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QU'EST-CE QUE PRIER ?

Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Dix-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (28 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Ne pas déranger, je suis en vacances !!!!
Frères et sœurs, nous voici à nouveau devant un texte que nous connaissons tous très bien, et peut-être que beaucoup d'entre vous ne sont pas absolument convaincus par la parabole que Jésus a utilisé. Nous avons un peu l'impression que notre prière n'est pas vraiment exaucée. On demande des choses justes, justifiables, tout à fait correctes, et apparemment, Dieu ne nous entend pas. Jésus a donc beau dire et beau faire, quand on frappe la nuit, la nuit du silence dans lequel on est parfois affronté face au mutisme de Dieu, on pense que Dieu ne se lève pas de son sommeil et ne nous donne pas ce que nous lui avons demandé.

Faut-il classer cette parabole et les phrases qui l'entourent qui évoquent la miséricorde et la présence compatissante de Dieu ? Faut-il classer cela au rayon des naïvetés religieuses qui servaient à encourager les premiers communautés ? C'est un peu plus difficile que cela.

J'aimerais attirer votre attention sur deux ou trois petits points précis qui ne prétendent pas épuiser la question, loin de là, car cette parabole de Jésus et les petites paroles qui l'entourent nous placent devant un profond mystère.

Première remarque : le monde antique ne croyait vraiment pas à la prière. C'est une chose difficile à admettre pour nous, car nous pensons que le monde ancien quand il avait des difficultés, se tournait vers ses dieux, et disait : fais quelque chose pour moi ? Il n'en est rien. Le monde ancien n'est pas un monde de priants. C'est plutôt un monde dans lequel les hommes s'occupent de leurs affaires, les dieux s'occupent des leurs, et finalement cela n'a pas grand-chose à voir. Demander à Dieu quelque chose peut être synonyme de naïveté, d'inconscience, de choses qui n'intéressent pas Dieu. Au fond, dans le monde ancien, les dieux ne s'intéressent pas aux petites histoires des hommes, alors à quoi bon les prier ? Dans le monde ancien, la religion est conçue comme un devoir et pas comme un plaisir. C'est un devoir parce qu'il faut absolument faire tout ce qu'exigent les dieux, mais il ne faut jamais en demander trop. Si les dieux demandent un sacrifice de telle ou telle espèce, on le fera, et on peut dire que dans la judaïsme de l'époque de Jésus, il y avait beaucoup de juifs qui pensaient à peu près la même chose. Il fallait accomplir rituellement, exactement, les gestes, les actes que Dieu exigeait, mais l'essence de la Torah n'est pas dans la prière. La Loi de Moïse, ce n'est pas la prière mais c'est le commandement. C'est la volonté de Dieu qui s'impose et ce n'est pas une volonté qu'on essayerait de faire fléchir.

Cela montre bien que l'idée même d'une prière n'était pas quelque chose qui allait de soi spontanément. Actuellement, même ceux qui ne croient pas très bien ne se rendent pas compte à quel point ils sont catholiques, quand ils ont un malheur, ils se précipitent dans une église pour y brûler un cierge. Ils ont un réflexe hyper chrétien que n'aurait peut-être pas eu un homme de l'Antiquité. Il y a là un changement de mentalité. Là où l'on se trouvait face à un monde issu du paganisme, Luc insiste sur l'importance de la prière. C'est donc un nouveau comportement religieux dans le fait qu'on peut vraiment s'adresser à Dieu. Le monsieur qui sort de sa maison parce que son ami vient d'arriver et qui n'a pas de pain, normalement dans l'Antiquité, la fatalité, l'ordre des dieux a dit que l'ami allait arriver, mais il faut se débrouiller sans avoir recours au voisin. Cela ne rentre pas dans les cadres, et Jésus dit : non, on peut aller voir le voisin. L'originalité de Jésus c'est d'insister sur la prière et c'est pour cela que les premières communautés ont vraiment recueilli avec un soin particulier, la prière telle que Jésus l'enseignait parce que pour eux, c'était sur un terrain de relation nouvelle avec Dieu, c'est-à-dire : on peut s'adresser à lui, on peut lui demander quelque chose.

Deuxième remarque, c'est le problème de la prière et du désir. Ici, je fais un bond de vingt siècles et nous sommes à l'époque contemporaine. Nous sommes tellement habitués par une formation religieuse, chrétienne, à savoir que la prière pourrait marcher ! Maintenant, la prière devrait toujours normalement produire un résultat, puisqu'on a toujours pris le réflexe de prier, le geste religieux le plus basique, le plus fondamental, cela veut dire que quand on rentre dans une église, on fait une petite prière, on ne sait jamais, cela peut toujours être utile. C'est là où peut-être nous manquons d'esprit critique car je crois qu'il y a une grande différence entre la prière et l'expression du désir. On n'est pas très clair là-dessus. La plupart du temps quand nous prions, nous croyons très simplement qu'il suffit de dire à Dieu ce qu'on a sur le cœur. On épanche son désir à l'état brut. Mais le désir qu'est-ce que c'est ? C'est le désir de n'importe quoi. Nos désirs dans la prière sont généralement assez peu critiques. Nous prions parce que tout d'un coup il y a quelque chose dont nous avons besoin, et on est en train subrepticement et c'est dangereux, d'introduire l'économie de la prière comme dialogue avec Dieu dans une économie générale du désir. Puisque nos sociétés modernes mondialisées, capitalisées, donnent libre cours au désir, nous sommes en train, sans nous en rendre compte de laisser se décomposer la prière dans une sorte de désir à tout prix, sans contrôle, sans frein.

