans aucun problème, l'adhésion de toutes les foules. Si, actuellement, je faisais devant vous un miracle, je crois que j'aurais une réputation de thaumaturge tout à fait incontestée.

       Par ailleurs, c'est curieux, parce que le Christ Lui-même à certains moments, s'est refusé à faire des miracles, on nous montre bien que le Christ n'est pas un inconditionnel du miracle. A certains moments, quand on les lui demandait, Il refusait de les faire. Lorsqu'au début de son ministère le démon l'a tenté en lui disant : "Jette-toi du haut du pinacle du Temple !" il n'y avait pas de miracle plus merveilleux pour l'inauguration de son programme que de se jeter comme ça et de voleter quelque temps dans l'air pour ensuite manifester qu'Il était vraiment le Fils de Dieu. Or, Il s'y est refusé. Jésus nous est donc présenté, dans l'évangile, comme ayant vis-à-vis du miracle, une attitude et un jugement qui ne laisse aucun doute. Dans certains cas, Il a voulu poser un signe, dans d'autres cas, Il n'a pas voulu. Aujourd'hui, on voit le Christ dans un endroit où les foules l'avaient suivi, où elles étaient accablées par le fait qu'elles avaient marché longtemps à sa suite et qu'elles avaient faim. On voit Jésus Lui-même prendre l'initiative d'un miracle. Alors, qu'est-ce que cela signifie, dans le cœur de Jésus et dans le sens même de la foi que nous avons que le Christ a fait des miracles ? Qu'est-ce que cela veut dire, un miracle ?

       Pour comprendre un miracle, il faut le "servir" à partir de l'ensemble même de la mission du Christ. Qu'est-ce que le Christ est venu faire sur la terre ? Il est venu faire deux choses.

       Premièrement, Il est venu annoncer une bonne nouvelle, c'est-à-dire qu'Il a parlé. Il a annoncé le Royaume de Dieu. Il est venu dire aux hommes : "Dieu, mon Père, vous aime infiniment. Peut-être que vous, vous êtes dans le péché, mais Dieu vous aime tellement que, la preuve, Je viens aujourd'hui parmi vous et je vous annonce cet amour. Le sens même de ma mission, de ma présence parmi vous, c'est de vous proclamer le Royaume : le Royaume de Dieu est au milieu de vous !" Jésus parle. Jésus annonce le Royaume et Il dévoile, par sa parole, le secret du cœur de Dieu. Ceci est essentiel, car une telle prédication exige de notre cœur l'adhésion de la foi. Nous croyons aujourd'hui, à la suite des disciples, à la Parole du Seigneur c'est-à-dire nous croyons à ce qu'Il nous a dit. Il a dit qu'Il était le Royaume de Dieu, qu'Il était le Fils de Dieu, qu'Il était venu pour nous sauver, pour nous arracher au péché et à la mort. Il est venu nous expliquer les secrets du mystère du Royaume à travers un certain nombre de paraboles, à travers un certain nombre d'explications sur l'amour du Père et sur son amour à Lui, pour tous les hommes.

        Mais Jésus n'est pas venu faire que cela. Jésus n'est pas simplement un "parleur". Il est aussi Quelqu'un qui a agi. Et tout d'abord, Il a agi invisiblement au cœur des hommes. Lorsqu'Il a rencontré Pierre, lorsqu'Il a rencontré Jean, lorsqu'Il a rencontré Marie-Madeleine, lorsqu'Il a rencontré Zachée, Il n'a pas fait de miracle. Il leur a dit : "Viens et suis-Moi !" Il leur a dit : "Tes péchés sont pardonnés !" Il leur a dit : "Aujourd'hui, le salut est aussi entré dans cette maison", c'est-à-dire qu'à ce moment-là, Il a vraiment réalisé le Royaume, Il a agi véritablement, profondément, solidement dans le cœur des hommes et des femmes qui avaient accepté d'accueillir la Parole et l'appel du Christ dans leur cœur. Toute l'œuvre du Christ est à quatre-vingt-dix pour cent une œuvre invisible dans notre cœur. Le Christ vient encore au-devant de nous et nous demande, comme à Simon-Pierre : "M'aimes-tu ?" Et en nous posant cette question, Il déverse dans notre cœur sa grâce qui nous bouleverse et qui nous transforme le cœur. Mais, la plupart du temps, c'est une œuvre invisible et secrète au fond du cœur de l'homme.

