Photos

QUAND VOUS PRIEZ DITES : NOTRE PÈRE

Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (24 juillet 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN


Carmel du Pater

Voici que l'évangile de ce jour ce sont ces mots très simples que nous murmurons chaque jour de notre vie : "Notre Père, qui es aux cieux, que Ton Nom soit sanctifié, que Ton Règne vienne." Mais peut-être nous prononçons ces mots de façon quelque peu habituelle et mécanique, sans savoir très bien ce que nous accomplissons lorsque nous prions ainsi. Ce que nous accomplissons, c'est tout simplement la prière même du Fils unique du Père, car lorsque ce disciple a demandé à Jésus : "Apprends-nous à prier !" le Seigneur a simplement répondu ce que Lui-même était en train de prier, alors qu'Il était à l'écart dans la nuit. La prière du Seigneur, ce sont simplement ces mots répétés de jour en jour pendant sa présence sur la terre : "Père ! Que Ton Nom soit sanctifié et que Ton Règne vienne !" Chaque disciple, chaque chrétien est tout simplement invité, non pas à prier avec ses propres mots, non pas à prier à ses propres intentions, selon ses propres désirs, mais plus profondément et plus vraiment encore à rentrer dans la prière unique du Fils unique du Père.

Mais la prière du Seigneur ce ne sont pas simplement des mots, ce ne sont pas simplement des paroles qu'il se disait à l'intérieur de Lui-même, et qu'un jour, parce qu'on le lui a demandé, il a transmis à ses disciples pour qu'ils répètent ces mots ou ces expressions. La prière du Seigneur, c'est Lui-même, car lorsque Jésus s'adresse au Père en lui disant : "Que Ton Nom soit sanctifié" quel est Celui qui sanctifie le Nom du Père si ce n'est Jésus Lui-même ? Quel est celui qui accomplit le règne du Père si ce n'est Jésus Lui-même qui a si souvent dit à ses disciples : Avec Moi, "le Royaume de Dieu est au milieu de vous". Ne le cherchez pas autre part. Dieu seul est saint, Dieu seul est la source de toute sainteté. Le Christ, c'est Dieu au milieu des hommes. Le Christ, c'est cette présence de la sainteté de Dieu dans notre chair humaine et dans notre chair mortelle, cette chair du Christ, dans laquelle, à travers laquelle, s'accomplit, pour nous, chaque jour, le règne du Père. Car, qu'est-ce que le règne du Père si ce n'est que nous puissions partager, de toute notre force, de tout notre esprit, de tout notre cœur, la sainteté de Dieu ?

La sainteté de Dieu, c'est son être même, c'est sa nature divine, c'est toute cette œuvre de la vie trinitaire, d'échange entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint. C'est cela, profondément, la sainteté de Dieu, tout ce poids d'amour divin qui fait que Dieu existe depuis toujours et pour toujours. Et la sainteté de Dieu, c'est comme un soleil qui irradie, c'est comme un soleil qui éclaire et qui réchauffe. Et dans la mesure où le Christ a reçu de façon totale, de façon plénière, cette lumière de la divinité, il accomplit et la sainteté du nom de Dieu et l'œuvre d'établissement de son Royaume sur la terre. Il est venu, non pour faire sa volonté, mais pour faire la volonté du Père, or la volonté du Père, c'est que la sainteté de Dieu s'étende comme un règne sur toute l'humanité, dans le cœur de chaque homme et qu'elle atteigne aussi chaque fibre de toute la création entière.

C'était cela la prière du Seigneur. C'est pour cela qu'en définitive, sa prière ce n'était pas seulement les moments qu'il passait à l'écart dans cette intimité profonde qui n'a pas eu de témoin, ce n'est pas seulement ce temps gratuit donné à la présence du Père. La prière de Jésus, c'est toute sa vie, ce sont toutes ses paroles, ce sont tous ses gestes, toutes ses actions, sa mort c'est sa résurrection, parce que, à travers ses gestes, par ses paroles, dans ses regards se manifeste la sainteté de Dieu et s'accomplit son Royaume. Le Christ était vraiment l'homme de la prière par excellence et de façon parfaite, parce que en permanence Il était l'accomplissement et de la sainteté de Dieu et de son Royaume et il pouvait dire, Lui seul, en vérité, dans une authenticité totale : "Père ! Que Ton Nom soit sanctifié et que Ton Règne vienne ! car j'accomplis Ta volonté de salut pour les hommes".

