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LA PRIÈRE

Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (29 juillet 2001)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Quelque part, Jésus se tenait en prière ..." Voilà pour les chrétiens, un sujet inépuisable de conversation : la prière. Il me semble que dans les entretiens dits spirituels avec un prêtre, la chose qui revient le plus souvent sur le tapis, c'est la prière, avec d'ailleurs un refrain, ou un leitmotiv si vous pré­férez, c'est le fait que les chrétiens ne savent pas prier. Je n'affirme pas de moi-même que les chrétiens ne savent pas prier mais je rends compte, des quatre-vingt dix-neuf pour cent des fois où lorsqu'on parle de la prière avec un chrétien, on peut être sûr de la cons­tatation : moi, je ne sais pas prier. Comment faites-vous pour prier ? Vous, mon père, vous devez savoir prier, vous avez certainement les clés, la méthode, vous êtes plus près de Dieu. Cela va sans dire !

Les chrétiens ne savent pas prier, mais en re­gardant aussi les lectures, à première vue, on a la nette impression qu'Abraham non plus ne sait pas prier : il demande que la ville de Sodome ne subisse pas le châtiment de Dieu, et puis, il monnaie ses demandes, cinquante, quarante, vingt, et puis il s'arrête à dix. Mais, il aurait peut-être pu aller un peu plus loin, parce qu'on sait ensuite ce qui est advenu à Sodome. Sodome n'a pas échappé à la colère du Dieu Tout-Puissant. Mais le plus étonnant, c'est aussi ce que nous donne de méditer l'évangile : voilà des apôtres qui sont depuis quelque temps avec Jésus, ils voient Jésus prier, et d'un seul coup, ils disent : ah ! mince, il nous manque quelque chose ! "Seigneur apprends-nous à prier comme Jean-Baptiste a appris à prier à ses disciples". Nous nous retrouvons quasiment dans la même situation que nos braves chrétiens d'aujour­d'hui qui ne savent semble-t-il pas demander, puisque à les entendre, ils ne sont jamais exaucés, et que, autre parole, ils ne savent pas prier. Alors, peut-on appren­dre à prier ? Peut-être alors nous faut-il replonger dans cette simple phrase de l'évangile qui dit : "quel­que part, Jésus était en prière". En fait, ce qui est le plus intéressant, c'est vraiment de savoir comment Jésus priait. Que pouvait-il dire ? Que racontait-il ? Avait-il une méthode ? A-t-Il été affilié à une école spirituelle pour pouvoir prier ? C'est la même ques­tion que l'on pourrait renvoyer à toute l'Ecriture. Dans l'Ecriture, comment prie-t-on ? Que prie-t-on ? Que dit-on ? Il est étonnant que dans la Bible, il y ait très peu de prières toutes faites. On n'y trouve ni le rosaire tel quel, ni de belles prières composées par tel ou tel personnage. En revanche il est manifeste que dans la Bible et dans le peuple hébreu, on prie. Oui, parce que c'est un peuple qui prie naturellement. C'est un peuple façonné pour la prière, dont la mission, la vocation est de prier. Et qu'est-ce que la prière de ce peuple ? La prière de ce peuple s'exprime encore aujourd'hui à travers la Parole de Dieu, à travers son écriture, par le fait que le judéo-christianisme, et donc au départ, Israël, est le peuple qui reçoit la révélation, qui reçoit la Parole de Dieu, dont la Parole prononcée est comme le médium de sa relation avec Dieu, de sa communion avec Dieu. Un mot pourrait résumer l'en­semble de la Bible, c'est le mot Alliance. Le peuple de Dieu est le peuple de l'Alliance et cette Alliance sup­pose la relation, suppose une parole échangée entre ceux qui font alliance, entre ceux qui font un contrat. C'est là la vocation d'Israël et c'est là sa prière. En somme, il n'y a pas d'abord des manières, des recettes, des écoles de prière dans la Bible, il y a la proposition d'une Alliance qui pourrait se résumer ainsi : "Si tu m'aimes, écoute ma Parole. Parce que tu m'aimes, tu as ma Parole et ru peux répondre à cette Parole" Cette réponse à cette Parole, c'est l'entrée dans la prière, parce que c'est l'entrée dans l'Alliance.

