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PROGRESSION DE LA PRIÈRE D'INTERCESSION

Gn 18, 20-32

(25 juillet 2004???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Boquen

D

ans le monde ancien, la religion, l'existence religieuse est une attitude bien déterminée et qui consiste d'une part à mesurer la fragilité de l'existence des hommes, individuellement et socialement, et de penser qu'il n'y a qu'un recours, c'est une puissance absolue, une régularité et une immutabilité du monde divin. Le monde des dieux est la garantie de ce que le monde des hommes, même si apparemment, il va cahin-caha peut tenir quand même parce que cette volonté des dieux ne changera jamais.

Autrement dit, pour tout ce qui arrive, pour tout ce qui se passe, il n'est pas nécessaire de se poser de très longues questions, c'est la volonté du dieu ou des dieux. C'est l'acte par lequel le dieu, le divin remet sans cesse toutes choses à sa place selon un ordre qui a été déterminé à l'avance et que de toute façon, on ne fléchira jamais. Un grec peut faire tous les sacrifices qu'il veut, ce n'est pas exactement pour fléchir la volonté du dieu, c'est simplement parce que ce serait pire s'il ne le faisait pas. Pour le monde de l'Égypte, la seule manière réelle de penser les choses, c'est d'entrevoir la mort, parce que la mort, c'est le moment où tout est déterminé, stabilisé, fixé dans une éternité comme le regard des statues qu'on voit encore aujourd'hui. Le divin, c'est le destin, c'est l'inflexible, c'est ce qui ne pourra jamais changer, et pour le monde ancien, heureusement, parce que considérant les pagailles humaines, c'est encore la volonté des dieux et sa stabilité qui laisse deviner un peu d'espoir.

Quand on comprend cela, le texte d'Abraham qui marchande avec Dieu devient lumineux. C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité que l'on nous présente un homme qui discute avec des personnages divins et qui essaie par tous les moyens (Abraham même s'il n'est pas exactement du pays a quand même déjà acquis la mentalité levantine), et a envie véritablement d'aller jusqu'au bout du marché, jusqu'où est-ce que je peux fléchir le vouloir divin ? C'est une véritable révolution dans la conception du monde religieux et de l'existence religieuse. Ici Abraham pour la première fois, est la figure d'un homme qui ose penser que peut-être, mais vous avez vu toutes les circonlocutions qu'il y met, que Dieu peut-être peut changer d'avis. Il se dit : évidemment, ces sodomites sont des sales types, c'est bien connu, ils ont fait beaucoup de mal et ils ne sont pas au bout de leur malice, puisque quand les trois visiteurs vont arriver là-bas, ils se doutent bien de ce qui peut les attendre. En tout cas, Abraham pense que quand même on peut faire quelque chose, est-ce que le cours de l'histoire est vraiment et définitivement arrêté ? "Pardon Monseigneur, si on en trouve cinquante ?" Et Dieu se laisse fléchir. "Et si on en trouve quarante-cinq ? Si on en trouve vingt ? Et je vais jusqu'à dix. Si on en trouve dix ?" Et Dieu se laisse fléchir.

Vous remarquerez que pour une culture et une civilisation comme le monde hébraïque qui a une vision encore extrêmement puissante du vouloir divin, c'est ici qu'on voit apparaître pour la première fois, du moins dans le récit du Pentateuque, c'est bien la première fois qu'on voit Dieu changer d'avis. Il dit qu'effectivement, on peut discuter avec les hommes. Ainsi, l'histoire des hommes devient littéralement négociable. L'histoire n'est plus cette espèce de passage du char d'assaut de la volonté des dieux qui lamine tout, qui écrase tout, comme on piétine les fourmis d'une fourmilière. L'histoire est un lieu où les choses peuvent changer. L'histoire telle qu'Abraham l'inaugure à cette discussion, c'est, pour reprendre une formule célèbre de notre époque, c'est "l'anti-destin". Il y a quelque chose dans l'histoire qui peut changer, et même si Dieu veille sur l'histoire, même si Dieu est le maître et le Seigneur de l'histoire, en réalité, l'histoire n'est pas à penser comme quelque chose de définitif et de stabilisé.

Vous comprenez pourquoi dans cette tradition-là, et Jésus s'inscrit exactement dans cette tradition-là, pourquoi le Notre Père a une telle importance. Quand les disciples voient Jésus prier, ils ont sans doute encore d'une manière ou d'une autre cette idée de la prière qui est comme une sorte de pure et simple conformation à une volonté établie de Dieu. "Apprends-nous à prier ?" Peut-être qu'on ne connaît pas toutes les ficelles de la prière, alors, on va se perfectionner, apprends-nous comment tu pries. Et à ce moment-là, dans le Notre Père, et même si nous récitons cela machinalement depuis des années, dans le Notre Père, Jésus livre une clé qui est absolument fondamentale pour comprendre notre propre existence religieuse. Tout d'abord, s'adresser à Dieu comme Père. Que signifie s'adresser à Dieu comme Père ? Cela veut dire tout simplement ceci : la volonté de Dieu sur le monde n'est pas une volonté qui a déjà tout décidé, c'est une volonté qui n'a qu'une envie, c'est comme la volonté des parents sur leurs enfants, qui est de tirer le meilleur parti de la situation et des opportunités qui sont déjà données à l'enfant. Le véritable sens de l'éducation, c'est l'émancipation. C'est de dire chaque jour à son enfant : voilà, je te propose quelque chose qui va t'aider à devenir plus toi-même, hier on n'y pensait pas, aujourd'hui on y pense, demain ce sera autre chose. Cela ne veut pas dire une sorte d'attitude de girouette, le cap reste le bon, mais le souci de Dieu, c'est à travers un cap qui est la rencontre de l'homme et de l'humanité avec Lui, de trouver toutes les opportunités et tous les moyens de faire découvrir à l'homme ce qu'il peut devenir.

