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LA SURPRISE DES SARDINES

1 R 3, 5 + 7-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (24 juillet 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Avez-vous compris ?

 

 

Frères et sœurs, je vous propose ce matin un petit test gratuit pour évaluer votre quotient intellectuel. Si en écoutant ce texte, vous avez eu presque immédiatement la réaction suivante : oh! ce texte on le connaît, on sait ce que cela veut dire, c'est encore une histoire de Jésus qui parle à des paysans de Galilée qui ne sont pas très intelligents, par conséquent, on a tout compris. Excusez-moi, mais si vous avez eu cette réaction, c'est que vous faites partie des idiots et des imbéciles !

Car, il n'y a rien de plus compliqué que de comprendre une parabole. Il n'y a rien de plus compliqué que de comprendre … Vous connaissez la phrase célèbre : "Je vous ai compris". C'est la phrase la plus terrible qui soit, surtout pour ceux qui croient qu'ils ont compris ce que comprenaient ceux qui leur disaient qu'ils les comprenaient ! Cela pour voir si vous avez compris ! Croire que l'on a une sorte d'accès immédiat à la pensée que Jésus exprime par ses paraboles, qui apparemment, j'en conviens, ont l'air absolument simples et sans problèmes. On a trouvé la perle, c'est le Royaume de Dieu, donc on fait tout pour le Royaume de Dieu, cela ne veut pas dire qu'on le fait, mais on comprend. On a trouvé le trésor, on a gagné à Euro millions, donc on fait tout pour acheter le ticket pour gagner, on comprend, c'est humain, c'est tout simple.

Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Evidemment, la parabole la plus compliquée est celle des poissons. Au fond, frères et sœurs, mettez-vous à la place des poissons. Imaginez que vous êtes une sardine, dans la baie de Douarnenez, vous vivez tranquille à quinze mètres de profondeur, dans le ban, dans une sécurité sociale puisque les sardines vivent en société absolue. Vous êtes là, tranquille, le plancton n'est par trop contaminé par les hydrocarbures, il est délicieux cette saison et vous jouez dans le ban à saute-sardine, puisque vous passez au-dessus l'une de l'autre, etc … et puis, et puis, le filet arrive. A ce moment-là il se passe un certain nombre de choses. Pourquoi faut-il être capturé dans un filet ? Pourquoi faut-il être ramené sur le rivage qui n'est pas le milieu naturel des sardines et des poissons ? Pourquoi faut-il faire l'objet d'un tri comme si ce filet mélangeait tout alors que les sardines jusque-là avaient le bon réflexe grégaire de ne vivre qu'entre sardines et de se méfier des requins ? Vous le voyez, cette parabole est très compliquée. Au premier coup d'œil on se dit, nous, nous sommes les bons, au jugement dernier nous serons sauvés et puis il y aura tous les méchants qui nous ont empoisonné la vie et ceux-là ils iront finir en sardinade ! Tout est simple, tout est clair, il n'y a pas de problèmes.

Et bien, si, il y a des problèmes, parce que ces paraboles sont profondément injustes. Pourquoi "un" monsieur trouve "un "trésor ? Pourquoi "un" négociant trouve "une" perle rare et fine et de grande qualité ? Pourquoi y a-t-il des gens qui ont de la chance ? Pourquoi y a-t-il des gens qui n'ont pas de chance ? Pourquoi y a-t-il des poissons qui sont bons et des poissons qui sont mauvais ? Entre nous soit dit, le sort des mauvais est plus enviable que celui des bons, les bons terminent quand même dans ce cercueil qui est la boîte en fer blanc de Douarnenez, tandis que les mauvais ont au moins la chance de se retrouver dans la mer et dans leur milieu vital. Compliqué que tout cela, cette parabole ne tombe pas sous le sens.

Et puis surtout, qu'est-ce que Jésus a voulu dire ? Quand il pose la question : "Avez-vous compris tout cela ?" c'est une question un peu ambiguë. Les pauvres apôtres et les disciples répondent, du moins Matthieu leur faire dire : "Oui, oui, nous avons compris !" il me semble que même la réserve de Jésus à la fin est assez sévère. Oui, vous avez compris, mais il faut quand même savoir trier le neuf et l'ancien. Il faut quand même être un bon scribe du Royaume. Il leur dirait poliment qu'ils n'ont rien compris, ce ne serait pas étonnant. Je vous ai compris, mais vous, vous ne m'avez pas compris.

Ces paraboles-là qui, apparemment, sont si simples, deux lignes, on les a gardées précieusement, et Matthieu est en train de consigner et de rédiger avec beaucoup de sagesse en choisissant bien les mots, qu'est-ce que tout cela veut dire ? Je pense qu'il y a beaucoup d'interprétations possibles et c'est généralement ce qu'on dit des paraboles, quand vous ouvre un ouvrage consacré aux paraboles de Jésus, et cela foisonne, autant que les bans de sardines, c'est toujours la même idée : la perle, c'est ceci, le trésor, c'est cela, le filet c'est cela, les bons et les mauvais poissons, c'est ceci, les pêcheurs c'est cela … Mais de quoi s'agit-il en réalité ?

