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NOTRE PÈRE

Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (27 juillet 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

La page d'évangile que nous venons de lire en saint Luc, comporte deux parties : tout d'abord, le don, par le Christ, à ses disciples du Notre Père et ensuite deux courtes paraboles sur la prière de demande, celle de l'ami importun qui obtient par son impudence ce qu'il n'obtient pas au titre de l'amitié, puis, celle du père terrestre, qui, par bonté donne à ses enfants, les bonnes choses qu'ils demandent. A fortiori combien plus le Père du ciel ne donnera-t-il pas, lui aussi, les choses que nous demandons.

Le texte du Notre Père, tel que saint Luc nous le transmet, vous l'avez sans doute remarqué ou cela vous a surpris, est légèrement plus court que celui que nous donne saint Matthieu. Nous pouvons faire la même remarque à propos des béatitudes. Dans la version de saint Luc, il manque deux demandes : "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel", et la toute dernière : "Délivre nous du mal." Il manque aussi la qualification donnée au Père, Notre Père, qui es aux cieux, cette qualification par laquelle nous voulons signifier, en nous appuyant sur la splendeur et l'infini du ciel, la transcendance et le fait que Dieu est partout présent. Quoi qu'il en soit, ces divergences entre saint Luc et saint Matthieu, n'ont pas beaucoup d'importance car les deux demandes omises par saint Luc, ne font, en fait que développer celles qui précèdent. Je ne m'y attarderai donc pas.

Je voudrais simplement, dans un premier temps, vous donner brièvement un commentaire de cette admirable prière que nous récitons si souvent, et qui peut devenir un peu machinale sur nos lèvres, alors qu'elle a jailli, nous le sentons bien, du cœur même du Christ. Saint Luc nous le dit : c'est alors que Jésus priait, que ses disciples lui dirent : "Apprends-nous à prier". C'est donc la propre prière de Jésus qu'il a transmise à ses disciples. Et cela est très important dès les premiers mots. Le premier mot de cette prière, Notre Père, c'est, en quelque sorte, le résumé de tout notre être chrétien, car qu'est-ce qu'être chrétien, comme le mot l'indique c'est être d'autres christs, car chrétien vient de Christ. C'est donc, comme le Christ, être des fils du Père, non pas des fils dans un sens vague et général, où Dieu aurait pour nous, une paternelle bienveillance, quelque bonté qui le porterait à se pencher sur nous, mais des fils, au sens propre, où Jésus est le Fils Unique du Père et où Il nous fait entrer dans cette intimité inconcevable, inimaginable entre Lui et son Père, dont nous devenons participants. Vraiment, en étant chrétien, disciple du Christ, en étant, par le baptême, enseveli avec Lui, dans sa mort et jaillissant de cette mort, par une résurrection semblable à la sienne, nous devenons vraiment enfant de Dieu, enfant nous le sommes déjà, comme dit saint Jean, dans sa première épître. Nous avons droit de nous tourner vers le Père, en lui disant : Notre Père. C'est le mot que Jésus disait à Marie-Madeleine : "Va dire à mes frères : Je monte vers mon Père et votre Père". Lui qui est son Père, au sens le plus propre, le plus fort, le plus intense du mot, Il est aussi notre Père ; dans ce même sens vous êtes vraiment fils, car vous avez reçu l'Esprit qui vous fait crier : "Abba, Père", comme le dit saint Paul. Donc cette prière, c'est d'abord la prière des enfants qui se tournent filialement vers leur Père. Et ceci est d'une très grande importance.

Nous devrions quelquefois, renouveler le sens, malheureusement un peu usé par l'habitude de cette admirable prière. Pour cela, je vous invite à relire le Notre Père avec les paroles, les pensées du Christ, car cette prière avant d'être la nôtre, est d'abord la sienne. Je me plais à penser que le Christ, sur la croix, a récité ce Notre Père, en face de son Père. L'évangile est plein de paroles du Christ qui appliquent à sa propre relation avec son Père, les paroles mêmes de cette prière. Sans cesse, Jésus ne se contente pas de se tourner vers Dieu pour lui dire, Père, mais encore il lui dit expressément ce qu'il nous demande de lui dire : Priez en disant : "Notre Père, que ton nom soit sanctifié". Et Jésus, au moment où il s'avançait vers sa Passion, quand un trouble le prend, une sorte d'angoisse s'écrie : "Père, glorifie ton nom ". Que ton Nom soit sanctifié, glorifie ton Nom, c'est la même prière, c'est-à-dire que le Nom, que la personne, que la présence réelle de Dieu soit manifestée, révélée, qu'elle soit partout visible. Glorifie ton Nom, que ton Nom soit reconnu.