Est-ce que c'est cela la prière ? Si véritablement la prière n'est que l'expression du désir que j'ai, qui me dit la légitimité de mon désir ? Le Christ ne dit pas : tout ce que vous désirerez, mais tout ce que vous demanderez. Le désir et la demande ce n'est pas tout à fait la même chose. Le désir, c'est toujours l'élan brut de décoffrage, et comme aujourd'hui on est très favorable à la spontanéité, on privilégie le désir. Mais a-t-on raison ? Le fait de vouloir enfermer la prière uniquement dans son propre désir n'est-ce pas tourner en rond ? C'est simplement dire à Dieu : Seigneur, lève les limites de mon désir. Ce n'est pas une prière, c'est un caprice d'enfant. Si l'homme priant n'est que l'expression de son désir, c'est le manque total d'esprit critique, de recul par rapport à soi-même.

C'est ce qui nous amène à la troisième remarque. Pourquoi la prière? Au risque de vous choquer, il faut que la prière soit orale, il faut qu'elle passe par le langage. Si la prière recouvre uniquement des sentiments, de l'inexprimé, de l'indicible, nous ne savons pas ce que nous demandons. Je pense que c'est cela le but de parabole de l'ami importun. Que fait l'homme qui est au fond de son lit, qui a assuré la sécurité de la maison, qui doit se lever et enjamber les enfants qui sont couchés sur la même natte au risque de les réveiller, il est couché, il a sommeil, il a eu une journée épuisante. Que fait cette personne importunée ? elle révèle à l'autre la portée de sa demande. Au désir presque informulé du "j'ai besoin de pain", l'autre lui dit : est-ce que tu as reconnu la manière dont fonctionne ton désir ? Es-tu capable de passer de cet élan spontané à quelque chose dans lequel tu peux entrer en relation et en dialogue avec moi ?

C'est quand même cela la prière. La première étape de la prière c'est d'entrer dans le plan de Dieu, sinon, il n'y a pas de dialogue. Je sais bien qu'on a l'exemple d'Abraham qui fait le marchand de tapis avec Dieu pour essayer de sauver Sodome. Oui, mais là aussi, Abraham est obligé d'expliciter ton désir. Au lieu de prendre la prière comme une sorte d'expression de la volonté de puissance, Dieu nous dit qu'il faut prier, qu'on peut prier, mais quand nous avons cette relation avec Dieu, reconnaissons que nous sommes fils et que Dieu est Père. Il faut donc expliciter et éclairer notre désir à l'intérieur de nous-mêmes, et la première étape de la prière, c'est d'essayer de se remettre dans le plan de Dieu. La prière alors n'est plus la brutale expression de sa volonté de puissance, mais l'occasion d'un véritable dialogue avec Dieu.

Frères et sœurs, le problème de la prière n'est pas aussi simple que cela. Cela ne veut pas dire non plus que la prière soit compliquée. Mais c'est simple si l'on a l'attitude de simplicité voulue. Si notre prière est trop souvent entachée de réclamations, d'animosité, d'amertume, d'incompréhension, comment voulez-vous que cette prière soit entendue ? Avec les hommes on prend plus de gants pour exprimer ses désirs. Dieu sait ce que nous avons au fond du cœur, mais que nous essayons d'abord par la prière de nous dire à nous-même ce qu'il y a au plus profond de notre être.

Nous entrons dans un temps de vacances, et c'est un temps dans lequel on a tout loisir de prier. Je sais qu'aujourd'hui, on est tellement désabusé, on a tellement l'impression que cela ne set à rien, qu'on n'a pas envie de prier. Si l'on commençait tout simplement par prier pour se mettre au clair dans notre attitude, notre désir, et nos attentes vis-à-vis de Dieu ? Si c'était déjà simplement ça … est-ce qu'à ce moment-là la prière ne reprendrait pas un véritable visage, non pas celui d'une sorte de prise d'assaut d'une citadelle ? Métaphoriquement c'est déjà très beau, mais profondément, c'est le fait que Dieu nous donne la grâce d'être à la hauteur d'un dialogue avec lui, et ce n'est pas par la force qu'on y arrive. C'est par la reconnaissance que Dieu nous fait la grâce d'être ses interlocuteurs.

Qu'en relisant ce texte, qui peut servir comme introduction à la prière, cela vous remet tout de suite dans cette dynamique de l'attente et du désir purifié par la présence de Dieu. Qu'en méditant ce texte nous soyons ensemble non plus aptes à retrouver d'abord cette dimension essentielle de la gratuité de la prière, simplement comme accueil de la présence de Dieu.

 

AMEN

 

 

 

 
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