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LA FRAGILITÉ HUMAINE

Qo 1, 2 et Qo 2, 21-23

(3 août 1986???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

A

 propos de cette parabole de l'homme riche qui croit pouvoir s'appuyer sur sa fortune, sur ses biens, pour une vie de jouissance et de plaisir, et qui meurt subitement, au moment précis où il a fait le projet de reconstruire des greniers plus vastes que ceux qu'il avait auparavant, à propos de cette parabole nous avons lu comme en parallèle, comme dans un jeu de reflet et de miroir, quelques paroles du livre de l'Ecclésiaste qui nous parlent de la fragilité de la vie humaine. "Vanité des vanités, et tout est vanité !" Ce sont les premières paroles de ce livre de l'Ancien Testament que l'on appelle parfois aussi Qohélet. Ecclésiaste veut dire "assemblée" ce qui signifie que ce livre est mis dans la bouche d'un membre quelconque de l'assemblée, quelqu'un du peuple. Ailleurs d'ailleurs ce même petit livre se place dans la bouche du roi Salomon, pour montrer qu'entre le roi Salomon et un quelconque membre de l'assemblée du peuple, il n'y a, au fond, aucune différence, puisque "tout est vanité".

       C'est donc sur la précarité de la vie humaine que nous sommes invités à réfléchir par la liturgie de ce jour et je voudrais vous dire quelques mots de ce petit livre de l'Ecclésiaste, car c'est un merveilleux chef-d'œuvre qui se trouve ainsi inséré dans l'Ancien Testament de notre Bible. Ce livre est un chef-d'œuvre de poésie, un chef-d'œuvre de réflexion philosophique, mais il faut bien le reconnaître, ce livre a quelque chose d'un peu choquant. Car, en fin de compte, tout se passe comme si ce petit livre qui ne fait qu'une dizaine de pages était un traité du découragement, du désespoir, une sorte d'existentialisme avant la lettre. Voyez plutôt : "Ce qui fut, cela sera. Ce qui s'est fait, se refera. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Moi j'ai été roi d'Israël à Jérusalem, j'ai mis tout mon cœur à rechercher par la sagesse tout ce qui se fait sous le ciel. Or c'est une mauvaise besogne que Dieu a donnée aux enfants des hommes pour qu'ils s'y emploient. J'ai regardé toutes les œuvres qui se font sous le soleil, tout est vanité et poursuite du vent."

       Et encore : "Je me suis amassé de l'argent et de l'or, le trésor des rois et des provinces, je me suis procuré chanteurs et chanteuses, et tout le luxe des enfants des hommes, coffret après coffret. Je me suis élevé, j'ai surpassé quiconque était avant moi à Jérusalem, je n'ai rien refusé à mes yeux de ce qu'ils désiraient, je n'ai privé mon cœur d'aucune joie et j'ai réfléchi à toutes les œuvres de mes mains et à toute la peine que j'y avais pris et bien tout est vanité et poursuite de vent, et il n'y a pas de profit sous le soleil."

       Et qu'il s'agisse des richesses, qu'il s'agisse des plaisirs, qu'il s'agisse de la sagesse, qu'il s'agisse du pouvoir, qu'il s'agisse de l'amour, qu'il s'agisse de la vie, la conclusion de Qohélet est toujours la même :"tout est égal parce que tout est poursuite du vent, car à la fin de la vie, le corps retourne à la terre et l'âme, qui sait ?" C'est là que le livre est presque scandaleux : "Qui sait ce que devient l'âme de l'homme ? Est-ce que notre souffle est plus fort que celui des animaux ? Tous ont un même sort, le juste et le méchant, le bon et le mauvais, le pur et l'impur, celui qui offre des sacrifices et celui qui n'en offre pas, le bon est comme le pécheur, celui qui prête serment comme celui qui craint de prêter serment. Il y a un même sort pour tous. N'est-ce pas un mal parmi tout ce qui se fait sous le soleil ?  Et le cœur des hommes est plein de méchanceté. La sottise est dans leur cœur durant leur vie, et leur fin est chez les morts."

       C'est une chose extrêmement importante de constater que, dans la Bible, il y a un livre comme l'Ecclésiaste. Cela veut dire que, contrairement à ce que nous pensons quelquefois, la révélation de Dieu n'est pas un recueil de maximes de morale élevée, que la Bible n'est pas un livre pour nous apprendre à vivre de façon parfaitement respectable et vertueuse : la Bible, c'est la lumière de Dieu sur la totalité de l'expérience des hommes. La Bible reprend l'expérience des hommes dans sa totalité, depuis le désespoir de l'Ecclésiaste jusqu'à la jouissance et à l'érotisme du Cantique des Cantiques en passant par les cris de vengeance du psalmiste contre ceux qui lui ont fait du mal, toute l'expérience humaine non seulement dans ce qu'elle a de beau et de grand, de moral et de convenable, mais aussi dans ce qu'elle a de plus difficile, de plus douloureux et de révolté. Il y a aussi un livre sur la révolte devant le mal, sur la révolte devant la souffrance, c'est le livre de Job. Tout cela est dans la Bible. Et c'est merveilleux qu'il en soit ainsi. Dieu ne nous dit pas : "Fermez les yeux, parce que là c'est dangereux ! Ne regardez pas cela parce que ça risque de vous donner de mauvaises intentions ! Détournez-vous de ceci, détournez-vous de cela, et puis avancez bien en rang comme des enfants sages."

