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LE DÉSIR

Is 55, 1-3

(5 août 1984???)

Homélie du Frère Michel MORIN

N

ous sommes tous des malades sidéraux, incurables, auxquels la vie donne sataniquement l'illusion de la santé." Cette citation est du poète René Char dans un de ses livrets de poésie "Matinaux". Si l'on enlève le goût un peu surréaliste, qui fait en même temps la beauté de cette citation, il nous reste la maladie et l'illusion de la santé. Or, Jésus, dans l'évangile, vient de dire qu'Il guérissait les malades et qu'Il avait pitié des foules, qu'Il les nourrissait après les avoir mises au repos sur des prés d'herbe fraîche.

       Vous avez entendu la première lecture de ce dimanche, extraite du livre d'Isaïe au chapitre cinquante cinquième. C'est un texte très beau, un texte que nous devrions chaque jour, méditer au fond de notre cœur car je crois qu'au fond de cette Parole de Dieu adressée au prophète Isaïe, nous avons la guérison, nous avons le remède de ce que le poète René Char pensait, lui, à son regard d'homme, être incurable : notre propre maladie.

       Nous sommes des êtres de désir. Notre cœur est tissé, notre cœur est brodé de désirs. Or ces désirs, nous ne soyons pas les gérer, Nous ne savons pas gouverner notre propre vie. Nous ne savons pas, ou nous ne savons plus, d'où nous venons et où nous allons. Notre regard, sur nous-mêmes et sur le monde et les autres, est brouillé, et un rien, un cheveu peut brouiller notre regard et déformer toute la réalité que nous regardons. Notre désir, nous l'avons hélas, transformé en assouvissement de nos besoins, que ces besoins soient d'ordre matériel, que ces besoins soient d'ordre affectif voire même spirituels. Nous le savons, nous sommes des gens boulimiques. Il nous faut tout, tout de suite, et pour nous. Nous avons cette étrange maladie chronique de tout rapporter à nous-mêmes. Dès que nous rencontrons quelque chose, dès que nous voyons quelqu'un, notre première réaction, notre premier geste, c'est de le ramener à nous-mêmes, pour le posséder, pour assouvir notre besoin de possession, de plaisir ou simplement de connaissance Nous sommes centrés sur nous-mêmes et si les choses que nous avons, que nous utilisons, si les êtres que nous rencontrons, que nous connaissons sont loin d'être mauvais en eux-mêmes, ce geste de les rapporter vers nous rend toutes choses mauvaises puisque nous les détournons de leur véritable sens, puisque nous enlevons ce qu'elles ont de bon pour en faire quelque chose de mauvais qui sert notre propre égoïsme, notre propre personne.

       C'est vrai que, dans ce monde d'aujourd'hui, mais je ne suis pas sûr que ce soit une caractéristique du monde moderne, nos ressources nous trompent. C'est un des personnages de la pièce de Shakespeare, le Roi Lear, le fou, et vous savez que dans les tragédies les fous ne sont pas si fous que cela, puisque c'est souvent eux qui proclament et qui déclament la sagesse, ce fou dans la pièce du Roi Lear, affirme : "Nos ressources nous trompent et nos privations nous éclairent !" Et c'est bien vrai que, dans ce monde, nos ressources nous trompent parce qu'elles nous donnent l'illusion de la santé, l'illusion du bien-être, l'illusion d'être vraiment homme et homme accompli parce que nous possédons, parce que nous savons gérer, parce que nous arrivons à une connaissance de plus en plus précise et de plus en plus belle de l'homme lui-même et du cosmos, de la terre dans laquelle nous vivons et parce que nous avons l'impression d'être nous-mêmes les gouvernants de ce monde, d'être les seuls princes de nos sociétés que nous gérons, non plus tellement pour elles-mêmes, mais pour nous. Et le monde, par là, trompe tous ses désirs quand il les prend continuellement à défaut, quand il les change, quand il les varie, quand il fait en sorte que ces désirs nous servent nous-mêmes, et nous devenons ainsi des aliénés. Et peut-être que le poète n'avait pas tout à fait tort, sataniquement, nous sommes des malades, des malades sidéraux parce que nous pensons être nous-mêmes la totalité du monde, la totalité de la création, et avoir, dans notre propre cœur et dans notre intelligence, l'explication de tout.

       Jésus, Parole de Dieu, vient accomplir dans son ministère, ce que son Père, Dieu, avait annoncé par le prophète Isaïe. Vous avez remarqué que ce texte prend les choses à notre propre niveau. C'est un texte extrêmement beau, extrêmement simple.

