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DIEU D'AMOUR OU DE CONSOMMATION ?

Ex 16, 2-4 + 12-15 ; Ep 4, 17 + 20-24 ; Jn 6, 24-35
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (5 août 1979)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Les textes que nous propose la liturgie de ce jour sont d'une étonnante actualité. Ils nous apprennent que rien n'est nouveau sous le soleil et que la civilisation de consommation est aussi vieille que le monde, en tout cas aussi vieille que l'histoire du salut, que 1'histoire de Dieu avec les hommes.

En effet, ce peuple qui est dans le désert qui a reçu le don précieux, infiniment précieux de la liberté, car il a été sauvé de l'esclavage d'Égypte, ce peuple qui maintenant gémit à travers le désert alors qu'il sait ce que son Dieu a fait pour lui, pour attester que Lui Dieu, tient à ce peuple et qu'Il fera tout pour le sauver, voici qu'aux premières sensations de faim dans son estomac, ce peuple se révolte contre Moïse et lui dit : "Mais enfin, pourquoi nous as-tu amenés ici ? Peut-être bien qu'en Égypte nous étions des esclaves, mais au moins nous avions à manger. Tu nous a emmenés sous la conduite d'un Dieu qui ne sert à rien, d'un Dieu qui n'est pas capable de remplir nos estomacs, d'un Dieu qui n'est pas capable de satisfaire nos désirs, d'un Dieu qu'on ne peut pas consommer".

Et ce peuple de pauvres, ce peuple de miséreux, ce peuple qui a suivi Jésus et marché pendant des heures à sa suite dans le désert, ce peuple de pauvres qui a vu Jésus multiplier les pains, n'a plus qu'une envie : c'est de faire de son Dieu, de Jésus, un roi à sa mesure, un roi selon ses préoccupations. Et à ce moment-là, ils sont prêts à le suivre n'importe où. Quand ils voient qu'Il n'est plus là, ils se précipitent dans la synagogue.

C'est à ce moment-là que Jésus, devinant le secret de leur cœur, leur dit : "Pourquoi êtes-vous venus ici ?" Vous cherchez du pain. Vous cherchez à consommer. Vous cherchez quelque chose qui vous est utile. Vous cherchez quelque chose à la mesure de vos besoins. Mais ce n'est pas cela que je vous ai donné. Ce n'est pas votre ventre que j'ai voulu. Il y a dans toute l'histoire de l'humanité et à travers toute la Bible une sorte d'obstination du peuple à réduire son Dieu à un objet de besoin, à un objet de consommation, à un objet dont on fait ce qu'on veut, à un Dieu pour ne plus avoir faim, à un Dieu pour ne plus avoir soif, à une Dieu pour être satisfait de soi-même et n'avoir plus besoin de rien, à un Dieu bon à tout faire, un Dieu qui sert à tout, mais en réalité un Dieu qui ne sert à rien.

De la part de Dieu c'est toujours une sorte de révolte, dans son propre cœur, en voyant qu'Il est ainsi compris par son peuple. L'idéal de Dieu c'est de se donner, c'est d'être le cœur du cœur de son peuple, c'est d'être la vie de sa vie, c'est d'être l'amour de son amour. Ce que Dieu a voulu en choisissant son peuple, en le sauvant de l'esclavage, en venant parmi eux pour vivre avec eux, au milieu d'eux, ce que Dieu a voulu c'est de pouvoir vivre avec son peuple, de partager cette plénitude de joie, de bonheur d'être avec les hommes. Car pour Dieu ce qui compte, c'est le bonheur et c'est la joie de partager sa vie. De la part de Dieu, cela a toujours été ce mouvement de révolte : Ah ! tu veux manger, tu auras à satiété. Tu réclames ta part de pain, ce que tu manges en ce jour n'est rien, maintenant tu auras de la manne tous les jours. Tu auras des cailles qui s'abattront en masse sur ton camp. Tu seras rassasié, et la manne, et la viande que Dieu te donne te restera entre les dents. Si tu crois que je suis chiche si tu crois que je mesure avec toi, tu te trompes. Je te donnerai bien au-delà de ce que tu attends, et la multiplication des pains, c'est déjà cela. C'est pour cela qu'on ramasse douze corbeilles. Dieu en avait mis en trop pour montrer que, pour lui, le problème n'était pas de donner quelque chose, mais que ce quelque chose était le signe d'une gratuité surabondante. C'était Dieu qui se donnait et cela ne peut pas se compter, ne peut pas se mesurer. C'est le don gratuit de Dieu.