       Et nous le savons aujourd'hui, nous tous qui sommes rassemblés dans cette église, nous n'avons pas été témoins de miracles absolument extraordinaires ou bouleversants. Nous avons eu, sans doute dans notre vie, quelques moments extrêmement marquants, très impressionnants pour notre sensibilité. D'ailleurs, après, nous avons très légèrement tendance à le mettre en doute en disant : "Est-ce que ce n'était pas psychologique ? Est-ce que je ne me suis pas laissé impressionner par la situation ?" Mais la plupart du temps, nous savons que le travail et l'œuvre de Dieu au fond de notre cœur, est une œuvre secrète, invisible. "Le Père qui voit dans le secret, te le rendra!" Or, cet invisible, c'est le Royaume. Le Royaume de Dieu en nous est l'œuvre invisible que le Christ commence à accomplir. Et pourquoi est-elle invisible ? Tout simplement parce qu'elle n'est pas encore pleinement manifestée.

       C'est ainsi que le Christ s'est plié aux conditions de notre vie. Il a vraiment voulu enfouir le grain dans la terre. Il a voulu cacher le secret du ciel dans notre terre, et on ne peut pas mettre autrement le secret du ciel dans la terre qu'en le cachant invisiblement dans le cœur de l'homme, puisqu'il n'y a que le cœur de l'homme qui est apte à recevoir, au plus intime de lui-même, dans le secret caché et invisible de son cœur, de recevoir l'invisible du Royaume.

       Mais, et c'est là que se situe très exactement le miracle, c'est que lorsque Jésus annonçait les merveilles du Royaume et lorsqu'Il opérait invisiblement dans le cœur de certains hommes, il fallait aussi, à certains moments, que sa Parole trouve un témoignage difficile. Le miracle, c'est la preuve, c'est le signe comme dit saint Jean, et c'est pour cela qu'il emploie le mot de signe, c'est le signe qu'il y a une correspondance entre ce que dit Jésus et ce qu'Il fait invisiblement. Et pour nous le dire, il n'y a pas d'autre manière de le dire et de le signifier que de le faire voir au grand jour. Le sens profond de tout miracle, c'est de manifester que, des maintenant, dans des circonstances exceptionnelles, tout à fait extraordinaires et voulues par Dieu, à un certain moment, le Christ accorde un signe visible qui montre le lien entre, d'une part la Parole qu'Il annonce et, d'autre part, l'action sécrète et invisible qu'Il fait au cœur de l'homme.

       Lorsqu'Il guérit le paralytique, Il lui a dit auparavant : "Tes péchés te sont remis !" et lorsqu'Il a dit : "Tes péchés te sont remis", Il dit aux foules : "Afin que vous voyiez bien qu'il est vrai que j'ai remis ses péchés, Je lui dis maintenant "Lève-toi et marche!" Le miracle, le signe réel que Jésus accomplit a ce moment-là est comme le débordement de la grâce invisible de l'amour de Dieu manifesté en lui par le pardon des péchés qui, à ce moment-là, se manifeste au grand jour.

       Il est évident que c'est un instrument privilégié, de la Parole du Christ, parce que notre parole n'aura jamais la puissance du Christ, même si elle est toujours investie d'une manière ou d'une autre de la puissance de l'Esprit. Il est évident que notre action, notre charité, notre amour de nos frères n'aura jamais la profondeur et l'absolu que peut avoir l'Amour du Christ lorsqu'il a été répandu dans le cœur de Zachée ou dans le cœur de Marie-Madeleine, même si notre amour est toujours sous la mouvance de l'Esprit Saint. Il arrive cependant que Dieu accorde à certains de ceux qui sont particulièrement transparents dans leurs paroles et dans leurs actes, de manifester, a la suite du Christ, ce pouvoir qui rend visible, la conformité de la Parole de Dieu et de l'agir de Dieu. Voilà exactement le sens du miracle. Et peut-être que cela vous éclaire maintenant sur le sens du miracle que nous venons d'entendre aujourd'hui.

       La multiplication des pains n'est pas une opération démagogique pour convaincre les foules de Galilée et les entraîner dans le sillage de Jésus-Christ. Le miracle des pains manifeste précisément que, d'une part, la Parole du Christ selon laquelle le Royaume de Dieu est arrivé, est vraie. C'est vrai que lorsque Jésus est au milieu de son peuple, c'est le Royaume de Dieu, même si ces foules ne sont pas encore entièrement convaincues. Le Royaume de Dieu est semé comme le grain. C'est Jésus qui est là, au milieu d'eux.