       "Vous avez soif ? Venez boire de l'eau ! Vous avez de l'argent ? Mais, ne le dépensez pas à des choses inutiles ! Vous vous fatiguez ? Pourquoi vous fatiguer, pour des choses qui ne rassasient pas ?" Pourquoi délabrer votre santé humaine, spirituelle ou affective pour des choses qui ne rassasient pas, qui ne vous comblent pas ? Car vous le savez très bien, nous le savons, tout ce que nous cherchons, tout ce que nous voulons posséder, tout ce que nous voulons accaparer, cela ne nous rassasie jamais. La preuve, c'est que nous en avons toujours des besoins de plus en plus grands, et jamais assouvis.

       Nous qui avons transformé le monde et l'homme en objets de désir, en besoin, voici ce que Dieu veut nous dire pour la conversion, pour l'évangélisation de notre propre désir. Nous sommes toujours un peu préoccupés par le souci d'améliorer, de perfectionner nos défauts, c'est une bonne chose, mais il faudrait aussi prendre les choses à la racine, et la racine de ce qu'il y a de moins bon en nous, elle plonge dans nos désirs profonds. Et c'est cela que Dieu, aujourd'hui, veut nous apprendre. C'est sur cela qu'Il veut nous éclairer, évangéliser notre propre désir. Alors, que fait-Il ? Aujourd'hui, dans sa parole, il n'y a pas d'exigence, Il n'y a pas ce genre de phrases que nous rencontrons dans d'autres évangiles : "Quittez tout ! Ne possédez rien ! Vendez ce que vous avez ! Donnez votre argent !" Cela n'est pas aujourd'hui dans la Parole de Dieu. Aujourd'hui sa parole est une parole d'attente, c'est une invitation extrêmement pressante, ardente, mais toute de tendresse et de douceur. Les apôtres disent à Jésus :"Renvoie les foules ! Qu'elles aillent dans les villages pour se nourrir !  Jésus dit :"Non ! Faites-les asseoir !" Donnez-leur un peu de calme "et nourrissez-les vous-mêmes !" Aujourd'hui, ce que le Christ nous demande, ce n'est pas une conversion d'exigence, ce n'est pas quelque chose de difficile, ce n'est même pas d'abandonner ce que nous avons, c'est simplement de répondre à une invitation : "Ecoutez-moi ! Mangez de bonnes choses ! Régalez-vous de viandes savoureuses ! Prêtez l'oreille ! Venez à Moi ! Écoutez et vous vivrez !"

Et c'est là, frères et sœurs, que cette maladie incurable, que cette illusion de santé, dont parlait le poète, peut complètement se retourner, et non pas de façon surréaliste, mais de façon extrêmement réaliste, dans le don que Dieu veut nous faire, Or le don que Dieu veut nous faire, ce n'est pas un objet, ce n'est pas quelque chose à posséder, ce n'est pas quelque chose à acheter au prix fort, ce n'est pas un trésor qu'il nous faudrait beaucoup de temps d'énergie, d'argent, de compétence ou d'intelligence pour acquérir. Dans les choses de Dieu, il ne s'agit plus d'avoir des objets à notre désir, fussent-ils des désirs spirituels ou religieux, car cela aussi, nous-mêmes nous avons objective ces réalités de Dieu, nous les avons matérialisées. Ne traitons-nous pas quelquefois les choses de la foi comme des objets ? Nous allons à la messe le dimanche comme nous allons au théâtre en semaine, comme nous allons au cinéma. Nous lisons l'évangile, nous écoutons la prédication comme nous lisons le journal ou écoutons les émissions et les discours. Nous faisons de la Parole de Dieu et des choses de la foi un objet de notre écoute, de notre attention, pour pouvoir un petit peu les posséder ou s'en grandir soi-même. Nous avons matérialisé les choses de Dieu., Comment voulez-vous qu'elles puissent nous nourrir ?

