Photos

DONNEZ-LEUR VOUS-MÊMES A MANGER

Is 55, 1-3 ; Rm 8, 35 + 37-39 ; Mt 14, 13-21
Dix-huitième semaine du temps ordinaire – année A (2 août 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

08 02 Tabgha moins lourd

Frères et sœurs, il y a des textes que nous avons appris quand nous étions tout petits, que nous avons entendus tant de fois qu’ils ne nous surprennent plus désormais, ils ne nous étonnent plus. C’est sans doute dommage parce que c’est un peu le signe d’une sorte d’anesthésie spirituelle, nous ne goûtons plus la parole de Dieu et en même temps nous négligeons les détails. Or contrairement à ce que dit le proverbe, ce n’est pas le diable qui est dans les détails, c’est la vérité. Il nous donc faut analyser ce texte apparemment si connu, pour y découvrir quelque chose que nous ne soupçonnions pas et qui est pourtant si important.

Quelques remarques générales : d’une part, juste avant la multiplication des pains, il y a eu au cours d’un autre repas, un repas mondain dans le château d’Hérode Antipas, un grand banquet au cours duquel, pour des questions purement de divertissement des convives, on a coupé la tête de Jean-Baptiste et on l’a apportée sur un plat – goût parfait du point de vue du savoir-vivre… Ainsi, cette disparition de Jean-Baptiste a tout de suite ému la population parce que Jean-Baptiste avait beaucoup fréquenté Jésus et réciproquement, et les foules avaient été très intriguées par les deux personnages, au point de les considérer comme difficilement séparables l’un de l’autre. Ils étaient pour ainsi dire les deux personnalités spirituelles ayant autorité pour leur expliquer ce qu’allait être l’avenir immédiat et peut-être lointain de ce peuple qu’ils étaient. Pour les gens, voir disparaître Jean-Baptiste, surtout par un pouvoir temporel assez inique, c’était considérer que leurs espérances leur étaient enlevées, ils ne sauraient plus désormais vers où s’avancer puisqu’un des deux grands prophètes avait disparu.

C’est ce qui explique vraisemblablement pourquoi, après cela, d’une part Jésus s’en va dans un lieu retiré, parce qu’il n’avait pas tellement envie de subir le même sort – on le comprend – et que d’autre part les foules sont intriguées par la mort du prophète Jean-Baptiste et ont envie d’aller retrouver Jésus. C’est comme s’il y avait un lien entre, d’une part l’angoisse et l’incertitude des foules à partir du moment où Jean-Baptiste est mort, et d’autre part le désir de se rallier au seul qui reste. Les gens sont alors capables de s’en aller à la rencontre de Jésus pour essayer de Le trouver et peut-être d’obtenir de Lui un certain nombre d’encouragements et d’exhortations dont ils avaient besoin face à la dureté de la situation.

Or, deuxième détail, on nous explique que les gens venaient des villes, alors que Jésus s’était retiré dans un lieu désert. Là aussi, cela nous p

araît de la pure littérature, un peu du remplissage – comme dans certains romans, il y a tout à coup quelques phrases pour ménager une transition – mais ce n’est pas du tout cela. En effet, les gens de l’époque avaient une vision très claire de la condition locale et géographique de leur existence. Vivre dans les villes, qui sont explicitement mentionnées ici, cela veut dire vivre dans les endroits où les hommes ont une existence sociale suffisamment construite et organisée pour pouvoir se débrouiller tout seuls et subsister. D’une certaine façon pour nous aujourd’hui, la ville nous paraît le lieu normal des échanges, mais pour eux, c’était beaucoup plus que cela, c’était le lieu des échanges pour trouver une certaine assurance pour manger tous les jours. Dans la ville, à cause de la structuration des échanges économiques, sociaux, de la vie politique aussi, on était tenu par solidarité à essayer de vivre ensemble et notamment de faire face à cette réalité qui est de manger tous les jours.

Cela nous paraît évident aujourd’hui, dans nos livres d’histoire quand on parle de famine, c’est ce qui est en cause : la famine est le moment où la pauvreté de la terre et de la récolte est telle que même le "vivre normal ensemble" dans la ville devient impossible avec toutes les conséquences et même les sauvageries, notamment lors des sièges militaires et autres, où les gens se détruisaient les uns les autres.