       Et d'autre part, c'est vrai aussi que Jésus avait déjà travaillé le cœur des foules pour avoir faim de Dieu et avoir soif de Dieu. C'est pour cela qu'elles le suivaient. Jésus veut manifester à la fois la puissance de sa Parole qui annonce la venue du Royaume et, en même temps, Il veut manifester que si ces foules ont faim, ce n'est pas en vain, que si elles ont le désir, d'être rassasiées du Royaume de Dieu, Dieu est capable, des maintenant, de manifester que cette faim est réelle dans leur cœur et que Lui, le Fils de Dieu, peut désormais la satisfaire, par un signe, certes exceptionnel, mais un signe réel.

       Ce signe que Jésus a choisi c'est qu'au moment où ces foules étaient profondément désireuses d'être rassemblées dans l'unité du festin autour de Dieu, unité du festin qui était le symbole promis par toute la tradition prophétique : "Un jour, le peuple serait assis a la table du Royaume !" Voilà qu'en ce jour-là, Jésus en donne un signe manifeste. Réellement, ce jour-là, sur les bords de lac de Galilée, il y a eu une anticipation du festin du Royaume nouveau. Réellement, ce jour-là, le peuple a connu quelque chose de la joie de Jésus au milieu de son peuple, partageant le festin messianique.

       C'est  cela que les évangélistes ont voulu nous dire. C'est vrai ! C'est réel ! C'est que le Christ, à ce moment-là a manifesté aux hommes l'unité de sa Parole de Dieu et de son agir. En Lui, cela ne faisait qu'un. Quand Il disait : "Le Royaume de Dieu est au milieu de vous " ce n'était pas une promesse vague et vide, c'était vraiment Lui qui était là, comme Celui qui donne vraiment la nourriture messianique et qui est seul capable de combler la faim de son peuple. Et, en même temps, Il rendait visible par un signe l'infini de son amour, car ce pain que les hommes allaient puiser dans les corbeilles n'était rien d'autre que la grâce de Dieu rendue visible et que tout homme, aujourd'hui, est invité à aller puiser dans le cœur de Dieu.

       Ainsi, frères et sœurs, nous est peut-être donné de mieux saisir, chaque fois que nous lisons le récit d'un miracle dans le Nouveau Testament et Dieu sait s'ils sont nombreux, et c'est pour cela que ce ne peut pas être simplement une méthode d'illustration de la Parole ou du message de Dieu, ainsi nous est donné de faire cette double référence. D'une part, voir ce que le Christ dit à ce moment-là. Qu'est-ce qu'Il annonce ? Et d'autre part qu'est-ce qu'Il opère réellement, invisiblement dans le cœur de l'homme à ce moment-là ? Et généralement le miracle est comme le point de sature, le point qui rÉlie les deux aspects de la Parole de Jésus. Tout ce peuple a faim et le Christ s'émeut sur la faim de ce peuple. Tout ce peuple ne sait plus se procurer quelque chose pour satisfaire et rassasier son cœur : "Où pourrions-nous acheter du pain pour tant de monde ? Deux cents deniers d'argent n'y suffiraient pas !" Et en même temps le Christ a déjà opéré invisiblement cette soif de rencontrer Dieu.

       Pour nous, aujourd'hui, c'est la même chose. Nous sommes sans cesse à mi-chemin entre la Parole de Dieu et son agir. Et si le Christ a accompli tant de miracles dans le Nouveau Testament, c'est sans doute pour nous montrer comment nous devons, petit à petit, entrer de la Parole de Jésus à la connaissance de son agir en nous. Dieu nous parle. Chaque fois que nous venons à l'eucharistie, nous recevons d'abord la Parole de Dieu. Dieu nous dévoile comment Il agit, comment Il est venu apporter son Royaume, ce qu'Il veut nous apporter, quel est ce Royaume, quel est son amour et l'amour du Père. Et en même temps qu'Il annonce cela, Il agit en nous, invisiblement au fond de notre cœur, et, habituellement, nous n'y voyons rien. Tous les signes que Jésus a opérés dans le Nouveau Testament, sont comme les fils conducteurs qui nous font passer de la Parole de Jésus, telle qu'elle nous est annoncée, à l'émerveillement de ce que Dieu fait au fond de notre cœur.

       Vous allez être maintenant ou vous êtes déjà en vacances. Je vous propose simplement de reprendre tel ou tel miracle que Jésus a fait, et peut-être plus particulièrement un de ses miracles qui vous choque un peu, que vous avez du mal à avaler, qui contredit toute votre sensibilité d'homme moderne qui veut que tout soit expliqué par la science et par le raisonnement. Essayez de relire ce miracle et de voir les Paroles de Jésus qui l'accompagnent, et peut-être qu'en sachant cerner le sens de ce miracle, vous découvrirez, au fond de vous-mêmes, ce que Dieu est en train de faire au plus intime de votre cœur.

       AMEN

 

 
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