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DE LA VANITÉ A LA LIBERTÉ

Qo 1, 2 et  Qo 2, 21-23

(1er août 2004)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

V

anitas, vanitatum, omnia vanitas", ce qui est devenu maintenant un proverbe, c'est exactement la première lecture que nous avons entendu. Je vous la relis : "Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. Un homme s'est donné de la peine, il était avisé, il s'y connaissait, il a réussi. Et voilà qu'il doit laisser son bien à quelqu'un qui ne s'est donné aucune peine. Cela aussi est vanité. C'est un scandale. En effet, que reste-t-il à l'homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ?  Tous les jours sont autant de souffrance, ses occupations sont autant de tourments. Même la nuit, son cœur n'a pas de repos. Cela encore est vanité".

       J'espère que vous avez le moral pour écouter un texte pareil ! Même si je voulais défendre la proposition, on peut toujours spiritualiser un texte, mais Qohélet ne se paie pas de mots et dit exactement ce qu'il pense, il est désabusé, il est pessimiste, il a un regard sur ce monde que l'on peut qualifier de franchement négatif. Si la Parole de Dieu est révélation divine, je vous encourage à la suite de Qohélet, de tout abandonner. A quoi cela sert-il que vous vous donniez autant de mal pour vivre, autant de mal pour faire vivre votre famille, autant de mal pour faire les choses, si vous aimez faire les choses bien, lorsqu'on se rend compte qu'ultimement, tout cela est vanité, ne serait-ce que parce que hélas, quelqu'un d'autre peut ramasser la mise, emporter tout ce que vous avez fait, ou encore le mépriser, et notre monde social et politique sait bien nous le laisser percevoir plus d'une fois ? Ou encore, et qui de nous ne l'a pas expérimenté, et c'est de l'ordre de la sagesse, combien certains jours sont autant de souffrances, nos occupations, parfois de grands tourments, et que même la nuit, notre cœur n'a pas de repos ? 

       Alors, ce Qohélet, ce sage, cet Ecclésiaste est-il tellement mélancolique et pessimiste qu'il ne lui reste pas grand-chose dans sa vie qu'à pleurer sans salut, sans issue pour sa propre vie ? Il n'y a aucun commentaire de cet écrit qui nous dit qui il est vraiment. Tous s'accordent à dire que c'est un vieil homme, qui s'est assis peut-être sur le bord du chemin, et qui médite sur toute sa vie, sur tout ce qu'il a fait, sur tout son passé, et il se rend compte que c'est vanité. Avant de lire tous les commentaires, j'avais toujours pensé que Qohélet était un jeune, parce qu'il ne faut pas attendre d'avoir plus de quatre-vingts ans pour être désabusé et pessimiste, et parfois dans nos vies alors que nous n'avons même pas atteint le milieu de notre vie, nous pouvons constater tout ce que Qohélet dit, et nous asseoir, si ce n'est sur le bord du chemin, sur le bord de notre lit et pleurer de toutes nos larmes. 

       Il me semble que ce passage de l'Ecclésiaste, si nous pouvons en sauver une certaine proposition, c'est qu'à l'instar de n'importe quelle autre sagesse, et pas d'une sagesse ni juive ni catholique, on se rend bien compte d'une chose : c'est de la fragilité de ce monde. C'est d'abord là son enseignement. Je ne sais pas si Qohélet dit qu'il ne faut pas s'occuper, je ne sais pas si Qohélet pense qu'il ne faut pas travailler, qu'il ne faut pas s'enrichir, ou qu'il ne faut pas se donner du mal. D'ailleurs si on lit le reste de Qohélet, si vous vous donnez du mal, c'est vanité, si vous ne vous en donnez pas, c'est de toute façon vanité ! Tout est du vent. La seule issue est de se dire qu'effectivement, Qohélet a raison. Il a raison, car ce monde est tellement fragile, notre société est aussi fragile, notre vie est tellement fragile. A quoi tient-elle ? Il y a, et je crois que c'est la constatation de l'Ecclésiaste, une sorte de caducité de ce monde, ou encore un péché, dira celui qui est inspiré. Ce monde est blessé. Nous pourrons dire encore, ce monde est vraiment limité. 

       Et l'enseignement alors qui nous est donné à méditer, c'est celui qui va être donné par l'évangile lui-même. En soi, ce n'est pas un hasard si on l'a mis en parallèle avec l'Ecclésiaste, le texte de l'évangile dans sa première partie aurait pu être aussi écrit par Qohélet : un homme a des biens, il fait de grosses récoltes, c'est un homme avisé, comme le dit Qohélet, cet homme fait ce que tout un chacun aurait fait, son grenier est trop petit, il le détruit, il en construit de plus grands, il amasse son blé, et ensuite, il se dit : mange, boit et fait la fête. Et il a raison. Et Qohélet d'ailleurs le dit : "Tant que tu es jeune, profite de la femme de ta jeunesse, fais la fête, bois du vin". Mais il sait aussi que "tout est vanité" ! Et ce que dit Jésus laisse rêveur dans un premier temps. Pourquoi ? Parce qu'Il nous enseigne à ne pas thésauriser en cette terre. Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même au lieu d'être riche en vue de Dieu, puisque Jésus dit : cet homme qui a tout engrangé, c'est Dieu qui lui réclame sa vie et il n'emporte rien. Vous me direz qu'on peut espérer qu'il laisse quelque chose à ses héritiers, il y aura toujours des gens contents. Mais Jésus avait prévu l'affaire puisque cela commence justement par une affaire d'héritage, quelqu'un vient lui demander : " Dis à mon frère de me donner ma part d'héritage ?" C'est une bonne chose, c'est mieux de partager. Et Jésus répond : "Qui m'a établi maître de votre justice ?" Il renvoie cet homme à la pêche, et puis il dit que finalement cela ne sert à rien non plus d'amasser, de travailler, de construire, de faire vivre, etc … Ce qui compte en somme, c'est d'amasser pour le Royaume de Dieu. 