Et nous aussi, frères et sœurs, lorsque nous entrons en prière, c'est dans cette prière même du Christ qu'il nous faut d'abord entrer, non pas pour chercher des mots à nous, non pas pour prier pour nos intentions, mais pour rentrer dans cette sainteté de Dieu, pour que s'accomplisse dans notre cœur, dans nos gestes, et à travers eux dans le monde, l'œuvre du salut, l'œuvre du Royaume. C'est cela essentiellement la prière chrétienne.

C'est l'harmonisation la plus profonde, la plus totale, de chaque chrétien et de l'Église tout entière avec l'œuvre accomplie par le Christ, dans son être même, par sa présence au milieu de nous, dans chacune de ses paroles, par chacun de ses gestes. La prière chrétienne, c'est cela, et essentiellement cela. Tout le reste risque bien d'être une prière purement humaine, purement psychologique, même si elle a les accents de la vie religieuse. Car il y a beaucoup d'autres hommes qui dans le monde prient, mais ils prient à partir d'eux-mêmes et non pas à partir de la présence de la sainteté de Dieu et du Royaume de Dieu rendu actuel, rendu efficace, rendu fécond par le Christ mort et ressuscité. Voilà le cœur de la prière chrétienne, voilà le cœur de votre propre prière de chrétien. Car si nous somme chrétiens, c'est que nous sommes "du Christ" et notre prière ce doit d'abord être celle "du Christ" et non pas la nôtre.

Mais pour nous permettre d'entrer de façon plus véritable, de façon plus profonde, de façon plus objective dans cette prière du Christ au Père, le Christ Lui-même ajoute comme trois signes, trois demandes, trois points importants sur lesquels doit porter également notre prière parce que c'est la fécondité même de la prière du Christ : "Donne-nous notre pain de ce jour ! Pardonne-nous nos offenses ! Ne nous soumets pas à la tentation ! "Le Christ est venu nous donner le pain. Le pain, dans le notre Père, ce n'est pas d'abord le pain de la terre. Ce n'est pas d'abord ce dont nous avons besoin chaque jour pour vivre. Le Christ n'est pas venu nous donner un pain matériel, mais le pain de son corps et de son sang. Et, lorsque dans cette prière du Notre Père, chaque jour nous demandons : "Donne-nous notre pain quotidien" nous demandons que nous puissions recevoir le corps, la chair et le sang du Christ pou que son règne puisse s'accomplir dans notre propre vie. Le Christ, c'est le pain vivant qui est descendu du ciel et qui est partagé pour nous. Et il nous faut le demander. Il nous faut ouvrir notre cœur pour le recevoir. C'est cela le pain, sur-essentiel dont nous avons terriblement besoin pour vivre de la sainteté de Dieu, pour vivre de son royaume, car c'est le pain du Royaume nouveau car c'est le vin de l'alliance nouvelle et éternelle. C'est donc cela qu'il faut demander pour chacun d'entre nous, pour l'Église et pour le monde qui, lui, ne le demande pas car il se satisfait trop du pain quotidien, du pain de la terre. Il nous faut demander au Père que nous puissions recevoir ce pain du ciel qui est la chair de Jésus-Christ. Et c'est en recevant quotidiennement, chaque jour, chaque dimanche, ce pain du Christ que, petit à petit, son Nom est sanctifié dans notre vie parce que sa sainteté s'imprime en nous et que nous devenons saints de la sainteté même de Dieu. Et c'est parce que le pain qui est celui du Royaume nouveau nourrit en nous la vie éternelle que le règne de Dieu s'établit, petit à petit, dans notre propre vie, dans nos propres fibres et dans les fibres mêmes de l'humanité puisque nous sommes ce début d'humanité sanctifiée par la sainteté de Dieu.