Je résumerais mon interprétation (vous êtes libres d'en faire ce que vous voulez, vous m'avez compris), mais mon interprétation simple et claire c'est que le Royaume est une surprise. Il y a vraiment un point commun entre les trois paraboles que Matthieu a pris soin de rassembler. C'est une surprise pour un homme de donner un coup de pioche dans un champ, on se demande d'ailleurs pourquoi, ce doit être l'employé, le fermier, le laboureur qui n'est pas propriétaire du champ et qui au hasard d'un coup de charrue ou d'un coup de bêche tombe tout à coup sur un trésor. Il faut dire (c'est pour la petite histoire), que c'était plus courant à l'époque qu'aujourd'hui. Il y a encore aujourd'hui des vieilles dames qui cachent leur trésor au fond du jardin, et on le retrouve trente ans plus tard, à l'époque, c'était la réaction courante. Comme il n'y a aucune sécurité de la part des banques, tout le monde était vorace et rapace, comme la valeur de la monnaie et de l'argent était en valeur réelle (le billet de banque n'existaient pas), il n'y avait qu'une solution, c'était de cacher le trésor. Dans l'antiquité en général, dans les découvertes des fouilles on dit : le trésor de Palmyre, le trésor du pharaon, le trésor de ceci ou de cela, parce que dans un moment de guerre on ne courrait pas à la Banque de France pour mettre à l'abri ses statuettes, ses bijoux et ses bagues de fiançailles, on les enfouissait soigneusement dans un coin de champ. L'homme a donc trouvé le trésor et il n'y est pour rien, et est-ce que sa démarche est honnête ? C'est à discuter parce qu'il s'enquiert pour connaître le propriétaire du champ puis, il achète le champ en disant : il n'est pas très facile à cultiver, il est plein de cailloux, on négocie à l'orientale. Sans doute qu'il l'achète pour un assez bon prix, moyennant quoi, il ne s'est pas vanté d'avoir trouvé le trésor.

Le négociant, tout le monde connaît ça ! Vous portez un bijou chez le marchand d'or, il discute sur le titre de l'or, mais il a vu la perle, car il a l'œil, il pense que c'est la trouvaille de sa vie. Il parlemente, choisit un autre bijou pour détourner l'attention, et demande d'obtenir un prix pour les deux pièces. Tout est parti de quoi ? de la surprise. Il est tombé sur cette perle fine, il n'y est pour rien, il a eu le coup d'œil, c'est vrai, c'est son mérite. L'autre n'avait même pas ce mérite-là.

Quant au problème des poissons, c'est encore plus compliqué, car, replongez-vous dans la psychologie du poisson, le filet, c'est quand même la surprise. Il faut vraiment manquer de chance pour que, habitant l'océan, vous soyez finalement statistiquement tombé dans le filet. Vous n'avez même rien senti venir. Le filet petit à petit s'est rapproché, tout au plus, votre sens de l'ouïe (je ne sais pas si les sardines ont le sens de l'ouïe), vous a fait percevoir un frémissement dans l'eau, mais cela n'a pas inquiété les sardines. Et tout à coup, elles essaient s'en sortir, vont dans toutes les directions, mais sans résultat. C'est la surprise absolue, c'est la surprise des sardines. Donc, cette parabole de Jésus nous explique qu'il y a dans le monde, comme dans l'océan, un phénomène de surprise, tout à coup, le filet se referme.

Qu'est-ce que tout cela signifie ? A mon avis, quelque chose de fort simple et qui était au cœur de la prédication de Jésus. Pourquoi parle-t-il en paraboles ? Il aurait quand même pu dire les choses clairement. Il y a des quantités de théologiens qui après lui, ont été beaucoup plus gentils que Jésus, et ils ont passé des heures entières, des nuits entières à commenter les évangiles en espérant que nous comprenions. Si Jésus avait donné directement l'interprétation les choses auraient été plus simples. Non, il a fait exprès de laisser planer le mystère. Or, qu'est-ce qu'une parabole ? C'est invraisemblable, il faut que Jésus explique une chose qu'on ne peut pas comprendre. Car, je ne veux pas faire un deuxième test de quotient intellectuel, mais si je demandais à n'importe qui d'entre vous de définir le Royaume de Dieu ou de le décrire, aucun d'entre vous, si imaginatif soit-il, si visionnaire soit-il, si cultivé soit-il, ayant lu L'Enfer et le Paradis de Dante, personne ne pourra me dire ce qu'est le Royaume de Dieu. Donc, Jésus a essayé d'expliquer en paraboles des choses pour des hommes qui ne peuvent pas comprendre. Il a essayé de faire comprendre l'incompréhensible et c'est le paradoxe des paraboles. Les paraboles ne sont pas des images gentilles pour le CP et le CE1. Les paraboles, c'est le moment où le Fils de Dieu livre le mystère même de son Royaume. C'est pour cela que je pense qu'il se moque un peu d'eux quand il leur demande : "Avez-vous compris ?" Il sait très bien qu'ils n'ont pas compris. Et même s'ils disent "oui", il leur répond : bien, vous ferez comme les scribes, vous trierez le neuf et l'ancien, et après vous verrez si vous avez compris.