Ici, les personnes quittent la ville. Est-ce à cause de la mort de Jean-Baptiste, de la recherche d’un autre prophète, d’un autre guide spirituel ? On n’en sait rien mais c’est probable. Et où  vont-ils, presque malgré eux parce qu’ils le cherchent ? Ils vont dans un endroit désert et ils le trouvent. On a donc ici ces foules qui ne sont pas comme dans la plupart du temps dans les évangiles, des foules qui se rassemblent autour de Jésus, qui le regardent et qui l’acclament : « Un grand prophète a surgi parmi nous… ». On est avec une foule dans l’entre-deux ; elle a quitté pour des raisons difficiles, énigmatiques, l’endroit où normalement la vie de tous les jours se déroule sans problème, et elle accepte d’aller dans des lieux déserts, c’est-à-dire pour des Hébreux surtout, le désert qui rappelle leurs origines, le désert du Sinaï, désert dans lequel ils ne trouvent pas la nourriture suffisante ; ils ont besoin d’être organisés dans le désert, mais normalement cela ne fait pas vivre son homme.

Ils sont donc là, entre les deux, dans une attitude existentielle littéralement entre deux chaises. Ils ont quitté les assuran

ces de la vie citadine et en même temps ils se retrouvent face à leur prophète, le seul qu’il leur reste, dans une situation où ils n’ont plus d’avenir parce que vivre au désert, cela ne dure pas longtemps. C’est pour cela d’ailleurs qu’est souligné dans la tradition biblique de l’Exode le miracle de la manne : pouvoir vivre envers et contre tout par la grâce de Dieu.

Les voilà donc arrivés autour de Jésus et, troisième détail, que fait Jésus ? C’est intéressant, on nous signale qu’Il guérit les malades parce que, quand une situation de détresse s’impose à des foules, elles partent – c’est un peu comme ce que les plus anciens d’entre nous ont vécu au moment de l’exode en 1940 –, on part avec ce qu’on a, son baluchon, des petites choses et surtout avec tous ses malades et ses handicapés ; on se retrouve autour de Jésus, une sorte de cour des miracles, on ne sait pas ce qui peut se passer. Or, que fait Jésus ? Immédiatement son geste le plus sage, Il guérit. C’est-à-dire qu’Il veut montrer à ce moment-là qu’Il a compris la détresse des gens : « Il eut pitié de cette foule ». Ici, c’est une mise en scène, un scénario très fin que celui de la multiplication des pains : on nous montre une foule avec les hommes souffrants, démunis, avec les gens pleins d’angoisse, ne sachant pas ce que va devenir leur avenir, et ils sont là, ils demandent au Seigneur de faire quelque chose pour eux, et Lui guérit les malades. Cela pourrait s’arrêter là.

Quatrième détail, les apôtres, qui organisent un peu la présence de leur maître, commencent à avoir peur. En effet, quand vous voyez plusieurs milliers de personnes, surtout à l’époque, vous entourer et qui, après une journée de prédication – car à cette époque-là cela durait plus longtemps qu’un sermon – est là dans un endroit désert où il n’y a rien à manger, même si on en a guéri quelques-uns, on est à deux doigts de la révolte si on ne fait rien ! Les disciples ont donc une approche extrêmement réaliste : « Tu les renvoies, on n’est pas payé pour les nourrir ». Ils laissent alors entendre que c’est dangereux de garder toute cette population autour d’eux.

Jésus a une réaction très intéressante : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Le contexte de la multiplication des pains, ce n’est pas le contexte dans lequel on attend Dieu qui fait le miracle spirituel qui tombe du ciel. Ce n’est pas une affaire de dévotion, en disant à Jésus : « Aide-moi, aies pitié de moi ». « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Jésus ne leur dit pas : « On va tous se mettre à genou, réciter le chapelet avec un "Notre Père" et des "Je Vous Sa

lue Marie" ». Non, « donnez-leur vous-mêmes à manger ». Qu’y a-t-il à manger ? On ne sait pas si c’est la foule dans laquelle un participant a apporté un petit pique-nique par prévoyance, ou si c’est les disciples qui ont pensé qu’il fallait s’attendre à tout avec Jésus, et ont apporté cinq pains et deux poissons, cela nous ne le savons pas. Jésus leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ».