Il y a aussi le pardon. Le pardon que nous demandons à Dieu pour nous "comme nous pardonnons" pour les autres. Nous demandons à Dieu qu'Il nous pardonne "comme nous pardonnons" pour les autres, car pardonner aux autres, c'est déjà faire l'expérience profonde de cette miséricorde de Dieu qui veut nous pardonner bien plus que nous pardonnons aux autres, mais qui veut, en nous pardonnant, que nous puissions comme un pain rompu, partager ce pardon avec nos frères. Et c'est bien cela aussi l'œuvre du Christ qui, par sa sainteté, est venu purifier notre monde de ce péché qui nous séparait du règne de Dieu, de ce péché qui était venu briser en nous, l'image de la première création, faite selon le visage du Fils unique, cette image qui était déjà empreinte de la sainteté, qui était déjà les prémices du Royaume mais que nous avons brisée par notre propre péché. L'œuvre du Christ est celle du pardon, d'un pardon donné, acquis pour nous, dans sa mort et sa résurrection, mais que nous avons, nous aussi, à donner aux autres parce que nous sommes morts et ressuscités avec le Christ. Et probablement, aujourd'hui, de nos relations et dans notre monde, l'œuvre du pardon est une œuvre éminemment sainte, éminemment royale parce qu'elle a comme source la sainteté de Dieu et le Royaume de Dieu. Car nous savons bien qu'au niveau strictement humain, la société ne pardonne pas. Que ce pardon, pour qu'il soit total, pour qu'il soit vrai, pour qu'il soit sans rancune ni rancœur, ne peut venir que du cœur ouvert de Dieu, car nous sommes nous-mêmes purifiés par le sang versé sur la croix, versé pour la multitude pour la rémission des péchés.

Et puis, il y a la tentation : "Ne nous soumets pas à la tentation !" - "Délivre-nous du mal !"

Le Christ a averti ses disciples qu'ils auraient à connaître l'épreuve, la difficulté, qu'ils auraient à connaître la persécution au nom de la foi : "Ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront ! Ils m'ont haï, ils vous haïront !" Le Christ ne nous a pas promis la tranquillité spirituelle et le bonheur mystique sur la terre. Cela, c'est une illusion. Il ne faut pas le chercher, ce n'est pas inscrit dans l'évangile. Mais le Christ nous a promis que, dans l'épreuve, il prierait pour nous, pour que nous ne succombions pas à la tentation du mal. Et la tentation du mal, qu'est-ce que c'est profondément ? C'est que le démon veut nous séparer de la sainteté de Dieu, comme lui-même s'en est séparé. Il veut nous séparer du règne de Dieu pour que nous puissions entrer dans son règne de mensonge, de mal et de mort, celui qu'il veut lui-même établir, comme opposition au royaume de Dieu qui veut s'étendre dans le cœur des hommes. Le Christ nous a avertis : nous connaîtrons l'épreuve. Mais, dans l'épreuve, il nous faut prier de sa prière, car Lui-même a dit à Pierre : "Satan vous cherchera pour vous cribler, mais j'ai prié pour que ta foi ne défaille pas." Et dans sa longue discussion, dans son long discours après la Cène, il dira au Père : "Je ne Te demande pas de les enlever du monde où ils connaîtront l'épreuve, mais de les garder du Mauvais" c'est-à-dire de faire en sorte que le Mauvais n'ait pas prise sur eux, que le mensonge ne vienne pas les détourner de la vérité, que le mal ne vienne pas détruire en eux l'œuvre de la sainteté et que le règne des ténèbres ne vienne pas remplacer ce Royaume de lumière et d'amour que par sa mort le Christ est venu établir dans chacun de nos cœurs et dans le cœur de l'humanité tout entière.

C'est cela, frères et sœurs, ces mots que, chaque jour, nous répétons si souvent et peut-être de façon trop habituelle sans bien réaliser, sans bien penser qu'en prononçant ces mots, nous accomplissons la prière du Christ et la prière du Christ s'accomplit en nous parce que nous recevons son pain, parce que, dans la force de l'Esprit, nous pouvons pardonner et parce que notre prière est, en définitive, le rempart le plus fort contre l'adversité, contre la tentation et contre la négation même de Dieu.

Cette prière du Notre Père est profondément riche. C'est vraiment la Parole de l'évangile que nous pouvons chaque jour redire sans cesse. C'est vraiment, à ce moment-là que nous entrons dans la prière intime et profonde du Fils avec le Père, dans la force de l'Esprit Saint. Car le Christ nous le dit : "Vous qui êtes mauvais vous êtes capables de donner à vos enfants des choses bonnes. Combien plus, le Père qui est saint vous donnera-t-il l'Esprit Saint ?" C'est par cet Esprit-Saint que le pain de la terre devient pain du ciel et corps du Christ, c'est par l'Esprit Saint que le péché nous est pardonné et c'est dans la force de l'Esprit Saint, et non pas dans la nôtre, que nous pouvons vaincre l'adversité sous toutes ses formes Oui, cette prière du Notre Père c'est vraiment la prière de Notre Seigneur à son Père, pour que nous puissions entrer dans la mouvance de ce Royaume, dans la force de l'Esprit et que nous puissions, avec Lui, vivre, dès aujourd'hui, dans le Royaume du Père, Lui qui est Notre Seigneur et notre Dieu.