La parabole c'est ce qui est sensé approcher d'une réalité que de toute façon nous ne comprendrons pas ici-bas. Est-ce que cela vaut la peine d'essayer de comprendre puisqu'on ne peut pas comprendre ? Même avec le meilleur QI du monde, on ne s'en sortira pas. Non, car la pointe de toutes ces paraboles, c'est de dire : ce que vous ne comprenez pas est là. C'est arrivé et cela ne peut que vous surprendre. Ce qui vous arrive aujourd'hui c'est comme si vous gagniez à euro millions, ou que vous trouvez la perle, ou que vous trouvez le trésor dans le champ, ou que tout à coup, le filet vous tombe dessus. Il n'y a pas de prévisions. C'est pire que la météo le Royaume de Dieu, on ne peut pas prévoir, on ne peut pas calculer. C'est une réalité qui surgit dans un monde (et Dieu sait qu'à cette époque-là ils étaient moins obsédés que nous) mais l'homme a passé son temps à trouver des sécurités, à baliser, à essayer de faire que les dangers n'existent plus, à mettre en place des assurances, à ouvrir des parapluies de protection, et tout cela, un jour votre parapluie lui-même sera saisi dans le filet.

Vous comprenez frères et sœurs la gravité de ces paraboles. Jésus nous dit : la réalité que vous ne pouvez pas comprendre est en train de vous tomber dessus. C'est cela la perle, c'est cela le trésor et c'est cela le filet. Jésus ne dit rien d'autre que : méfiez-vous, attention, il faut que vous reconnaissiez qu'il peut se passer dans le monde et dans l'histoire où les événements ont l'air de s'enchaîner les uns aux autres, tout ce qu'on raconte tous les soirs au journal de "vingt heure". Mais au milieu de tout cela, presque incognito, car ni l'acheteur de perle, ni l'acheteur de trésor ne font du bruit concernant leur découverte. Ils n'en parlent pas, et au milieu de ce brouhaha des événements et dans la même contingence, dans la même improvisation apparente, dans le même chaos de l'histoire, il y a des moments où vous tombez dans le filet, il y a des moments où vous trouvez la perle, il y a des moments où vous trouvez le trésor.

Frères et sœurs, ce sont des histoires redoutables. Si par instinct de sécurité, par autoprotection, nous essayons de nous boucher la compréhension au mystère des paraboles, à leur dimension mystérieuse, nous commençons déjà à ne plus rien comprendre. Ce que Jésus demande à ses disciples, c'est de réfléchir au sens de leur vie maintenant. A tout moment, vous pouvez être confrontés au mystère du Royaume, vous les disciples en premier puisque c'est à vous que je l'explique, puisque le Royaume, c'est moi. Et je vous fais la surprise !

Pour conclure, je dirais simplement ceci. Il y a trop de discours théologiques ou de discours spirituels qui ont fait de Dieu une sorte d'énorme logiciel d'ordinateur. Dieu c'est celui qui prévoit, qui calcule, qui nous mène. Effectivement, il faut bien le dire surtout de nos jours, cette prévision globale et absolue de tout ce qui peut se passer, et qui d'ailleurs est démentie par l'actualité, il y a deux races d'hommes dans le monde actuellement, les savants qui prévoient tout et les journalistes qui racontent l'imprévisible, c'est notre vie aujourd'hui, nous sommes entre le prévisible, tout prévu, et l'imprévisible. Jésus nous invite à être plutôt du côté de l'imprévisible. Vous pouvez continuer à faire vos calculs, à envoyer des sondes sur Mars, vous pouvez essayer d'améliore la gestion du monde matériel, mais quand vous serez dans le filet, là, ne vous trompez pas. Ne dites pas que le filet est une prison, le filet c'est le seul moyen que j'ai de vous ramasser. Si vous tombez sur un trésor, il ne sera sans doute pas exactement comme vous le voudrez, ce ne sera peut-être pas le dernier logiciel, ce sera peut-être quelque chose de beaucoup plus profond, beaucoup plus discret, moins lucratif, mais cela vaut la peine de tout craquer pour cela.

Frères et sœurs, qu'en relisant ces paraboles, on a le temps, c'est l'été, que nous redécouvrions que le mystère de Dieu c'est une surprise. Dieu n'est pas un organigramme qui s'impose, Dieu, c'est une surprise. Donc, il faut l'accueillir avec ce regard-là. Non pas lui dire : je t'ai compris, mais lui dire simplement : Seigneur, maintenant, puisque tu as surgi au milieu de ma vie, je fais comme le négociant en perles fines, je fais comme le marchand, et je fais comme les bons poissons, et tant pis si je finis dans la boîte à sardines !

 

AMEN