Il en est de même pour nous. Ce que nous voulons sans cesse c'est un Dieu caricatural et caricaturé à la mesure de nos désirs, de nos petits besoins, de nos petits soucis. Ce que nous voulons c'est un Dieu à tout faire, un Dieu qui nous serve, un Dieu qui soit utile, un Dieu de consommation. Or ce que Dieu veut, c'est tout le contraire, c'est la joie gratuite d'être parmi nous. Nous avons la chance de vivre actuellement ce temps que nous appelons le temps des vacances. Et dans le mot vacances, il y a la racine du mot vide. Mais qu'au-delà de ce vide soit le vide de notre propre désir. Il faudrait au contraire que ce vide soit une vacance, le fait d'avoir le cœur ouvert à Dieu pour sa présence, pour la gratitude de ce don, que nous profitions de sa présence pour ouvrir notre cœur à la dimension de la joie et de la gratuité.

Et je voudrais prendre un exemple très simple qui a quelque chose à voir avec le texte que nous venons de lire. Il s'agit des repas. Vous savez que dans notre vie, tout a été consommé, tout a été rendu utile, même cette chose qui, depuis les temps les plus anciens de la loi que les hommes vivaient, le repas était une chose sacrée. Dans ce repas que Dieu a donné à son peuple quand il a multiplié les pains, ce n'est pas tant le pain qu'il voulait donner à manger que Lui-même qui voulait être présent au milieu de son peuple. Parce que la joie du repas, ce n'est pas d'abord de se nourrir, ce n'est pas d'abord de prendre le repas. La joie du repas, c'est de le partager, c'est d'être ensemble et de partager ensemble cette joie d'être les uns avec les autres, les uns pour les autres, de sceller ce destin commun, cette vie commune que nous partageons par la joie d'un repas.

Il faut que, comme dans nos repas, nous réveillions en nous ce sens de la gratuité. En commençant d'abord par ce repas que Dieu nous donne qui est le banquet de son amour, qui est le don de l'eucharistie. Que nous le vivions, non pas en calculant le lieu, en calculant le temps, mais avec cet esprit de paix et de gratuité. Nous savons que lorsque nous venons dans la maison de Dieu, c'est pour partager la joie de son repas, la joie de sa paix, et la joie de sa présence. Et là encore, nous pouvons le trouver à travers la prière, avec notre cœur qui chante, à travers ces signes de paix et de joie quand nous célébrons ensemble la joie du Ressuscité qui nous aime vraiment et nous invite chaque dimanche au rendez-vous de son amour.

Et puis ces repas qui jalonnent nos vacances, ce sont des temps dans lesquels nous pouvons partager dans la détente, dans lesquels nous pouvons retrouver non plus ce sens utilitaire des repas mais le sens profond de la joie de se retrouver ensemble, de partager quelques mots de douceur, de profonde douceur. Autrement dit, ce n'est plus à un niveau fonctionnel que nous le vivons mais au niveau de cette joie d'être ensemble qui est le chant même de notre cœur.

Demandons au Seigneur de réveiller en nous le sens d'un Dieu gratuit, le sens d'un Dieu qui se donne gratuitement à travers tout l'élan de son cœur. Qu'il réveille en nous ce sens de la générosité de la vie, de la générosité de l'amour, de la générosité du don total, de la générosité de partager la vraie liberté qu'Il nous donne et l'amour de l'homme malgré nos péchés, malgré nos faiblesses. Car nous sommes invités. Celui qui aime le Seigneur n'aura jamais faim. Celui qui croit en lui n'aura jamais soif.

 

AMEN

 
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