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A QUOI BON TRAVAILLER ?

Qo 1, 2 et Qo 2, 21-23

(2 août 1992???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

V

anité des vanités, tout est vanité !" Cette phrase célèbre du livre de l'Ecclésiaste vient de nous être relue. Non pas vanité au sens du sous-produit de l'orgueil satisfait de soi-même, mais vanité au sens de négligeable, sans intérêt. Tout est vanité, rien n'a de valeur. Le petit livre de l'Ecclésiaste ne cesse de répéter ce mot de vanité, jusqu'à vingt-cinq fois, non seulement à propos du travail mais aussi des richesses, vanité du plaisir, vanité du pouvoir, vanité du savoir. Même la sagesse est vanité pour le livre de l'Ecclésiaste. Peut-être sommes-nous un peu choqués par cet universel pessimisme de ce livre de la Bible. Mais il est très heureux qu'un tel livre soit dans la Bible. Il est important que la Bible rassemble toute l'expérience humaine même dans ce qu'elle a de plus choquant. La Bible n'est pas un livre d'images pieuses, la Bible n'est pas un recueil de bons conseils pour enfants sages, la Bible c'est toute l'expérience humaine, même dans ce qu'elle a de plus douloureux, de plus terrible, mise sous le regard de Dieu. Il y a dans la Bible un livre de révolte contre l'injustice, contre le mal, contre la souffrance, c'est le livre de Job. Il y a un livre de désespoir, c'est celui-ci, le livre de l'Ecclésiaste, il y aussi un livre d'amour et même d'érotisme, le Cantique des Cantiques. Oui, toute expérience humaine, même ce que nous n'oserions pas présenter à l'Église, dont nous n'oserions pas parler, se trouve dans la Bible car Dieu n'a pas d'œillères comme nous et Il ne craint pas de regarder en face la réalité de l'expérience humaine dans toute sa dimension.

       Oui, il faut le dire car trop d'hommes le vivent, le travail, la richesse, le plaisir, le savoir, la sagesse, rien de tout cela ne tient vraiment la route. Rien de tout cela ne donne le bonheur. Et cette constatation de l'Ecclésiaste, nous devons, nous aussi la prendre au sérieux. Ce n'est pas en amassant les richesses, ce n'est pas en jouissant de tous les plaisirs de la vie, ce n'est même pas en ayant des hommes et des anges, ce n'est pas en exerçant le pouvoir jusqu'aux extrémités du monde que nous trouverons le bonheur. Tout cela, c'est vrai, est vanité. Alors, est-ce à dire que la création telle que Dieu l'a faite est vanité ? Est-ce à dire que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue ? Est-ce à dire que les richesses sont perverses, que le plaisir est dangereux, que nous devons devenir des rabat-joie repliés sur nous-mêmes, tristes et ne cherchant que la souffrance ? Non, la création de Dieu est bonne, bonnes les richesses, bonnes toutes les personnes, bon le plaisir, bonne la sexualité, bon l'amour.

       Tout ce qui est sorti des mains de Dieu est bon. Seulement nous défigurons la création de Dieu. C'est cela précisément le péché de l'homme. Parce que l'homme est au centre de la création, parce que l'homme est celui à qui tout l'univers a été remis pour qu'il le conduise jusqu'à la gloire de Dieu, le péché de l'homme a atteint toutes ces réalités qui étaient bonnes, qui sont sorties bonnes de la main de Dieu. Dieu nous avait confié l'univers pour que, par notre travail, nous achevions la création, Dieu nous a confié l'univers pour que nous jouissions dans la joie du plaisir et de l'exultation de toutes ces choses qui sont belles et bonnes, Dieu nous a donné l'amour pour que nous nous dépassions nous-mêmes et que nous nous donnions les uns aux autres, arrivant ainsi à la plénitude au-delà de nos pauvres limites personnelles, Dieu nous a donné toutes les personnes qui nous entourent, tout cela est amour, pour la gloire de Dieu, mais le péché de l'homme consiste à prendre chacune des réalités de ce monde et à les accaparer. Au lieu d'en faire un chemin de joie, un chemin d'exultation qui nous conduise vers Dieu, nous en faisons une possession pour nous-même et pour nous seul, nous en faisons une idole.