"Père, disons-nous aussi, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel". Et là aussi, nous voyons le Christ, au moment de son agonie, à Gethsémani, quand il supplie dans les larmes et la sueur de sang : "S'il est possible, que ce calice passe loin de moi !" il ajoute, "Père, que ta volonté soit faite et non la mienne !" Là aussi les paroles du Notre Père sont la prière même de Jésus.

Et quand Jésus demande que le règne de Dieu vienne ou que le pain nous soit donné chaque jour, quand il nous dit de demander ainsi à notre Père, n'est-ce pas Lui-même qui s'est dit le Royaume De Dieu : "Voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous". Le règne de Dieu est arrivé parmi vous. Et il a dit aussi : "Je suis le Pain du Ciel" qui vous est donné, car lorsque nous demandons à Dieu notre pain de chaque jour, nous lui demandons certes, le pain de notre table, le pain dont nous avons besoin pour notre corps mais nous lui demandons aussi ce pain spirituel, ce pain eschatologique, ce pain qui nous nourrira éternellement et qui est le Corps même de Jésus, Jésus qui nous dit : "Je suis le Pain vivant".

Et quand nous disons, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, comment ne pas évoquer aussi le Christ, sur la croix, dans cette dernière : "Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font".

Et quand nous disons aussi : "Délivre nous du mal", pensons à cette lutte du Christ contre le prince de ce monde, contre le père du mensonge, cette lutte commencée au désert au début de sa vie publique et qui s'achève sur la croix quand Jésus peut s'écrier : "Maintenant le Prince de ce monde a été jeté bas".

Oui, nous devons dire le Notre Père, non pas comme une formule, non pas comme une simple formulation de demandes plus ou moins bien choisies, ou qui correspondraient plus ou moins à nos besoins, mais d'abord comme la prière même de Jésus, comme le jaillissement même du cœur de Jésus envers son Père qu'il nous invite à partager avec lui pour que, nous aussi, nous fassions nôtre sa prière. Car notre prière est déjà vivante dans le cœur du Christ, avant même que nous ayons commencé à la prononcer nous-mêmes, nous n'avons pas à fabriquer notre prière comme si nous devions trouver, au fond de nous-mêmes des ressources d'imagination pour demander quelque chose à Dieu. En réalité, le Christ est déjà en prière pour nous. Déjà, il intercède, dans le face à face avec son Père et notre prière est dans son cœur et nous devons plutôt nous introduire dans cette prière, nous glisser dans cette prière du Christ plutôt que de chercher à en inventer une autre. Car aussi bien la prière de l'humanité tout entière est déjà présente, résumée, vivante dans le cœur et dans la bouche du Christ Jésus.

Je voudrais vous proposer, maintenant, une autre réflexion. C'est au sujet de la prière de demande. De nos jours, cette prière n'a pas très bonne presse, chez les chrétiens. Il nous semble que, Dieu sachant ce dont nous avons besoin, n'a pas besoin que nous le lui répétions et que la prière devrait consister, essentiellement à nous tourner vers Dieu pour une louange gratuite, lui laissant le soin de compter les cheveux de notre tête, et de nous donner ce pain et ce dont nous avons besoin, sans que nous ayons nécessité de le lui demander. Pourtant, Jésus insiste : "Demandez et vous recevrez, frappez et l'on vous ouvrira". Oui, il faut que nous sachions demander, car c'est l'attitude de l'enfant devant son Père. Si la prière est cette attitude des enfants de Dieu que nous sommes, tourné vers notre Père, nous devons savoir demander à Dieu. Et demander tout, car il n'y a pas de petites choses. Toute chose est grande. Jésus lui-même l'a dit : "Pas un cheveu de votre tête ne tombe sans la permission de votre Père qui est dans les cieux". Par conséquent, il n'y a rien qui soit indigne d'être demandé à Dieu, car la tendresse paternelle de Dieu pour nous est telle qu'il se penche vers nous, avec cette infinie douceur, cette infinie présence et proximité, c'est que pour lui, pour sa tendresse, pour son amour rien de notre vie n'est petit, rien ne lui est indifférent, tout est important à ses yeux.