Oui, frères et sœurs, quand Jésus prie, Il ac­complit, Il achève et communie parfaitement au projet de son Père qui est un projet d'Alliance et de commu­nion. Et dans la Bible se trouvent les plus belles priè­res qui nous ont jamais été données et qu'hélas, notre pauvre peuple chrétien n'utilise peu ou quasiment jamais. La plus belle expression de la prière est en cent cinquante poèmes, les psaumes. Elle est même dans un poème des poèmes, qu'on appellera le chant des chants, le Cantique des Cantiques, une vision manifeste de la communion entre Celui qui aime et celle qui veut être aimée. Oui quand Jésus prie, Il prie à la manière juive, Il prie avec tout ce qu'Il est et avec toute l'histoire de son peuple, qui est une histoire d'Alliance. Jésus prie les psaumes, mais Il fait plus que les prier, Il est Lui-même psaume, Il est Lui-même prière de communion, Il est Lui-même poème d'amour adressé à Dieu. C'est très clair dans l'Ecriture, particulièrement dans le passage qui va pour l'éternité cristalliser définitivement l'Alliance, c'est la Passion. La Passion est un tissu de psaumes. Lorsque Jésus est sur la croix Il fait plus que prier les psaumes, Il les accomplit, Il est psaume Lui-même avec ce cri : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné", qui est le début d'un psaume. Et les évangélistes se plaisent à mani­fester à travers toutes les citations psalmiques, com­bien le Christ est devenu prière. D'ailleurs, n'est-Il pas dans la position de l'orant, celui qui ouvre ses bras, qui accueille et qui est don ? Quand Israël priait, il y avait ces deux mots : celui d'abord adressé par Dieu qui parle le premier, et que lui dit-Il ? "Ecoute Israël ! Shema Israël". Et ensuite, que fait le peuple de Dieu ? Il répond à cette écoute. Cela signifie que la Parole de Dieu qui a été donnée n'est pas revenue sans porter du fruit, c'est un autre psaume qui le dit. Alors, on pour­rait se poser la question : pourquoi le peuple de Dieu, celui que nous sommes, ne prie-t-il pas plus souvent les psaumes, pourquoi de manière naturelle ne connaissons-nous pas les psaumes par cœur, alors que nous nous encombrons parfois d'un tas d'autres prières de dévotion. Pourquoi n'y a-t-il pas cet héritage qui aurait perduré jusqu'à nous ? Heureusement, cet héritage perdure dans l'Église par sa liturgie. La liturgie, quand on y regarde est composée à quatre-vingt pour cent de citations psalmiques, tout ce que l'on dit et tout ce que l'on chante vient en général de l'Ecriture, et en particulier des psaumes. Il me semble qu'il y a eu un hiatus, une coupure dans l'histoire du christianisme. Cette coupure elle est encore révélée lorsqu'on dit par exemple au prêtre : mais vous, vous savez prier. Faux ! C'est le baptisé qui sait prier, c'est le peuple de Dieu qui sait prier, autant si ce n'est plus que le prêtre. Il n'y a pas de spécialistes de la prière, sinon cela voudrait dire qu'il y en a qui sont entrés dans l'Alliance, et d'autres pas. Avouez que dans ce cas-là, il aura très peu d'élus ! Or, si les chrétiens sont le peuple de la Nouvelle Alliance, nouvelle et éternelle c'est donc un peuple qui devrait "naturellement" savoir prier. J'ai dit un mot : "naturellement". Je crois que c'est là où le bât blesse : c'est que notre prière n'est pas naturelle, notre prière n'est pas assez l'ex­pression de ce que nous sommes, la prière du chrétien n'est pas assez porteuse de son sentiment, voire même de ses sentiments ou de ses passions. Quand on re­garde les psaumes de près, pourquoi dire un psaume est-il si difficile ? Et pour ne pas effaroucher les oreilles des religieuses et des sœurs, le concile Vati­can II a même supprimé certaines paroles de psaumes parce qu'on y dit tout simplement quand on a des en­nemis : Seigneur, écrabouille-les ! (version moderne ...) je ne les supporte plus, ce sont mes ennemis, ils me font du mal, alors, Toi aussi tue-les, fais-leur du mal. Qui oserait dire cela aujourd'hui ? Presque per­sonne, et pourtant, c'est ce que dit le psaume. Le psaume, si c'est un poème exprime absolument tous les sentiments que l'homme, que le peuple peut porter. Alors, certes, il y a des psaumes de louange : "Bénis soit Dieu, rendons grâces à Dieu, chantez-le, louez-le". Il y a des psaumes de détresse et de l'angoisse : "Seigneur, je m'en vais loin de Toi, comment pour­rais-je continuer à te louer, Tu m'as abandonné, je suis dans la nuit". Il y a des psaumes de demande, des psaumes d'action de grâces, des engueulades avec Dieu ... et tout cela forme la prière. Oui, le peuple de Dieu, les chrétiens se sont auto-censurés dans leurs sentiments, et c'est parce que nous avons peur d'être pleinement hommes, je crois que c'est la raison pour laquelle notre prière est si pauvre et que nous ne sa­vons pas prier. La matière, la recette, l'école de la prière, c'est notre vie, cela ne nous est pas donné de l'extérieur, c'est une réponse à la Parole de Dieu, et alors dans ces cas-là tout peut devenir prière. Le voi­sin que je vois et que je ne supporte pas devient prière, celui que j'aime et celui qui me fait du bien devient prière, ce que je fais dans mon quotidien de­vient prière. Saint Paul ne dira pas autre chose : "Quoique vous fassiez, rendez gloire à Dieu". C'est cela la prière. Et toute l'action de Jésus si elle est prière, c'est de sa naissance, le fait même qu'Il tète le lait de sa mère jusqu'à boire la coupe de la croix, et son action, sa vie, devient la prière parce qu'Il entre dans l'Alliance. Oui, lorsque l'on prie, Jésus le dit : "Pourquoi Dieu vous refuserait-Il l'Esprit ?" Et que fait l'Esprit ? Il pousse en nous des gémissements ineffables dit saint Paul et nous fait appeler le Sei­gneur : "Abba", c'est-à-dire Père. Et cela donne notre prière du Notre Père, qui vous le remarquerez n'est pas d'abord une prière de demande pour nous, mais elle est pour Dieu.