       Le travail peut devenir une idole. Il y a ceux qui travaillent jour et nuit jusqu'à s'enivrer de fatigue. La richesse peut devenir une idole, il y a ceux qui amassent de l'or pour se sécuriser. Le plaisir peut devenir une idole, il y a ceux qui s'adonnent à des jouissances sans fin jusqu'à ruiner leur propre santé et leur propre vie. Il y a ceux qui font des autres des esclaves, qui utilisent l'autre comme un objet pour leur propre exaltation, il y a ceux qui au lieu de faire du pouvoir un service pour leurs frères, en font une manière de domination. Oui, nous sommes capables de tout déformer, même l'amour. Les hommes, et c'est cela le péché, sont capables de transformer les choses les meilleures, les réalités les plus belles et les plus grandes en les retournant vers eux-mêmes pour en faire leur propre bien qui, au lieu de les ouvrir les referme sur eux.

       Alors, tout est vanité. Vanité le plaisir qui ne donne pas la joie. Vanité ce qu'on appelle l'amour et qui n'est qu'une façon de se rechercher soi-même. Vanité le pouvoir qui écrase les autres. Vanité les richesses qu'on accumule sans raison et qui ne produisent rien. Vanité le travail qui s'enchaîne à lui-même et qui, au-delà de son utilité, devient une fin en soi. Vanité toutes les choses du monde à partir du moment où nous les ramenons à nous-même. Tel est le péché de l'homme qui est de transformer tous les dons de Dieu en vanité.

       Alors, en regardant le spectacle de l'humanité, l'Ecclésiaste a raison de dire : "Tout est vanité !" Ce que l'Ecclésiaste appelle vanité ce sont les réalités du monde confronté au temps car le temps détruit tout ce que nous amassons. Seul Dieu est éternel et seule la manière d'orienter toute chose, et d'abord notre propre cœur, vers Dieu peut nous arracher à cette destruction progressive que le temps exerce sur toute richesse, sur toute jeunesse, sur toute beauté, sur tout plaisir. Le temps fait œuvre de destruction et c'est pourquoi tout est vanité. Mais si, comme le dit saint Paul, "nous rachetons le temps" c'est-à-dire si tout ce qui est passager prend, en soi, en s'orientant vers l'Eternel, une nouvelle dimension, une densité, une éternité, alors rien n'est vanité et toute chose retrouve son sens premier. Alors, oui, le plaisir est l'apprentissage de la joie, l'amour humain est le commencement de l'amour éternel dont Dieu nous comblera dans son paradis. Alors, oui, toutes les richesses sont splendeur et exultation et conduisent à la gloire de Dieu, alors, oui, le travail est la manière de faire rendre à cet univers toute sa richesse intérieure, alors, oui, tout devient "chemin d'éternité". Ce qui détruit la valeur, c'est notre égoïsme à courte vue qui nous replie sur nous-même, qui fait de nous la fin de nos actes, la fin de toute notre recherche, la fin de notre vie. Nous ne sommes pas la fin de notre vie, ou alors notre vie aura sa fin comme celle du riche de l'évangile et une fin inattendue, une fin qui nous écrase.

       Si nous voulons que l'univers ne soit pas vanité, il faut donner à chaque chose sa pleine valeur. Et c'est seulement en mettant chaque chose et chaque être dans son rapport intime, profond, intérieur, fondamental avec Dieu que nous donnerons à tout être et à toute chose cette valeur qui, au-delà de leur limite, les conduit jusqu'à Dieu qui est leur véritable accomplissement. Alors, oui, méfions-nous de la vanité. Mais la vanité elle est d'abord dans notre cœur. C'est notre cœur qui est vain, c'est notre cœur qui, par son égoïsme, dénature toute la splendeur de la création de Dieu. Refusons cet égoïsme refusons ce repliement sur soi, refusons ce cœur qui génère la vanité. Découvrons le chemin de Dieu, le chemin de splendeur, chemin d'amour, chemin de valeur, chemin qui donne à toute chose leur plénitude.

       AMEN

 

 
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