      Alors, j'aimerais rencontrer Jésus pour lui poser cette question : "Maître, amasser en vue du Royaume, n'est-ce pas aussi une vanité ?" En soi, vouloir les biens spirituels, désirer le ciel, travailler au Royaume, construire l'Église, pratiquer le dimanche, faire la charité, etc … Mais c'est vanité, tout cela. Tout est vanité, cela ne sert à rien. Cela n'a pas changé le monde, cela ne l'a pas transformé, et il y en a d'autres qui viendront après nous, qui ramasserons certainement les fruits que nous avons voulu semer. Oui, tout est vanité, y compris le désir de vouloir accéder aux biens du ciel. Il peut y avoir une très grande vanité à vouloir être saint, à vouloir être pur, à vouloir tellement se détacher de ce monde, être tellement à l'extérieur des choses et déjà planant dans les sphères divines, qu'en fait, on s'est encore choisi soi-même, retourné sur soi et l'on a amassé pour soi. C'est de la vanité, c'est du vent. 

       Bon ! Il faudrait peut-être essayer de sortir de l'impasse. Mais je ne sais pas si nous allons en sortir. A y réfléchir, je me pose la question : quelle est finalement la différence entre Qohélet et Jésus ? Jésus aussi pose le même regard que Qohélet sur ce monde. C'est Jésus qui a dit : "Quand je reviendrai, est-ce que je trouverai la foi en ce monde ?" Il doute. Les choses aussi sont telles que lui-même, le Fils de Dieu pose la question comme Qohélet l'aurait posée. Il me semble que la grande différence, c'est l'appel à la liberté que cela devrait provoquer en nous. Il est vrai que lorsque nous voulons thésauriser, amasser, travailler, faire les choses bien, etc … il y a comme une sorte de retour sur soi, et la méditation sur le monde, la sagesse que nous pouvons avoir sur les choses ou sur les personnes, ce devrait être d'abord de constater cette fragilité et combien en somme, le chrétien, s'il est vraiment chrétien, doit se sentir libre. Libre parce qu'il n'a pas mis sa vie dans tout cela, libre parce qu'il n'a pas attaché fondamentalement son âme aux choses de la terre. Libre parce qu'il ne s'est pas laissé enfermer dans la matérialité, dans la sécurité. Libre, parce qu'il accepte que les choses puissent être transfigurées en Pâque, en passage, que ces choses fragiles, limitées, pécheresses peuvent être transfigurées pour entrer dans la vie, dans la résurrection et dans la grâce. C'est une liberté qui permet à l'homme de dire : certes, ce monde est important, certes, ce monde est bon, et Dieu l'a voulu bon. Certes, il faut que je travaille, certes, il faut que les choses soient faites le mieux possible. Certes, il faut que je puisse construire, bâtir, faire grandir, faire croître. Il faut que je me donne de la peine, il faut que parfois j'aie du tourment, il faut que parfois cela me coûte, que je connaisse aussi la souffrance. Mais je sais que même quand j'aurai fait tout ce qu'il faut faire, je suis libre de tout ce que j'ai bâti, construit, fait grandir et fait croître. 

       Ma liberté est ailleurs. Pourquoi ? Parce qu'elle n'est pas dans les choses de ce monde qui n'est pas mauvais. Elle n'est pas dans la matérialité qui n'est pas à mépriser, mais elle est dans la rencontre avec une personne. Il manque simplement à Qohélet d'avoir rencontré le Christ libérateur. Il manque seulement à Qohélet d'avoir rencontré Quelqu'un, une personne, et d'avoir saisi que s'il y a une chose en ce monde qui n'est pas vanité et qui doit porter du fruit, c'est l'amour que l'on peut vivre avec une autre personne. En l'occurrence, la personne par excellence, qui est le Seigneur, le Christ, qui est Jésus. Amasser pour les biens du ciel, ce n'est pas faire l'Harpagon avec les biens spirituels, mais c'est accepter le compagnonnage, la relation, l'amour avec ce Seigneur et ce Dieu. Alors, toutes choses peuvent prendre sens. L'homme est porté par son désir d'être comblé, et à travers tout ce qu'il voit, tout ce qu'il vit, tout ce qu'il rencontre, il en voit à la foi la bonté, mais en même temps la limite. Mais l'enjeu, c'est celui de ce retournement en constatant que ces choses-là nous font le signe d'une personne. 

       Je termine en citant Ambroise de Milan, qui me semble-t-il bien compris ce passage de la fragilité qui provoque notre liberté à la rencontre de Celui qui peut seul transfigurer ce que nous vivons. Il dit ceci : "Si tu désires soigner la plaie, Lui est le médecin. Si tu brûles de fièvre, Il est la source qui rafraîchit. Si tu es oppressé par ta faute, Il est la justification. Si tu as besoin d'aide, Il est la force. Si tu as peur de la mort, Il est la Vie. Si tu désires le ciel, Il est la Voie. Si tu fuis les ténèbres, Il est la Lumière. Si tu as besoin de nourriture, Il est l'aliment". Oui, rencontrer, suivre et aimer Jésus, c'est certainement la meilleure manière de ne pas gâcher son existence. 

 

       AMEN 


 

 
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