Dieu tu es Père, Dieu tu es Tout-Puissant, tu es au ciel. Alors, que ta volonté soit faite. On prie pour que Dieu soit Celui qui règne dans les cœurs. Et même quand on demande le pain quotidien, ce n'est pas tant pour que pour reconnaître que c'est de Dieu que tout vient. Le peuple de l'Alliance devrait être un peuple théocentrique, qui revient à Dieu. C'est pour cela que la prière du Notre Père est devenue comme le symbole même de toute prière. Mais en soi, nous n'aurions pas à demander à Dieu de nous apprendre à prier, si nous avions d'abord appris à être simplement hommes et à savoir exprimer nos sentiments, et à avoir cette humilité de les exprimer, quels qu'ils soient, en les adressant à Dieu, qu'on en ait marre, ou qu'on ait envie de le louer, qu'on Lui demande quel­que chose, ou qu'on Lui adresse une action de grâces, qu'on soit dans la détresse ou au contraire que la joie habite notre cœur. C'est cela l'Alliance, cette simple réponse à Dieu pour que notre vie devienne un Canti­que des Cantiques, devienne un poème d'amour. L'amour ce n'est jamais donné, ce n'est jamais facile, mais si déjà dans notre vie nous essayons de vivre les alliances que nous avons contractées, quelles que soient les alliances, si nous savons rentrer dans cette alliance nous comprenons que c'est notre vie qui est engagée et rien d'autre. Alors peut-être que notre vie, comme les psaumes l'expriment, par tous ses senti­ments, par toute cette passion de l'humanité que Dieu a manifesté en premier, alors peut-être notre vie pourra-t-elle devenir prière.

 

AMEN

 

 

 
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