Mais voilà, et c'est souvent une difficulté importante dans votre vie spirituelle, vous dites parfois : "La prière, ça ne sert à rien. Mais la prière, on n'a jamais de réponse. Mais Dieu est silencieux. Mais je frappe et personne n'ouvre. Mais je cherche, et je ne trouve pas." Nous sommes souvent désespérés de notre propre prière. Nous sommes souvent découragés parce que nous n'obtenons pas, après tant et tant de jours de prières, d'offrandes et de sacrifices, ce que nous demandons. Et cela, parfois, nous détourne de la prière et nous fait abandonner cette respiration même du cœur du croyant.

Mais, frères et sœurs, le Christ n'a jamais dit qu'il vous donnerait ce que vous demanderiez. Il a simplement dit : "Demandez l'Esprit Saint, et vous le recevrez !" Alors, il ne faut pas se tromper de demande. Ce dont nous autres chrétiens, nous avons besoin, c'est avant tout de l'Esprit Saint, c'est avant tout, de la force de Dieu et non pas des choses matérielles que nous sommes quand même heureux de posséder plus que d'autres. Ce que le Christ vient réaliser, pour son Règne en nous, ce n'est pas un peu plus de biens, ce n'est pas un peu plus de bonheur, ce n'est pas une réussite meilleure, ce n'est même pas un peu moins de souffrance mais c'est l'Esprit Saint qu'il vient nous donner pour que nous puissions recevoir son corps, recevoir son pardon et ne pas être soumis à toutes les tentations qui nous accablent, qui nous entourent. C'est cela que nous devons demander et pas le reste :"Cherchez d'abord le Royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît." Mais nous croyons si peu au Royaume de Dieu que nous voulons d'abord le reste. Nous ne l'obtiendrons pas et nous n'obtiendrons par le Royaume de Dieu non plus.

Oui, cette prière est difficile et pourtant, elle est la respiration même de notre vie. Il n'est pas normal qu'un chrétien passe une journée sans prier. Il ressemble à ces oueds d'Afrique qui sont irrégulièrement remplis d'eau et qui passent des saisons entières desséchés. Il y a bien le lit du fleuve. Il y a bien la pratique religieuse, il y a bien la connaissance des choses de la foi, mais il n'y a pas l'eau qui fait vivre, qui féconde, qui fait porter du fruit. La prière, c'est ce fleuve d'eau qui doit venir chaque jour, inonder notre propre vie, qui doit venir chaque jour nous remettre en présence personnelle, intime, gratuite, dans le face à face, comme le Fils et le Père, avec notre Dieu, avec notre Père. Si nous sommes si mauvais chrétiens, si nous sommes si facilement détournés de notre vie chrétienne, si notre progrès spirituel est si lent malgré tous nos sacrifices, malgré tous nos efforts et notre connaissance, c'est parce que nous ne savons pas prier et nous ne prions pas assez. Il y a sur la terre des peuples qui ne doivent leur existence qu'à la prière.

Alors, frères et sœurs, il faut que chacun d'entre nous, ce matin, nous nous remettions vraiment en face de l'exigence de cette prière du Notre Père. Il faut que nous puissions décider, chacun pour nous, selon ce que nous sommes, que chaque jour il nous faut donner ce temps à la prière, ce temps gratuit pour Dieu, sans rien demander pour nous, mais simplement que le Nom de Dieu soit sanctifié, que son règne vienne, dans la force de l'Esprit Saint. C'est ainsi que nous pourrons traverser les difficultés de notre vie, les difficultés du monde entier, et que nous pourrons, lentement peut-être, mais sûrement, même si nous ne savons pas très bien comment, arriver ensemble au Royaume de Dieu. Je vous laisse cette simple pensée de Clément d'Alexandrie : "Seuls, ils sauvent le bateau en détresse, ces timoniers que sont les saints en prière !"

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public