       Ce que Dieu vient nous apprendre aujourd'hui ce n'est pas de prendre les choses comme objets de nos désirs, même pas les choses de la foi, même pas Lui-même car s'Il n'est qu'un objet supplémentaire, cela n'a vraiment pas d'intérêt et Il ne nous rassasiera pas, et nous aurons toujours l'illusion de la santé, même de la santé spirituelle, car là aussi, le monde et notre monde peut être trompeur et nous engager sur des voies qui sont sataniques, c'est-à-dire qui nous détournent du véritable Dieu. Aujourd'hui, Dieu vient réveiller en nous le désir de la relation, et Il le dit Lui-même : "Écoutez ! (le désir) et vous vivrez ! Je ferai avec vous une alliance éternelle !'' C'est ce mot Alliance éternelle qui est aujourd'hui pour vous, pour chacun d'entre vous, la force même de la Parole de Dieu, Il s'agit, en tant que croyants, non pas d'avoir un objet à notre piété ou à notre foi, un objet qui nous consolerait, qui nous rassasierait momentanément dans nos besoins spirituels ou religieux, il s'agit d'entrer en relation, il s'agit d'accepter une alliance, il s'agit de dialoguer avec une personne, et cette personne c'est Dieu Lui-même et non pas quelque objet de foi religieuse ou de connaissance spirituelle.

       "Je ferai avec vous une alliance éternelle !" Éternelle, alors vous vivrez. Vous ne vivrez plus simplement de vos désirs ou du rassasiement, de l'assouvissement de vos besoins. Vous vivrez profondément dans cette relation intime, intérieure, dont vous ne connaissez pas toutes les fibres ni tous les ressorts, ni le début ni la fin, puisqu'ils viennent de Dieu. C'est Moi qui vais conclure l'alliance, pour une vie éternelle. C'est Moi, parce qu'Il est Dieu et parce que c'est un Dieu éternel. Et nous avons là le cœur même, la naissance même et l'aboutissement de notre véritable désir. Ce désir vient de Dieu, mais il est pour Dieu. Il ne porte pas sur un objet, mais il nous invite, il nous réveille à une relation d'alliance.

       Or cette relation d'alliance, comment va-t-elle, aujourd'hui se réaliser, se concrétiser ? Car Dieu ne nous appelle pas simplement à penser la foi, à réfléchir sur l'alliance, mais à la vivre. Et bien, c'est en donnant aujourd'hui, un banquet pour son peuple, pour ce qu'Il appelle que Dieu réalise, pour nous et pour chacun, cette alliance éternelle. "Venez ! Mangez! Rassasiez-vous ! Régalez-vous de viandes savoureuses !" Et si nous sommes sensibles aux bonnes choses de la terre il faut être encore plus sensibles et nous réjouir des bonnes choses qui viennent du ciel, du "pain qui descend du ciel". Non plus la viande savoureuse qui est le symbole de ce qui nous rassasie, mais la chair du Christ et son sang vivifiant. Non plus les bonnes choses de la terre, dont il est tout à fait permis d'user, mais ce don qui vient du Père et qui est la Pâque même de son Fils en sa mort et en sa Résurrection.

       Frères et sœurs, nous l'avons chanté tout à l'heure : "La Sagesse a dressé une table et elle nous invite au banquet !"Aujourd'hui, laissez-vous faire ! Laissez-vous inviter. Ne réfléchissez pas trop ! N'hésitez pas ! Vous savez, puisque vous êtes là aujourd'hui dans l'Église, que c'est au cœur de cette Église que Dieu vient nous donner ce don absolument gratuit, ce don inouï, ce don de son abondance, de sa bénédiction, sans argent nécessaire, dans cette espèce d'immense don et de gratuité qu'Il ne cesse de faire aux hommes.

       Frères et sœurs, ne résistez pas ! Laissez-vous entraîner par cette parole de Dieu pour que, vraiment, elle puisse accomplir en vous, ce qu'elle vient de vous annoncer, une invitation, c'est un risque à prendre. C'est le risque d'une parole, c'est le risque d'un visage, c'est le risque d'un partage. Nous savons bien le prendre avec ceux que nous aimons sur la terre. Combien faudrait-il aujourd'hui, apprendre à le prendre avec ce Dieu qui est vivant sur la terre et qui nous invite à partager non plus l'objet, non plus des besoins, mais qui nous invite à nous laisser combler, au plus profond de notre cœur, par sa présence, par son cœur, par son amour, par sa tendresse. Frères et sœurs, si j'étais vous, je ne résisterai pas, je viendrais me nourrir totalement, et toujours, à ce banquet de l'Agneau, car ce n'est qu'en mangeant le corps et le sang du Christ, et en vivant de Lui chaque jour de notre vie que nous pourrons, petit à petit, apprendre que ce don de Dieu est sans mesure et que notre véritable désir n'est pas fait pour être mesuré par les choses ni par les êtres, mais pour entrer dans ce grand courant de vie éternelle.

       AMEN