En fait dans le christianisme, et on en a de très beaux témoignages au début de l'époque chrétienne, quand saint Clément d'Alexandrie explique à des jeunes païens qui commencent à étudier la foi chrétienne et à la connaître, il leur dit : "Depuis que le Christ est mort ressuscité, il a détruit le pouvoir des astres" (à lire certaines revues aujourd'hui, on n'en a pas tout à fait l'impression mais c'est quand même vrai). Le Christ a détruit l'horoscope. Le destin de l'histoire des hommes n'est plus inscrit dans l'horoscope. Il le dit et cite l'horoscope, parce que précisément, quand le Christ est venu, Il nous a appelés à une vie nouvelle, c'est la nouveauté chrétienne. Quand on parle de Nouveau Testament, de nouveauté chrétienne, on parle de la capacité de l'homme de découvrir quelque chose de nouveau à partir de sa liberté et à partir de son histoire et pourquoi ? Parce que c'est Dieu qui le suscite.

C'est comme cela aussi que l'on comprend les trois demandes finales du Notre Père, qui sont comme schématisées dans saint Luc. C'est exactement la substance même de l'enseignement de Jésus. De quoi s'agit-il? Du pain, de la nourriture. Du pardon, de la remise des dettes, et d'éviter la tentation, le face à face avec le Mal. Dans ces trois cas, c'est le moment où nous sommes le plus confrontés radicalement à la fragilité et à la faiblesse de l'existence humaine. La précarité : chaque homme doit se nourrir chaque jour pour tenir le coup, et ce n'est pas sûr qu'on aura le pain du lendemain. Deuxièmement : le pardon, c'est-à-dire cela même qu'Abraham n'avait pas osé demander à Dieu, Abraham ne demande pas à Dieu de pardonner aux sodomites. Ici, dans le Notre Père, on dit à Dieu : pardonne, parce que le pardon, c'est la seule manière de pouvoir changer les relations dans une histoire entre deux personnes. C'est cela qui fait la grandeur du pardon. La grandeur du pardon, ce n'est pas d'effacer l'ardoise, ce n'est pas de dire : j'oublie, le pardon, c'est de dire : nous recommençons à neuf, ce que nous pouvons être l'un pour l'autre. Donc, si Dieu peut le faire avec nous, il faut qu'on le fasse nous aussi les uns avec les autres. Et puis enfin : "Ne nous soumets pas à la tentation", c'est la précarité de l'homme vis-à-vis du Mal. C'est dire ici : c'est déjà bien difficile de tenir quand cela va à peu près, mais si en plus, Tu nous mets dans une situation où l'on risque de tomber, alors, à ce moment-là, tout sera fichu. Donc, fais que nous gardions la possibilité de nous tourner vers Toi.

Frères et sœurs, c'est cela la foi chrétienne. Peut-être qu'à certains moments, l'Église a essayé de récupérer tout ce monde religieux, a essayé à certains moments la complicité en présentant le mystère de Dieu comme un potentat, mais ce n'est pas la vérité. Le mystère de Dieu, c'est le mystère d'une présence au cœur même de l'histoire. Il n'y a pas d'autre lieu où Dieu peut se révéler. Quand Dieu s'y révèle, Il s'y révèle comme celui qui fait que l'histoire n'est jamais irréversible.

Dans un instant on va baptiser deux enfants. Le baptême a toujours été compris comme une vie nouvelle. Le geste même du baptême réalise le fait qu'une humanité, celle de Guillaume, celle d'Antoine, qui apparemment, humainement, est déjà par bien des côtés sur des rails, par le milieu dans lesquels ils sont nés, par les parents qu'ils ont, par l'hérédité qui les constituent dans leur tempérament, et leur physiologie, si les chrétiens pratiquent le baptême, cette nouvelle naissance, c'est pour dire que ce capital-là n'est pas irréversible, il peut être transfiguré par la présence de l'Esprit de Dieu.

En célébrant tous ensemble ce baptême, c'est toujours l'Église qui célèbre le baptême, demandons pour Antoine et Guillaume qu'ils découvrent le véritable sens de leur vie comme une histoire qui n'est pas écrite d'avance. En même temps, retrouvons pour nous-même, dégagés de tout paganisme, cette véritable attitude de foi de notre liberté chrétienne, de savoir que si Dieu a voulu se mêler et se manifester dans l'histoire, Il a voulu par là donner à l'histoire de nouveaux possibles, de nouveaux avenirs, celui-là même qu'Il est, c'est Dieu l'avenir de ce monde et de notre histoire.

 

AMEN


 

 

 
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