Saint Luc, après avoir, dans sa dernière parabole, comparé notre Père qui est aux cieux avec l'attitude d'un père de la terre, disant qu'un père de la terre ne donnera pas un scorpion à la place d'un œuf ou une pierre à la place du pain à son enfant qui le lui demande, et Luc dit : "Combien plus votre Père qui est aux cieux vous donnera l'Esprit Saint, si vous le demandez." Je crois qu'il est à la fois vrai qu'il n'y a pas de petite demande, que nous devons pouvoir demander même les choses les plus infimes, mais nous devons toujours les demander, en demandant l'Esprit Saint. Car quelle que soit notre demande quel que soit l'objet de ce que nous sollicitons, il faut toujours que ce soit à partir de l'Esprit Saint, dans la présence de l'Esprit Saint. C'est l'Esprit Saint qui donne valeur d'amour, de profondeur éternelle à tout ce que nous vivons, aux plus petites choses de notre vie. Sachons donc largement, librement, sans contrainte demander tout à Dieu, mais demandons-le lui dans son Esprit. Pour que tous les évènements de notre vie, même les plus infimes soient remplis de cette présence sanctifiante, vivifiante, transfigurante de l'Esprit Saint.

En parallèle avec cet évangile, nous avons entendu l'admirable intercession d'Abraham pour Sodome et Gomorrhe, auprès de Dieu. Non seulement Abraham intercède pour les villes pécheresses, mais son intercession consiste à demander à Dieu : "Si tu trouves cinquante, quarante, et même seulement dix justes est-ce que tu ne sauveras les pécheurs à cause de ces justes ?" Et Dieu dit : "Oui, je le ferai".

Ceci nous invite à comprendre que la prière de demande ne doit pas être limitée à nos propres besoins, que nous ne devons pas d'abord demander pour nous, mais d'abord demander pour nos frères. Demander les uns pour les autres, il n'est pas toujours vrai spirituellement que nous remplissions notre prière de sollicitations dont nous serions toujours l'objet, le bénéficiaire. Nous devrions laisser à nos frères le soin de demander pour nous ce dont nous avez besoin et concentrer toute notre attention, notre désir, toute l'intensité de notre demande sur les besoins de ceux qui sont proches ou loin, de tous ceux qui nous entourent, de nos frères. Et ainsi se réalise la communion des saints qui est cette intercession des chrétiens, les uns pour les autres, et au-delà des chrétiens, des hommes les uns pour les autres. Car tout ce que nous demandons avec amour est donné. Et si nous avons suffisamment la foi, tout acte d'amour, tout don que nous faisons en nous-mêmes, toute prière tournée vers le Père fait monter le niveau d'amour de l'humanité tout entière et surtout de ceux qui en ont le plus besoin. De même le plus petit acte d'amour de nos frères fera monter le niveau d'amour en notre propre cœur, même si c'est à notre insu.

Ne méprisons pas cette prière de demande, mais approfondissons-la. N'en faisons pas un simple commerce ou un simple marché, n'en faisons pas simplement un souci, une inquiétude pour nous-mêmes, mais d'abord, mettons-la sous l'impulsion de l'Esprit Saint et vivons la dans la communion des saints, c'est-à-dire en priant les uns pour les autres.

Que cette eucharistie que nous célébrons soit, non seulement louange éclatante au Père, au Fils et à l'Esprit, mais qu'elle soit aussi une intercession pour tous les besoins du monde et Dieu sait qu'ils sont infinis et immenses et que nous avons besoin, qu'il est nécessaire que nous nous mettions instamment et sans cesse en prière devant Dieu pour qu'il pardonne à chacun d'entre nous et à tous nos frères.

 

AMEN

 
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