       Dieu ne nous dit pas cela. Dieu prend à bras le corps l'expérience des hommes, expérience qui souvent est douloureuse, qui souvent les entraîne à crier, à hurler de souffrance ou bien à laisser tomber les bras de découragement. Toute cette expérience des hommes, Dieu la prend au sérieux. C'est cela le premier enseignement de la Bible. Dieu a voulu nous révéler une chose première, fondamentale, dont tout le reste dépend, c'est qu'Il est avec nous, avec nous où que nous soyons, quoi que nous fassions. Il est là, dans notre malheur comme dans notre joie, dans notre souffrance comme dans notre fête, et même quand nous sommes dans le péché, et même quand nous sommes tentés par la révolte, Dieu est là quand même. Dieu nous aime et que Dieu ne nous abandonne jamais, Dieu veut marcher pas à pas avec nous, dans tous les méandres de notre vie et de notre expérience pour essayer d'illuminer cette expérience. Même dans ses bas-fonds, même dans ce qu'elle a de moins reluisant et de moins présentable, Dieu veut amener sa lumière pour nous faire découvrir le sens de notre vie. C'est non pas en fermant les yeux sur un certain nombre de problèmes trop difficiles ou trop dangereux que l'on devient chrétien, c'est en ouvrant grands les yeux sur la totalité de l'expérience humaine, même là où elle est dangereuse, même là où elle est difficile. C'est en ouvrant grands les yeux, mais pas seulement des yeux d'homme mais des yeux avec le regard même de Dieu, c'est cela qui peut nous conduire véritablement à entrer dans le mystère de la Bible, c'est-à-dire dans le mystère de notre foi. Dieu veut que tous les instants de notre vie soient pris en considération et soient transfigurés, renouvelés, transformés par sa lumière, par son regard.

       Bien sûr, ce livre de l'Ecclésiaste n'est pas suffisant en lui-même. Bien sûr on ne peut pas se contenter de ce découragement et de cette manière de tout mettre dans le même sac, bien sûr il ne suffit pas de dire que "tout est vanité", bien sûr cela ne remplit pas notre vie et ne nous conduit pas au paradis, mais quand nous sommes tentés de dire cela, quand notre expérience semble criante de relever tout ce qu'il y a dans la vie de décourageant, de difficile, Dieu ne nous dit pas : "C'est faux ! Fermez les yeux !" Dieu nous dit : "Nous allons regarder ensemble cette difficulté de ta vie. Nous allons regarder ensemble ta souffrance. Nous allons regarder ensemble ton péché. Ensemble, nous allons nous pencher sur ta vie, puis nous allons en faire jaillir la signification, nous allons en faire jaillir une lumière, parce que mon amour est plus fort que tout cela. Mon amour ne nie rien de ton expérience. Mon amour ne nie pas ton expérience, mais il va lui donner un sens. Il va la transfigurer, car même si ta vie est précaire, puisque c'est cela l'enseignement de ce jour, même si tu te sens fragile, même si tu as l'impression que tu ne peux t'appuyer sur rien de solide (et peut-être que dans notre monde actuel, bien souvent nous sommes tentés de faire nôtres ces paroles et cette expérience de l'Ecclésiaste), même si tu as l'impression que tout s'effrite entre tes doigts et sous tes mains et sous tes pas, même si tu as l'impression qu'il n'y a rien de solide sur quoi tu puisses te fonder, te baser, Je suis là pour te conduire, à travers cette expérience de ta fragilité, de ta faiblesse et de ta précarité, jusqu'à une joie plus grande, la joie de ma présence au cœur de ta vie. Car même si ta vie est fragile, elle devient merveilleuse et lumineuse parce que Je suis là, simplement parce que mon amour est dans ton cœur."

       Voyez-vous, quand on est amoureux, la vie est complètement transformée et transfigurée, et une vie banale, une vie difficile, une vie de souffrance prend tout à coup un sens merveilleux, parce qu'on est aimé et parce qu'on aime Et bien Dieu veut nous dire cela d'une manière encore plus profonde : Parce que Je t'aime et parce que tu peux mettre ton cœur au diapason de mon amour, alors ta vie, ta pauvre vie, ta vie si dérisoire, si fragile, elle est merveilleuse, elle est complètement transfigurée, elle est complètement transformée, simplement pour cela.

       Ce livre de la Bible c'est un immense chant d'amour que Dieu nous adresse, et Dieu sait que nous sommes souvent dans des situations difficiles. Il le sait tellement bien qu'Il les partage ces situations difficiles. Il viendra se faire homme pour être fragile comme nous, pour être menacé comme nous, pour être persécuté comme nous, pour mourir comme nous, tout ce qu'il y a de négatif et d'apparemment réducteur dans notre vie, Dieu le partagera, mais, par amour, Il viendra tout ressusciter. Chrétiens, nous ne sommes pas à l'abri des difficultés des hommes, nous ne sommes pas des privilégiés. Si, nous avons un privilège extraordinaire, nous savons que nous sommes aimés, que nous sommes aimés par Dieu, et alors plus rien n'est semblable, plus rien n'est comme avant. C'est cela dont il faut que nous vivions et c'est cela qu'il faut que nous disions, et c'est cela qui doit rayonner sur notre visage, la joie d'être pauvre, mais un pauvre aimé par la splendeur du cœur de Dieu.

       AMEN