A ce moment-là, la tension monte, comment cela va-t-il finir ? Après les avoir mis devant la situation réaliste où il n’y a rien à manger et où il faut quand même essayer de s’en sortir, la multiplication des pains n’est pas décrite comme la situation où Jésus aurait dit : « Apportez vite des corbeilles, on va les remplir et vous allez voir les pains se multiplier comme devant le four du boulanger », pas du tout. Il accepte la proposition des cinq pains et des deux poissons et Il rompt le pain. Le seul geste qui désigne la multiplication, c’est la fraction, c’est étonnant !

Mathématiquement, ça paraît plus commode pour nourrir plusieurs personnes, de diviser un pain d’un kilo en de nombreuses tranches, mais en fait, le réalisme même du récit dit ce qu’ils ont vu, à savoir la fraction du pain. Autrement dit, ce geste de la multiplication a tellement frappé que plus tard, lorsque Jésus refera le geste à la Cène, on dira simplement « fraction du pain », même chose à Emmaüs, fraction du pain, parce que c’était le nom même de ce que Jésus avait voulu faire. Jésus n’a pas voulu multiplier pour "bluffer", Il a fractionné, Il a divisé les pains pour tout le monde.

Il faut bien sûr un miracle pour qu’il y en ait assez pour tout le monde, mais le geste est compris comme une fraction et, vous le savez peut-être, quand les premiers chrétiens allaient à ce qu’on appelle aujourd’hui la messe, en réalité ils disaient qu’ils allaient à la fraction du pain. Comme si le seul geste qui avait été retenu pour le Christ comme geste eucharistique par excellence, c’était le geste du partage. Mais comment le partage ? A partir de Lui. La fraction n’est pas comprise comme partage égalitaire, que nos sociétés démocratiques essaient de réaliser, plus ou moins bien d’ailleurs. Non, c’est à partir

de Lui, comme s’Il s’était incorporé le pain pour se partager aux personnes qui sont là.

Autrement dit, nous avons une façon un peu superficielle de lire ce texte. Nous croyons que la multiplication des pains, c’était de la poudre aux yeux pour convertir les gens qui avaient faim. Ce n’est pas cela. La multiplication des pains, c’est le Christ qui intègre les pauvres richesses humaines, cinq pains et deux poissons et qui, dans le geste même du partage, atteint tout le monde. Car au fond, il n’y a pas d’autre moyen de faire que des hommes, si variés et nombreux soient-ils, soient touchés par le geste du Christ que celui de partager à partir de Lui-même le pain qu’Il veut donner. Le pain qui est partagé, c’est le geste qui est fait aujourd’hui, on ne s’en rend plus compte : si vous disiez à vos amis que vous allez ce soir à la fraction du pain à Saint-Jean-de-Malte, on vous prendrait pour des cinglés ! C’est pourtant le fond même du problème. Quand nous venons célébrer l’eucharistie, nous venons reconnaître la façon dont le Christ, à partir de Lui-même et de quelques pains qui ont été récupérés dans la foule, se donne tout entier à chacun. Voilà exactement le geste de la fraction et voilà exactement le geste premier de l’eucharistie.

Ce n’est donc pas une performance alimentaire, c’est la performance d’un Dieu qui, prenant l’homme dans cette situation un peu loufoque de ces pauvres gens qui ont suivi Jésus en se disant qu’ils n’avaient plus rien à perdre, leur dit : « Donnez-moi ce que vous avez et nous allons faire la fraction, c’est-à-dire, le geste même du partage ». Le Christ leur dit encore : « Je prends ce que vous êtes, et à partir de Moi comme source, comme point de diffusion, comme point de rencontre pour tous, Je vous donne à chacun votre part de Moi ».

Frères et sœurs, je crois qu’on ne se rend pas compte de la beauté du geste eucharistique. La plupart du temps, on se dit qu’on va recharger un peu les accumulateurs en mangeant un peu de pain. C’est un peu superficiel comme manière de comprendre l’eucharistie, mais ce qui est surprenant, c’est l’acte même par lequel Jésus reçoit ce que nous sommes et nous donne en partage, à partir de Lui-même, ce pain pour être une communauté, une Eglise. Autrement dit, le paradoxe de l’Eglise, c’est de se comprendre non pas comme des membres agglutinés comme un essaim – façon mathématique et banale de comprendre l’Eglise – mais à partir de la fraction, le seul geste qui permet de respecter chacun en lui donnant tout. Amen.

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public